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Février 2008 - Numéro 61 - 5e année ©

 

Au sommaire :

Opinion

Une littérature de l'éveil

Roman

Terminus pour Matthias Walton

Roman

Fred Desbordes One way Two times

Roman

Jean-Paul Tapie ou l'odyssée de l'esclave

Roman

Les petits jeux entre amies de Karin Kallmaker  

Roman

Les yeux silencieux de Michel Giliberti

Roman

Kate Milett et Sita

Entrevue

Michel Dorais

Les dix meilleurs titres lesbiens : palmarès de Marion Page

 

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Une littérature de l'éveil
par Richard Chartier

Au moment de mettre un terme à plusieurs années de critique littéraire pour le magazine québécois RG, Richard Chartier fait le point sur son expérience et nous livre ses réflexions. Selon lui, sans vouloir blâmer ni culpabiliser qui que ce soit, l'exercice a surtout pour objectif de nous interpeller sur notre manière de penser et d'agir dans la communauté gaie ainsi que sur la place que nous accordons à la littérature LGBT.

Un débat se déroule dans la communauté sur la littérature LGBT, certains affirment qu'elle n'existe pas et qu'elle ne doit pas exister et d'autres croient au contraire qu'elle est vivante et qu'elle doit s'affirmer pour ce qu'elle est c'est-à-dire une expression littéraire particulière qui traduit la réalité de la communauté gaie sans être nécessairement exclusive et replié sur elle-même. Cette dernière approche me rejoint davantage. Et c'est ce que j'ai tenté de démontrer dans mes recensions en parlant autant de littérature LGBT que d'autres ouvrages qui touchaient la communauté. J'ai de la difficulté à comprendre pourquoi certains rejettent l'idée d'une littérature LGBT, bien entendu qu'elle existe et fort heureusement ! Combien d'auteurs qui abordaient la question homosexuelle n'auraient pu être publiés s'il n'y avait pas eu d'éditeurs gais, combien de textes sublimes aurions-nous été privés sans l'appui d'un réseau d'éditeurs gay friendly et de diffuseurs gais ? Sans compter les bandes dessinées gaies, les albums de photos et d'art gais.  Certes, la littérature LGBT n'est pas parfaite, on retrouve des ouvrages de toutes les qualités mais il n'empêche qu'elle porte les préoccupations de la communauté gaie.
Ceux qui refusent l'existence même d'une littérature LGBT s'inquiètent de la ghettoïsation de la communauté. Voilà pour moi un faux problème et un faux débat. La communauté gaie a tout à fait le droit d'avoir ses propres institutions ne serait-ce que pour lui permettre de s'organiser, de se défendre, d'assurer son devenir et d'initier des projets communautaires. C'est un exercice démocratique reconnu dans notre société pour tout groupe minoritaire. Car on oubli souvent que nous ne sommes pas majoritaires et que l'orientation homosexuelle, bien que reconnu dans les chartes des droits, n'est pas encore pleinement acceptée dans son ensemble, l'homophobie resurgit parfois, les discours de droite qui nous condamnent sont toujours là sournoisement tapis dans l'ombre et n'attend que le bon moment pour nous réprouver et nous stigmatiser Or, on retrouve dans la littérature LGBT  des avertissements, l'histoire nous enseigne que les droits ne sont jamais acquis et qu'il faut lutter sans cesse pour veiller à ce qu'ils ne nous échappent pas. Le problème actuellement se situe dans notre attitude, nous sommes endormis par la soi-disant bienveillante société qui nous protège et qui nous accepte parce que les téléromans nous présentent des personnages gais ou que nous pouvons parler aisément de notre orientation sexuelle en public ou bien que le fait de présenter nos chums à mon oncle ou ma tante ne provoque pas des cris d'injures. Bien sûr, nous avons fait d'énormes avancés, nous vivons dans une société tolérante et ouverte comparativement à d'autres pays qui condamnent et tuent des personnes du simple fait qu'ils ou elles soient gai-e-s. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut sombrer dans la léthargie et se dire qu'il n'y a plus rien à faire. Au contraire, il y a encore énormément de luttes et de travail, pensons aux jeunes et aux personnes âgées gaies qui doivent affronter les préjugés, aux personnes d'orientation homosexuelle qui subissent des châtiments et une violente répression ailleurs dans le monde. Ce ne sont là que quelques exemples où les besoins sont énormes. Vous croyez que j'exagère ? Faites des lectures (par exemple les ouvrages sur le suicide chez les jeunes gais, l'histoire de la répression des personnes homosexuelles, l'histoire générale de l'homosexualité, la pénalisation de l'homosexualité à travers le monde) vous constaterez comme moi l'immense boulot qui nous attend. J'ai lu des ouvrages, surtout des essais, qui m'ont donné des frissons dans le dos. Lire, c'est s'ouvrir au monde concret et souvent beaucoup plus près de notre propre réalité qu'on ne le croit.

L'intégrale de la chronique de Richard Chartier est disponible dans RG.

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Terminus pour Matthias Walton
par Pierre Salducci

Les éditions Des Livres et des Hommes, nouvelles venues dans le paysage éditorial français, ont décidé de faire leur entrée en littérature avec Terminus de Matthias Walton, un véritable ovni dans le panorama littéraire gay actuel. En effet, Matthias Walton – qui en est à son 3e roman, les deux premiers ayant été publié chez Mic-Mac – propose ici un texte dont le fond et la forme n’ont rien à voir avec ce qui se publie habituellement.

Terminus, c’est le drame de deux hommes seuls qui se rencontrent, se parlent, règlent leur compte et – peut-être – se redécouvrent. Le livre s’inspire de la métaphore du terminus, qui peut illustrer à la fois une arrivée ou un départ, selon le point de vue. Les personnages nourrissent une histoire complexe, riche en rebondissements, et doublée d’une certaine dimension philosophique, qui se déroule lentement, menée par une plume maîtrisée.
Le récit présente la particularité d’être entièrement composé de dialogues, ce qui constitue déjà tout un exploit. Dans sa forme, Terminus fait parfois songer à une pièce de théâtre, d’autant plus que l’histoire n’est pas découpée en chapitres mais en actes, qui sont au nombre de cinq.
Matthias Walton nous fait patienter longtemps avant de nous révéler le côté gay de l’histoire, s’aventurant d’abord sur bien d’autres aspects – notamment tout un volet socio-politique qui donne parfois à son roman les allures d’un pamphlet, pour s’approcher petit à petit du vrai sujet et du secret qui se cache derrière cette rencontre. Jusqu’au moment du dénouement, marqué par une touche de surnaturel.
Les éditions Des Livres et des Hommes veulent faire des livres qui parleront d’autre chose que de sexe, et elles le prouvent avec ce premier titre qui se situe beaucoup plus au niveau de l’essence de la rencontre en tant que tel, du poids de la séparation, de l’oubli et de la solitude. Terminus évoque aussi le statut de l’intellectuel, qu’il soit artiste ou politique, et qui plus est homosexuel. Sous bien des aspects, il s’agit d’un livre ambitieux, qui place la barre très haut, tant au niveau du texte que de la présentation. Les livres ont une reliure cousue et la couverture est signée Fred Goudon, nul autre que le photographe des Dieux du stade !

Matthias Walton, Terminus, roman, éditions Des Livres et des Hommes, 2007, 96 pages, 9.90 €.

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Fred Desbordes One way Two times
Par Christel Marque

Fred Desbordes se définit elle-même comme une jeune urbaine farouchement indépendante, qui aime les femmes avec passion. Installée depuis une dizaine d’années sur Bordeaux, elle a délaissé le monde nocturne des soirées gay pour se consacrer à l’écriture, une passion qu’elle nourrit depuis l’enfance. One Way / Two times est son second roman après Mess@ges personnels. P patiemment rassemblé des bribes de sa vie, de son entourage ou de connaissances, se nourrissant de ces morceaux d'existence pour créer les fondations de son histoire

Plongée dans l’écriture d’un roman, miroir de ses états d’âmes, reflet de ses envies, Louise se noie dans un profond désespoir qui a la couleur d’une douloureuse rupture. Isolée dans son mal-être, elle en vient à haïr toutes ces femmes qu’elle aimait jadis, leur préférant la compagnie de sa télé peu contrariante et la chaleur guère réconfortante d’une bouteille d’alcool. Face à se désastre, Steeple, son meilleur ami gay, ne peut que l’aider à surnager, lui qui n’a d’yeux que pour le beau Facto, un homme superbe de muscles et de tendresse qui est parvenu à détourner Puma de ses amours féminines. Puma quant à elle, elle aussi déçue par des femmes qu’elle croyait aimer, a ouvert le Milk, un bar rapidement renommé dans le milieu lesbien bordelais où se croisent deux générations de femmes : celles qui ont tout connu, les blasées du sexe et de l’amour, et les autres, des petites jeunes en quête d’euphories et d’expériences multiples.
Puis, au milieu de ce désespoir lancinant, voici qu'une rencontre improbable se produit, un échange inespéré qui comme il se doit vient bousculer toutes les certitudes.
Louise survivra-t-elle à ce mal-être somme toute bien confortable pour se protéger des autres ? Puma s’est-elle définitivement perdue du côté obscur de la force ? Steeple parviendra-t-il à séduire le beau Facto qui se meurt d’amour pour Puma ? One way Two times se présente ainsi comme un chassé croisé amoureux, empreint de tristesse et de désillusions sur le milieu gay de notre époque. Les thématiques de la rencontre amoureuse, du destin ou du sens de la vie prennent ici tout leur sens. Fred Desbordes explore à travers chaque rencontre les méandres du genre humain, sa complexité comme sa perversité.
Oscillant entre plusieurs genres littéraires, prose, poésie, fiction ou réalisme cru, Fred Desbordes nous offre un second roman où se démultiplient des tranches de vie, d’envies et de désir au cœur de la capitale bordelaise. Des femmes et des hommes que nous avons peut-être croisés un jour ou une nuit. Des êtres égarés sur le chemin de sentiments compliqués. La quête permanente de l'amour. One way  Two times, c'est la chronique actuelle de vies complexes, déçues par des sentiments que l’on croit éternels alors qu'ils ne sont que passagers, dans un milieu où tout n’est qu’apparences et jeu de séduction.

Fred Desbordes, One way Two times, roman, éditions Kolibrius, 2007, 92 pages, 12 €.

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Jean-Paul Tapie ou l'odyssée de l'esclave
Par Thierry Zedda

Auteur d’une dizaine de romans depuis Dolce Roma paru en 1974, Jean- Paul Tapie devra attendre la sortie de son troisième ouvrage Le Désir du cannibale (1996), pour connaître enfin le succès et devenir auteur à part entière. Suivront entre autres Dix petits phoques, Le Fils de Jean, Le Garçon qui voulait être juif ou encore Le Chasseur d’antilopes, en 2006. Primé pour sa nouvelle Putain de roche écrite en 2001, il est aussi l’auteur de romans érotiques sous le pseudo de Zaïn Gadol. Dolko, l’odyssée de l’esclave, son dernier né, est le premier tome d’une saga érotique qui devrait en compter quatre.

Dolko est un jeune guerrier barbare d’origine germaine, capturé par les romains et devenu esclave. Cette odyssée de l‘esclave est la sienne. Aux quatre coins de l’empire. Sur les rives de la Méditerranée. Là où son exceptionnelle beauté mais aussi sa force et sa bravoure seront la source de tous ses maux mais surtout celle de son salut. 
Qui dit roman érotique dit scènes de cul et on se dit que quatre tomes de l’histoire d’un guerrier antique c’est peut-être un peu beaucoup. Car il faut reconnaître que dans la majorité des livres de genre, et même les mieux écrits, ces scènes là, ralentissent sauvagement le rythme pour ne par dire le gâcher. Ici, L’auteur inverse la tendance. Dolko est un livre intéressant. Un vrai roman d’aventure. Romanesque. Et on suit avec délice les péripéties de ce héros jeté dans un univers d’une cruauté barbaresque. Là où le désir est une faiblesse qui s’apparente au crime. Et on s‘y attache très vite. Son exploit n’est pas simplement de nous captiver d’un bout à l’autre de ces 446 pages et d’attendre la suite avec délectation, pour ne pas dire impatience, mais de constater que sans son érotisme, il n’aurait pas été mieux. Bien au contraire.
Les scènes de sexe nous révèlent la personnalité de Dolko. Tapie a eu le génie d’y insérer toute la psychologie de son personnage, qui s’abandonne au lecteur en même temps qu’à ses amants. On y découvre ainsi ses peurs, ses doutes, ses désespoirs. Un homme avec toutes ses faiblesses. Irrésistible.
Tapie écrit avec jubilation. On la ressent de page en page. Il se régale de clins d’œil et d’allusions. Ses références sont nombreuses . Et on ne verra plus désormais du même œil Ben-Hur, Marc-Antoine ou Spartacus. Mais il n’y a pas que ça car Dolko étonne aussi par sa modernité. On y retrouve tous les fantasmes gay actuels. Aucune raison de se priver donc de ce bon livre d’aventure au héros gay qui porte la tunique courte.

Dolko ou l'odyssée de l'esclave, Jean-Paul Tapie, éditions H&O, 2007, 446 pages, 22 €.

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Les petits jeux entre amies de Karin Kallmaker
par Christel Marque

La quarantaine passée, Karin Kallmaker vit avec la même femme depuis plus de 25 ans. Auteure prolifique de romans et de nouvelles, elle est considérée aux États-Unis comme l’hybride lesbien de Joyce Oates et de Danielle Steele. Petits jeux entre amies, dans sa version originale All the wrong places, est son quinzième roman où se mêlent avec exubérance érotisme et romance dans un décor tropical propice à l’exploration des cœurs et des corps.

Brandy et Tess sont toutes les deux coaches sportifs dans un club de vacances sur Sandzibel Island, une île paradisiaque du golfe du Mexique. Brandy, lesbienne assumée, cumule les aventures sans lendemain dans les bras de jeunes et jolies hétérosexuelles en quête de dépaysement. Tess, hétérosexuelle insatiable, vit au rythme de ses hormones mais peu d’hommes parviennent à satisfaire son appétit sexuel débridé. Aussi, c’est tout naturellement que Brandy et Tess s’initient l’une l’autre à de petits jeux entre amies, histoire de faire passer le temps entre deux rencontres éphémères. Jusqu’au jour où débarquent sur l’île quelques trois cents lesbiennes dont l’attirante et non moins médiatique Céline qui va offrir à Brandy une de ses nuits les plus mémorables. Mais l’intensité de cette nuit-là ne parvient pas à chasser Tess de l’esprit de Brandy. Celle-ci réussira-t-elle à résoudre ce dilemme qui la dévore ? Tess est-elle la femme de sa vie ou se sont-elles, l’une et l’autre accoutumées de leurs petits jeux entre amies au point de les préférer à leurs multiples rencontres ? Brandy aura tout le temps d’un très long aller-retour dans sa Virginie natale pour répondre à ces épineuses questions, savoir si elle est réellement éprise de Tess et, plus troublant encore, si ce sentiment sera partagé.
Au-delà des multiples scènes érotiques fort détaillées et croustillantes qui émaillent le récit, se dévoile une question essentielle pour la plupart d’entre nous : la multiplicité des rencontres ne cache-t-elle pas un désir plus profond encore, celui de découvrir LA personne avec laquelle nous serons prêt(e)s à engager notre vie, malgré la crainte permanente de tout perdre ? Mais n’est-ce pas d’ailleurs cette peur de perdre celle ou celui que nous aimons qui nous fait l’aimer chaque jour un peu plus fort ?

Karin Kallmaker, Petits jeux entre amies, roman, édition KTM, 2007, 181 pages, 17 €.

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Les yeux silencieux de Michel Giliberti
par Pierre Salducci

Écrivain et artiste peintre, passionné par la Tunisie où il est né, Michel Giliberti a déjà publié six romans et expose régulièrement dans diverses galeries. Mais cet artiste engagé et infatigable écrit aussi du théâtre, gère un blog, fait des photos et pose en permanence sur le monde et les gens un regard attendri et émerveillé. Avec Les Yeux silencieux, Michel Giliberti nous propose un roman à saveur sociale, qui joue sur les contrastes entre milieu bourgeois et milieu prolétaire.

Les yeux silencieux sont ceux de Thibaut, un autiste à peine sortie de l’adolescence qui vivra sa première histoire d’amour en rencontrant Vincent, jeune bourgeois en crise de contestation sociale. Il s’agit d’un roman qui se lit facilement, composé presque exclusivement de dialogues, l’auteur démontrant une grande facilité pour mettre en scène les événements, souligner les petits détails de la vie et pour rendre fluide les conversations les plus quotidiennes. À ceci près qu’en faisant parler ses personnages de tout et de rien, il prend aussi le risque de tourner un peu à vide parfois, et que la volonté de rendre le langage des jeunes des cités s’avère un peu fastidieuse à la longue. Par ailleurs, certaines conversations sont aussi peu crédibles. Comme par exemple celle de Vincent avec Cerise quand ils abordent le thème de l’homosexualité, une des scènes clé du roman pourtant, on ne sent aucune gène dans leurs propos, comme si ça allait de soi pour tout le monde. Et Cerise qui pousse son fil dans les bras de Vincent, c’est aussi assez peu ordinaire. Parallèlement, l’auteur emploie l’expression "avouer son homosexualité", formulation typiquement catholique, chargée de culpabilité et de repentir, qui apparaît complètement en décalage avec la volonté affichée de présenter une homosexualité moderne et affranchie.
On ne peut pas dire des Yeux silencieux, qu’il s’agisse d’un roman gay puisqu’il n’y a aucune trace de référence à la communauté gay nulle part, pas de sortie dans le milieu, pas de fréquentations d’autres gays, pas de comportement propre aux gays, aucun esprit de solidarité gay, pas de culture gay non plus. On a plutôt droit au portrait d’un homosexuel peu assumé qui évolue dans un monde totalement hétéro et qui semble s’en trouver bien, surtout dans la mesure où son homosexualité est toujours mise en veilleuse et passée sous silence. Il a tout de ce qu’on appelle un assimilé. C’est une homosexualité qui ne fait pas de vague et qui ne cherche pas à s’affirmer, exactement comme on l’aime en France. Non seulement, Vincent n’est pas attiré par les siens mais au contraire, le voici déjà blasé, froid et distant : Ces discothèques, ces bars, ces rencontres furtives qui enivrent mais laissent souvent insatisfait, il en a fait le tour. Tout ça ne l’excite plus. Un peu surprenant pour un jeune de 23 ans qui vient à peine de découvrir le monde et qui n’a probablement encore rien vu.
Les Yeux silencieux est un texte aux visées contestataires et rebelles, plein de bons sentiments et assez gentil qui semble s’adresser plutôt aux adolescents ou à un jeune public auquel on veut conter une histoire édifiante, avec une belle morale. Juste au moment de conclure son roman, Michel Giliberti raccroche tout à coup son histoire à la réalité politique française. Nous voici soudain en avril 2002 au moment où la France apprend que Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour des élections présidentielles. L’événement nous vaudra un petit couplet moralisateur, qui se veut un cri d’alarme, bien sûr, mais qui résonne quand même étrangement, comme s’il n’arrivait pas tout à fait à convaincre qu’il soit bien à sa place ici.
Avec son univers poétique, proche du conte, et pas forcément réaliste, ses visées humanistes et tolérantes, Les Yeux silencieux a le mérite d’être animé des meilleures intentions. On ne peut que regretter néanmoins que le texte ait tendance à rester généralement assez superficiel, survolant les situations et les êtres plutôt que de chercher à les pénétrer vraiment. Qui plus est, l’histoire aurait gagné à connaître plus d’intensité, de rebondissement et d’émotions fortes. Car l’ensemble manque de point culminant pour vraiment accrocher le lecteur. Michel Giliberti achève son roman au moment même où les deux garçons commencent leur relation, donnant l’impression étrange de nous abandonner juste quand ça allait vraiment commencer.

Michel Gilibert, Les Yeux silencieux, éditions Bonobo, 2003, 229 pages, 23 €.



Kate Millet et Sita
par Guilaine Depis

Kate Millett, née en 1934 dans le Minnesota, est une figure majeure du féminisme. Elle est connue dans le monde entier pour son combat politique. Sa thèse, Sexual Politics, soutenue en 1970 à l’université de Columbia, connaît un véritable engouement dès sa parution. En 1971 elle achète une ferme qu’elle restaure pour en faire une communauté de femmes artistes, baptisée Women’s Art Colony Farm. Elle a publié de nombreux livres tout en consacrant sa vie à la libération sexuelle. En Iran relate la lutte pour les droits des femmes qu’elle a menée dans ce pays avant d’en être expulsée.

Sita est l’histoire d’un amour entre deux femmes, Sita et Kate, un amour en train de finir. Comprenant qu’elle est en train de perdre Sita, Kate décide de commencer un journal dans lequel elle décrira, aussi précisément que possible, les derniers moments passés ensemble. En choisissant de prénommer la narratrice " Kate ", l’auteure affiche clairement le caractère autobiographique de ce roman. Kate est une artiste et une militante, Sita, américaine d’origine italienne et sud-américaine, est une femme mûre, très belle, très indépendante. Elle a eu plusieurs maris et est mère de plusieurs enfants, déjà adultes.
C’est sous la forme d’une passion dévorante que l’amour entre Kate et Sita a commencé. Mais Kate, après quelques mois passés ensemble, est partie passer l’hiver à New York, où elle possède un appartement et un atelier. Le roman commence lorsqu’elle revient vivre avec Sita à Berkeley, dans la maison qu’elles louent ensemble. Elle découvre avec stupéfaction que la maison est occupée par les enfants de Sita et leurs amis : il n’y a plus de place pour elle. Elle comprend aussi que Sita a plusieurs liaisons avec des hommes, et qu’elle ne compte pas y renoncer. Elle a reconstruit sa vie sans elle, ne supportant pas de devoir vivre entre parenthèses pendant son absence. Pourtant, toutes deux s’aiment toujours. Kate est alors forcée, si elle veut rester, de se plier aux caprices de Sita : tantôt aimante, tantôt lointaine, celle-ci est imprévisible et son amour n’est jamais acquis. Rester, pour Kate, c’est renoncer à son amour propre, accepter d’être un objet entre les mains de celle qu’elle aime ; c’est aussi devenir l’esclave de son désir. Garder l’autre nécessite de payer le prix d’une certaine forme d’humiliation.
Tandis qu’il explore la nostalgie d’un amour perdu, et la difficulté de continuer une relation qui rappelle sans cesse un passé heureux, ce livre pose aussi la question du rapport entre la vie et l’écriture : est-ce qu’écrire la vie la transforme ? Ce roman, qui nous plonge dans la société américaine du début des années 70, nous livre une analyse très fine des sentiments en jeu dans cette relation : entre tendresse et rivalité, entre désir et indifférence, entre dépendance et égoïsme, l’amour entre les deux femmes est une constante mise à l’épreuve de l’une par l’autre, avec quelques rares moments de grâce, derniers moments de complicité retrouvée avant la séparation.

Kate Millet, Sita, éditions des Femmes, 2007, 400 pages, 20 €.

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Entrevue avec Michel Dorais
par Virginie Perron

Professeur titulaire et chercheur à l’École de service social de l’Université Laval, Michel Dorais est un expert reconnu en sociologie de la sexualité. Il a publié plusieurs essais et recherches sur la marginalité, la sexualité et la condition masculine qui ont eu beaucoup de retentissement au Québec, en France et aux États-Unis. Les éditions de poche Typo rééditent aujourd'hui son essai Ca arrive aussi aux garçons, devenu une référence incontournable pour ceux et celles qui cherchent à comprendre les séquelles ressenties par les victimes masculines d’agressions sexuelles. Lors de sa parution en 1997, ce livre n’avait pourtant reçu aucun écho dans les médias, le sujet des abus sexuels sur des garçons étant alors perçu comme trop sensible, voire tabou.

En quelques mots, comment présenteriez-vous votre livre ?
C’est un ouvrage issu d’une enquête visant à mieux comprendre les séquelles d’abus sexuel chez les garçons qui en ont été victimes, et en particulier les stratégies qu’ils adoptent pour survivre à ce traumatisme. Ce n’est qu’après des semaines, des mois, voire des années de thérapie qu’ils acceptent de confier leur secret et leurs malaises.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage et à le publier ?
Il n’y avait pas vraiment – et il n’y a toujours pas – d’études publiées, que ce soit en français ou en anglais, sur le sujet. J’ai voulu briser le tabou et je ne regrette pas les années de travail consacrées à cet ouvrage, qui s’imposait. Faute d’avoir été comprises ou sécurisées, certaines de ces victimes en auront fait d’autres à leur tour entre-temps. Tout se passe comme si leur silence et notre ignorance contribuaient à maintenir active la chaîne de reproduction des abus sexuels.

À votre avis, à qui votre livre s’adresse-t-il ?
À tous ceux et celles qui veulent comprendre les garçons et les hommes qui ont été victimes d’agressions sexuelles dans leur enfance ou leur adolescence : les victimes elles-mêmes, leurs proches, leurs thérapeutes, et le grand public que la question intéresse, bien sûr. Je consacre une part importante de mon travail à vulgariser le fruit de mes recherches afin que tout un chacun puisse s’y référer. 
C'est un livre qui permet de démystifier la plupart des croyances qu’a la société à propos des garçons victimes d’agressions sexuelles. Un phénomène qui peut sembler isolé ou marginal, mais qui reflète pourtant une réalité qui soulève des questions quant à l’ensemble de la condition masculine.

En quoi se distingue-t-il d’autres ouvrages qui seraient comparables ?
C’est encore et toujours le seul ouvrage en langue française qui traite de ce sujet et aussi l’un des rares en anglais depuis qu’il a été traduit sous le titre Don’t Tell : The Sexual Abuse of Boys. Je décris, entre autres, les différents types d’agresseurs, les différents types d’abus, leurs conséquences sur les victimes et comment celles-ci composent avec leurs traumatismes. Au début de chaque chapitre, pour bien mettre en contexte les explications et considérations qui suivent, j'ai intégré les récits des victimes que j'ai a recueillis au cours de mon enquête. 

Avez-vous des rituels d’écriture ? Lesquels ?
La discipline (forcément, après une quinzaine d’ouvrages en vingt ans). Je me lève le plus tôt possible, parfois dès quatre ou cinq heures du matin, afin d’avoir le temps voulu pour lire, réfléchir, écrire et me corriger un nombre incalculable de fois. Je tiens en effet à restituer l’essence même de ce que j’ai trouvé, et ce, de la façon la plus limpide possible. Il faut du temps pour y parvenir.

Quels sont les écrivains et les œuvres qui vous ont le plus marqué ?
Chez les classiques : Voltaire, de très loin. Saint-Simon aussi, pour l’acuité du regard et la vivacité de la description. Un chercheur doit avoir des modèles qui manifestent un souci de concision et de précision, ce que l’on trouve chez les meilleurs essayistes ou historiens. Du côté des contemporains, je suis plus éclectique, car il y a beaucoup de bons écrivains et je ne me limite pas aux essais, au contraire ! Pour rester dans les sciences sociales, je dirais néanmoins que le sociologue américain Howard Becker demeure un modèle presque indépassable.

Qu’est-ce qui vous passionne ?
La lecture, bien sûr, mais aussi avoir des projets d’études ou d’écriture stimulants ; ils rendent certainement la vie plus palpitante… J’en ai toujours plusieurs, mais je ne sais pas lesquels seront les prochains menés à terme…

Michel Dorais, Ca arrive aussi aux garçons, éditions Typo, Montréal, 200_, 320 pages, 14,95 $.

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