Mars
2008 - Numéro 62 - 5e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres lesbiens :
palmarès
de Kadyan
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Abdellah
Taïa et Nicolas Robin têtes d'affiche du Dunas Festival 2008
Communiqué
Abdellah
Taïa sera l'invité d’honneur du festival et Nicolas
Robin l'invité de la soirée Jeune Talent. Le rendez-vous culturel gay
de l'été recevra également Benoit Charuau, Raphaël
Moreno, Lionel Duroi, Alex
Rei, Eduardo Garcia, José
Messana et David Cantero.
Pour
sa seconde édition le Dunas festival a décidé de mettre l’accent sur
les jeunes talents et la relève en réunissant dans sa programmation une
majorité d’invités âgés d’une trentaine d’années. Originaires de cinq
pays différents, pas moins d’une dizaine d’écrivains et artistes se
rendront donc à Playa del Inglés (Gran Canaria) pour rencontrer le
public du 6 au 24 août 2008.
Auteur d’une trilogie autobiographique Mon Maroc, Le Rouge du
Tarbouche et L’Armée du salut, Abdellah
Taïa viendra présenter son quatrième roman Une Mélancolie
Arabe, publié aux éditions du Seuil. Abdellah Taïa est également
l’auteur de Un Certain Regard, co-écrit avec Frédéric Mitterrand.
Une soirée spéciale Invité d’honneur lui sera consacrée le jeudi 14
août.
Après
Bébé Requin
et Super tragique deux romans très remarqués qui lui ont donné d’emblée
une place à part dans la littérature gay d’aujourd’hui, Nicolas Robin
sera l’invité de la soirée Jeune talent du mardi 12 août. Enfin, les
soirées Découvertes des 8 et 19 août recevront les romanciers Benoît
Charuau (auteur de Ton
Aile), Lionel Duroi (auteur de Retour à Calella et
Le
Kotoba), Raphaël Moreno (auteur de Le
Corps d’Alexis et Osez la drague et le sexe gay) et Sabin
C. (auteur de Les
Troubles).
Pour sa part, le volet espagnol du Dunas Festival permettra au public
français de découvrir de nouveaux talents comme Alex
Rei, lauréat du 7e Prix Odissea pour ses chroniques El Diario
de JL, et Eduardo Garcia, auteur de Feliz cumpleaño te quiero,
qui viendra spécialement du Chili.
Côté manga gay, c’est l’illustrateur David Cantero, auteur de la
série des bandes-dessinées Falling Angels, qui sera en vedette puisqu’une
exposition lui sera consacrée tout au long du festival (vernissage le 11 août)
ainsi qu’une rencontre dédicace avec le public le soir du 9 août.
À noter également que pour la première fois cette année, le festival s’ouvre à la photographie en
accueillant le photographe suisse José Messana, reconnu aujourd’hui
comme un des meilleurs photographes de la beauté masculine, qui viendra signer
son album Caliente.
Inscription
et information : www.dunasfestival.eu
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Edmund
White et l'hôtel de Dream
par
Pascal Éloy
Né
à Cincinnati, dans l'Ohio, le 13 janvier 1940, Edmund White fait des études de
chinois à l'université du Michigan. Il s'installe ensuite à New York où il
travaille pour Time Life Books. Avec six autres écrivains gays, ils fondent The Violet Quill, sorte de club de lecture où ils lisent et
critiquent leurs propres oeuvres. De 1983 à 1990, Edmund White vit à Paris,
et, à son retour aux États-Unis, trouve le cercle de ses amis décimé par le
sida. Lui-même ne cache pas sa séropositivité.
Hôtel de Dream présente en fait deux histoires imbriquées l'une dans
l'autre : celle de Stephen Crane et celle d'Elliott. Stephen Crane est, en 1900,
un jeune écrivain hétérosexuel qui se meurt à petit feu de la tuberculose.
Sa compagne, Cora, ancienne propriétaire, en Floride, d'un bordel appelé
l'Hôtel de Dream, décide de l'emmener en Bavière afin de le guérir, par ce
changement d'air et de conditions de vie. Sentant ses heures comptées, Crane
commence à dicter à Cora un roman racontant l'histoire d'Elliott, prostitué
new yorkais qu'il a rencontré quelques mois plus tôt. À la mort de Crane, Cora confie le
manuscrit à Henry James pour qu'il le termine, selon les dernières volontés
de son auteur. Mais celui-ci préfèrera brûler ce roman honteux.
Bien construit, rédigé dans un style fluide et très agréable, Hôtel de
Dream présente deux points
importants. D'une part, il permet de découvrir Stephen Crane, auteur américain
controversé, emporté par la maladie à l'âge de 28 ans, alors qu'il
présentait de très fortes potentialités littéraires pour l'époque. Edmund
White rédige, ainsi, une quasi biographie, tant son roman est documenté et
bien construit. D'autre part, il nous initie au milieu homosexuel new-yorkais du début du
vingtième siècle ; milieu à la fois populaire et pitoyable ou bourgeois et
timoré. Il nous présente, ainsi, des marins travestis qui assument uniquement
leur homosexualité dans une caricature de féminité, des banquiers bourgeois
qui cèdent aux avances de jeunes garçons tout en ayant honte de leur vraie
nature et de leur passion, des mafiosi sans scrupules que la jalousie pousse à
toutes les extrémités… Au-delà de ces personnages intéressants et
touchants par le détail de leur descriptions, on sent, dans chacune des pages,
la tendresse qu'éprouve Edmund White pour ce milieu et cette période. Bref, un
roman gigogne
intéressant dans lequel le lecteur est inévitablement conduit à se demander
si Crane n'était pas, malgré son hétérosexualité affichée et revendiquée,
lui aussi fasciné par ces garçons maquillés…
Edmund
White est membre de l'American Academy of Arts and Letters, de l'American
Academy of Arts and Science, et, en France, Officier de l'Ordre des arts et des
lettres. Si ses ses premiers romans sont remarqués par la critique, ce n'est
qu'avec sa tétralogie autobiographique qu'il attire un large public. Critique
littéraire et culturel, il a publié des livres sur la culture gay dont Gay Short Fiction, une anthologie critiquée, en 1991, parce qu'elle
ne présente aucun auteur noir. Biographe, il a consacré un ouvrage à Jean
Genet en 1993 et un autre à Marcel Proust en 1998.
Edmund
White,
Hôtel de Dream, roman, éditions Plon, 2007, 236 pages, 21 €.
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Radclyffe,
Sax and Jude
Par
Laetitia Shuck
Auteure
à succès, Radclyffe a déjà écrit une trentaine
de romans parus aux États-Unis. À travers notamment la série des Honneur (L’Honneur
avant tout, Les Liens de l’honneur…)
elle s’est imposée comme une figure du roman lesbien contemporain. Ayant
poursuivi en parallèle à l’écriture une carrière de chirurgienne, elle a
situé plusieurs de ses textes dans le milieu hospitalier. C’est le cas de son
dernier roman, Sax and Jude.
Saxon
Sinclair, dite Sax, est chirurgienne et chef de service d’une unité de
traumatologie à Manhattan. Jude Castle souhaiterait réaliser, pour une chaîne
indépendante, un documentaire sur cet univers médical. Ce qui n’est pas du
goût de Saxon, indépendante et réservée. Les deux femmes, lesbiennes, sont
à la fois en conflit et très vite attirées l’une par l’autre. Chacune a
ses secrets, une existence professionnelle mouvementée, une vie sentimentale et
sexuelle libre et sans attache réelle. Au fur et à mesure du tournage, l’action
avance, les péripéties se succèdent, au rythme d’un hôpital, c’est à
dire constamment dans l’urgence. Selon des indications temporelles très
précises, Radclyffe fait évoluer les deux femmes dans leur secteur d’activité
et sur un plan plus intime.
Sax and Jude se déroule donc le monde hospitalier, rejoignant par là
certaines séries télévisées à succès. On assiste au tournage d’un
documentaire mais également, à travers une mise en abyme, à la construction d’une
relation entre l’héroïne principale (Saxon) et la réalisatrice (Jude). Les
notes personnelles et professionnelles de Jude, en italique, apportent un
éclairage intéressant sur la mise en valeur de l’univers médical, le
travail d’équipe, mais aussi sur les limites de ce qu’on peut montrer ou
non. Comme toujours avec Radclyffe, l’histoire est bien menée et
dosée, par un style clair et efficace. Les détails médicaux apportent
beaucoup de réalisme, grâce à l’expérience de l'auteure en la matière.
Les scènes d’amour sont nombreuses, la sensualité envahit les pages,
instituant ainsi des pauses entre les moments difficiles liés à la
traumatologie.
Sax and Jude est construit selon un schéma classique : les deux
héroïnes sont en conflit au départ pour mieux se rejoindre. D’autant plus
que, cinq ans auparavant, Jude s’était retrouvée à l’hôpital et avait le
souvenir des yeux bleus de Saxon penchés sur elle. Autour des deux femmes, les
personnages secondaires apportent une dynamique à l’intrigue. Deborah Stein,
interne de Saxon, qui n’est pas insensible à Mel, photographe et amie de Jude
depuis de longues années. Pam, amoureuse folle de Saxon. Madeleine Lane dite
Maddy, la grand-mère charismatique de Saxon, ancienne vedette du grand écran,
qui a pris sa petite fille sous sa protection depuis toujours. Au travers de Sax and Jude, Radclyffe nous présente de nouveaux
personnages qu’on aurait envie de retrouver. Peut-être une suite ? Nous,
on en redemande !
Radclyffe,
Sax and June, roman,
éditions
Labrys, 2007, 243 pages, 19 €.
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La
tentation de Benjamin Schneid
Par
Pierre Salducci
Premier
roman de Benjamin Schneid, La Tentation raconte une passion en province sur fond
de club sportif. Une ambiance qui fait un peu penser aux Dieux du stade mais en
allant beaucoup plus loin dans l’intimité des protagonistes et dans l’intensité
narrative. Encore un bon coup pour les éditions Textes gais qui confirment leur
rôle de découvreur de talents et d'éditeur gay de premier plan.
L’histoire
de La Tentation ne se raconte pas. Pas même un petit bout. Pas même le début.
Parce qu’il faudrait trop en dire, dévoiler l’intrigue, déflorer déjà l’essentiel.
En revanche, il suffit d’évoquer quelques-uns des ingrédients principaux qui
composent ce roman pour s’en faire une bonne idée. Prenez pour commencer un
groupe d’étudiants à Nantes qui partagent leur temps entre leurs cours à l’université
et quelques poussées d’adrénaline qui donnent le piment à la jeunesse.
Parmi eux, quatre jeunes et beaux garçons partagent le même amour pour le
volley, ce qui leur a donné l’occasion de se connaître, de se croiser, de se
perdre et de se retrouver. Une nouvelle relation se construit sur les ruines d’une
histoire ancienne, avec sa part d’ombre et de secret, et voici que nos
sportifs chargés d’hormones passeront de surprise en surprise tout au long d’un
parcours intime très inattendu.
Mais plus qu’une toile complexe de sentiments tissés entre garçons, La
Tentation c’est aussi une sorte d’initiation sexuelle, l’expression d’une
passion, de sa naissance gênée jusqu’à l’effervescence de son
affirmation. Et pour décrire tous ces appels du corps, les petits jeux du
désir et la complexité de l’attirance sexuelle, Benjamin Schneid ne manque
ni de mot, ni de style. Inspirée, sa plume se révèle aussi précise qu’audacieuse,
tout comme ses personnages. Son roman se lit avec plaisir et l’on a toujours
envie d’y revenir pour lire la suite et savoir ce qui va se passer. Une
lecture de détente idéale qui présente tous les éléments pour vous faire
passer des moments très excitants. Qui plus, il faut souligner la beauté de la
couverture, l'éditeur lui ayant visiblement accordé beaucoup d'importance.
La
Tentation,
Benjamin Schneid, éditions
Textes gais, 2007, 216 pages, 14 €.
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Des
années si lisses pour L- N Gagnou
par
Christel Marque
L-N
Gagnou, qui a pour devise ne te prive de ce qui ne nuit à personne,
a déjà publié La Tangente ainsi que deux
recueils de nouvelles, Trois pas dans la ville et Les
Innocents aux éditions Le Manuscrit. Des
années si lisses, son second roman publié par La Cerisaie, invite ses
lecteurs à se plonger dans les méandres intérieurs d’une jeune femme en
proie à la finitude de l’existence.
Face
à l’angoisse de la mort, Laurence revit douloureusement la perte d’une
affection sororale et le fragile deuil qui fut le sien tout au long de son
récent passé. Comment a-t-elle pu laisser sa sœur Isabelle lui lâcher la
main après tant d’années de connivence et de confidences ? Comment ces
années qu’elle croyait si lisses reviennent-elles aujourd’hui la hanter de
leurs secrets et de leurs non-dits ? Laurence parviendra-t-elle à
retrouver cette sœur perdue à l’heure de son entrée dans l’âge
adulte ? Pourquoi n’a-t-elle pas vu à l’époque les tourments qui
bouleversaient Isabelle, qu’elle croyait pourtant connaître mieux qu’elle-même ?
Au rythme de la vie quotidienne, que l’auteure décrit avec maestria,
Laurence, forte de l’amour de sa compagne Hélène, va tenter de terrasser les
fantômes de son passé tout en luttant contre une maladie qu’elle croit
fatale. Son travail de musicienne baroque l’aidera à relativiser ce sentiment
de finitude qui l’étreint chaque plus encore à mesure que s’approche l’heure
du verdict médical. Les portes de son passé, lourdes de questions sans
réponses, s’ouvriront aussi grâce à cette relation virtuelle que Laurence
noue avec Diane au fil des semaines. Diane, cette inconnue à qui elle se
confie ; une femme qui devient l’amie épistolaire, la confidente qui
jamais ne fait de reproches, celle qui, par son amical soutien l’encourage à
déposer ses secrets lourds de regrets et de remords au cœur de cet univers
anonyme que sont les sites d’échange…
Laurence réussira-t-elle à vaincre ses angoisses face au temps qui
passe ? Saura-t-elle renouer des liens qu’elle pensait définitivement
brisés ? Avec ce merveilleux roman, L- N Gagnou, dans une écriture
introspective toute en finesse, propose une profonde interrogation sur le temps,
sur l’amour et sur la fragilité de leur préservation. Elle engage, au terme
de ce sombre et beau voyage intérieur, une question fondamentale : comment
réagirions-nous face à l’imminence d’une maladie si nous étions seul(e)s,
sans amour, pour l’affronter ?
L-N Gagnou,
Des années si lisses, éditions La Cerisaie, 2008, 176 pages,
14,50 $.
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Alex
Rei ou le journal de JL
par Pierre
Salducci
Totalement inconnu
en France, Alex Rei est un véritable phénomène en Espagne. Ce jeune
madrilène d’à peine une trentaine d’années a créé l’événement en
gagnant le 7e Prix Odisea en 2005 pour son livre El diario de JL (Le Journal de
JL) qui en est déjà à sa 3e réimpression. Depuis son entrée en
littérature, presque par hasard, Alex Rei n’a plus cessé d’occuper les
devants de la scène. Très médiatisé, le jeune auteur a sorti un deuxième
livre en 2007, Abriendo puertas (En ouvrant les portes) et en prépare déjà
un troisième d’un genre totalement différent. Nouvel espoir de la
littérature gay, avec son ton si particulier et ses préoccupations très
actuelles, Alex Rei sera l’invité du Dunas Festival de Playa del Inglés l’été
prochain, en attendant – pourquoi pas – sa première traduction en
français.
C’est
parce qu’il s’était mis en tête de rédiger quelques chroniques sur la vie
gay madrilène qu’Alex Rei a commencé à écrire et à publier ses textes, d’abord
sur le web. Constatant grâce aux échos qu’il recevait en retour que son
entreprise était loin de laisser les lecteurs indifférents et que bon nombre
de jeunes gay se retrouvaient dans ses propos, Alex Rei s’est décidé à
mettre de l’ordre dans ses textes épars pour aboutir à un ensemble
cohérent, sorte de journal intime inventé d’un personnage qui ressemble fort
à son double auto-fictionnel.
Comme chez bon nombre d’auteurs d’aujourd’hui, on sent dans la démarche d’Alex
Rei l’influence de la télévision et de du cinéma. Non pas qu’il en parle
tant que ça, mais sa façon de construire ses récits fait penser en bien des
points à une série ou à un feuilleton comme Sex in the city, ce qui explique
peut-être en partie son succès. En effet, avant de nous raconter quoi que ce
soit, Alex Rei commence souvent par une petite réflexion anodine, une remarque,
une observation sur le monde qui l’entoure, qu’il va s’efforcer d’illustrer
par la suite avec une histoire qui lui est réellement arrivée. Et c’est ça
qui est bien. Les livres d’Alex Rei nous montrent autre chose que l’habituelle
auto-contemplation misérabiliste et que l’apitoiement nombriliste auquel bien
des auteurs homosexuels nous ont habitués. Son univers n’est ni tout noir, ni
tout blanc, mais tout simplement entre les deux, plus équilibré, mais ce qui
change surtout, c’est qu’il n’est pas méprisant comme tant d’auteurs
français à l’égard de ses semblables et de la communauté gay en général.
Un vrai bonheur. Avec Alex Rei, point de jérémiades ou de lamentations
interminables sur l’homosexualité mon douloureux problème, tout au
contraire, le ton est joyeux, l’humour omniprésent qui sauve tout et rend le
quotidien supportable, même dans ses aspects les plus décevants. L’homosexualité
est ici totalement assumée, apaisée, voire épanouie.
Alex Rei a un regard singulier, bien à lui, perspicace et tendre, sans
indulgence pour autant. Ses son regard est juste, bien ancré dans la réalité
et chacun peut retrouver dans ses commentaires son propre vécu, ses
questionnements, ses pensées. Son protagoniste parle à la fois de politique,
du statut des gays dans la société, d’art, des films d’Almodovar et des
chansons qu’il aime, mais aussi et surtout de séduction et de la quête du
grand amour. Rien de très révolutionnaire, penseront certains, et pourtant ça
marche. Nous faisons ainsi la connaissance de toutes sortes de catégories d’individus
qu’Alex Rei a répertorié pour nous, tous plus réalistes et attendrissants
les uns que les autres, comme par exemple les Mujer A (qui savent se tenir
partout où elles vont), les Te Hostio (ces gueules de truands qui séduisent
autant qu’elles font peur), les pijamitos (qu’on voudrait prendre dans les
bras et consoler toute la nuit sans rien même savoir d’eux), et les égarés
qui vont par la vie comme des "vaches sans cloche".
Au terme de toutes ces péripéties qui le mèneront entre autres à séjourner
plusieurs fois à Amsterdam, JL va-t-il enfin trouver l’amour et rencontrer l’âme
sœur ? Il faudra attendre le deuxième tom du Journal de JL pour le
savoir, puisque Abriendo puertas se présente comme la suite de ce livre
précédent. Quant à l’avenir, on sait déjà qu’Alex Rei prépare un
troisième ouvrage, mais d’un genre plus classique cette fois, avec une
structure conventionnelle et plus élaborée que ces simples chroniques, un
projet beaucoup plus ambitieux qu’on a déjà hâte de découvrir. Alex Rei est une véritable bouffée d’oxygène dans le panorama actuel
souvent morose et déprimé. Des lauréats de ce niveau, on espère franchement
que le Prix Odisea nous en réserve encore beaucoup à l’avenir. Une
véritable révélation que les participants au prochain Dunas Festival auront
la chance de découvrir et de rencontrer en personne.
Alex Rei, El
Diario de JL, Odisea editorial, 2007, 288 pages, 17 €.

Fais-moi
oublier par Brigitte Kermel
par
Christel Marque
Née
en 1959 dans les Voges à Rambervillers, Brigitte
Kernel suit des études de
philosophie à la Sorbonne et y décroche une maîtrise. Elle est l’auteure de
biographies, dont celle de Véronique Sanson en 1987, d’essais, de livres d’humeur
et de romans. Tour à tour journaliste et reporter, elle est aujourd’hui
productrice-animatrice d’émissions littéraires sur France Inter : Noctiluque
et Un été d’écrivains.
Fais-moi
oublier, son dernier roman
publié chez Flammarion, nous ouvre les portes de deux univers : le
journalisme et, au-delà des contingences de la vie et de la mort, le vaste
univers des émotions qui surgissent quand on perd l’être aimé.
Superbement
perçu à travers les yeux d’une narratrice émouvante, le récit de Brigitte
Kernel s’ouvre sur la douceur d’une soirée d’été partagée par
quatre amis, tous journalistes mais dans des domaines différents. Un ultime
dîner avant l’éclipse de soleil, avant que Louise, l’amoureuse de Léa, ne
parte pour le Moyen-Orient. Grand reporter, lauréate du Prix Albert Londres,
Louise n’a de cesse de courir le monde pour témoigner des atrocités qui le
secouent. Elle vit avec Léa une belle et merveilleuse passion depuis quelques
mois.
Léa, c'est l’amie la plus chère de la narratrice, elle avait justement tenu
à lui présenter ce soir-là la femme qui avait changé sa vie. Mais voici que
la femme aimée disparaît brusquement et à tout jamais, victime collatérale
de la guerre en Irak qu’elle était partie couvrir. Désormais, vide de cet
amour disparu, Léa deviendra le centre de toutes les attentions. Mais la
narratrice et son mari seront d'abord confrontés à l'épreuve de devoir
révéler la vérité à Léa. Comment dire à quelqu'un de fragile que son
amour est mort, qui plus est assassiné ? En ce jour d’éclipse solaire,
comment la narratrice trouvera-t-elle les mots pour dire l’innommable ?
Brigitte Kernel nous entraîne avec brio dans la complexité des
sentiments, dans la douleur d’un deuil difficilement acceptable, au cœur de
cette double éclipse naturelle et humaine, quand le soleil laisse sa place à
la nuit, quand la vie cède le pas à la mort. D’incompréhension en douleur
vive, Léa peu à peu s’insinue dans le cœur de la narratrice. Leur amitié
se transforme imperceptiblement en un sentiment inédit que la narratrice ne
veut pas admettre. Une émotion qu’elle craint de vivre pleinement en ces
temps sombres de deuil. Une attirance à laquelle elle ne saurait céder. Une
attirance qui pourtant la déchire et l’entraîne sur des chemins inconnus.
Léa et la narratrice vivront-elles ce désir mutuel qui les réunit malgré la
mort de Louise ? Léa sera-t-elle sauvée de cet abîme qui, dangereusement
l’attire vers l’oubli d’elle-même ?
Avec Fais-moi oublier, Brigitte Kernel nous offre un merveilleux
roman où se disputent la douleur de survivre à la perte d’un amour et la
tragédie d’être attiré par une autre que soi, identique à soi. Un roman à
lire sous réserve de ne pas être seul(e)…au risque d’une mélancolie,
nécessaire source de questions…Que ferions-nous si l’être aimé
disparaissait ?
Brigitte
Kermel,
Fais-moi oublier, éditions Flammarion,
2008, 274 pages, 18 €.
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Jeanette
Winterson résolument atypique
par
Pierre Salducci
Encore peu connue
en France, Jeanette Winterson est née le 27 août
1959 à Manchester. Élevée à Accrington dans le Lancashire, au nord de
l'Angleterre, elle quitte à 16 ans la maison de ses parents adoptifs.
Prolifique, elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. Ses livres traduits
en français ont été publiés chez Plon, Des Femmes et L'Olivier. Jeanette
Winterson a obtenu différents prix pour ses romans et ses adaptations
dont le Whitbread Prize, UK, et le Prix d'Argent au Festival du Film de Cannes.
Elle écrit régulièrement pour différents journaux anglais dont le Times et
le Guardian.
En
1985, Jeanette Winterson publie son premier roman Oranges Are Not The
Only Fruit qui a connu un réel succès au Royaume-Uni et qu'elle adaptera
pour la BBCTV en 90. Le livre sera traduit en français sous le titre Les
Oranges ne sont pas les seuls fruits, ainsi qu’en plusieurs autres
langues. L'histoire est en partie autobiographique. Dans son livre, l’auteure
raconte son enfance dans une famille très religieuse et ses premières
relations homosexuelles. Le ton du roman est parfois surréaliste, souvent
acidement humoristique. Mais dès ce premier titre, Jeanette
Winterson devient une icône lesbienne en Grande-Bretagne.
En 1987, la révélation du moment publie The Passion
et devient alors écrivain à temps plein. Ce roman étonnant, original et
insaisissable, peut apparaître comme une nouvelle version du Orlando
puisqu'il met en scène un personnage androgyne et qu'à la manière du roman de
Virginia Woolf qui nous fait traverser l'histoire des moeurs et de la
littérature anglaises. Le livre de Jeanette Winterson nous transporte
dans l'ère napoléonienne, nous fait voyager de Boulogne à Moscou en passant
par Venise tout en convoquant la littérature universelle de la Bible aux
légendes irlandaises, de l'Arioste à Pouchkine, et ce avec la subtilité et
surtout l'esprit, l'humour et la fantaisie qui caractérisent Orlando. The
Passion valut à son auteure le prix John Llewelyn Rhys
En 1989, paraît Sexing The Cherry (Le Sexe des cerises), un texte présenté comme proprement fantasmagorique et rabelaisien. Ce récit
dont la majeure partie se passe à Londres au 17e siècle et raconte les
aventures de la " femme aux chiens ". Avec Les Oranges ne
sont pas les seuls fruits, Le Sexe des cerises devient aussitôt le
deuxième titre incontournables de Jeannette Winterson.
En 92, c’est Written On The Body, Écrit sur le corps en
français. Dans cette histoire, le corps est le lieu où s'exprime la passion et
l'écrit la tentative de la cerner. Il s'agit d'une histoire d'amour avec une
majuscule, une de ces fulgurances qui marquent à jamais l'esprit et la peau
d'un être quand d'aventure il se trouve pris dans sa lumière. Pour écrire sur
ce corps féminin, Jeanette Winterson se met dans la peau d’un homme et
parle à la première personne du masculin. Cet homme tombe amoureux fou de
Louise, jusque-là une confidente de ses frasques amoureuses. Jeanette
Winterson livre au passage des pages admirables et scintillantes où elle
met en parallèle la définition froide et clinique des différentes parties du
corps et le chant de l'être aimant qui nous livre ce qu’il voit lui de
Louise.
Infatigable, la romancière britannique enchaîne ensuite avec Art & Lies
en 94, Art Objects (textes) en 95, Gut Symmetries en 97, The
World And Other Places (nouvelles) en 98, The Powerbook in 2000
(qu'elle adaptera pour The Royal National Theatre London et le Théâtre de
Chaillot à Paris), un livre pour enfants en 2003 The King of Capri et Lighthousekeeping
en 2004. Plus récemment, on lui doit Weight (2005), Tanglewreck
(2006) et Stone Gods (2007).
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