Février
2008 - Numéro 61 - 5e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres lesbiens :
palmarès
de Marion Page
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Une
littérature de l'éveil
par
Richard Chartier
Au moment de
mettre un terme à plusieurs années de critique littéraire pour le magazine
québécois RG, Richard Chartier fait le point sur
son expérience et nous livre ses réflexions. Selon lui, sans vouloir blâmer
ni culpabiliser qui que ce soit, l'exercice a surtout pour objectif de nous
interpeller sur notre manière de penser et d'agir dans la communauté gaie
ainsi que sur la place que nous accordons à la littérature LGBT.
Un
débat se déroule dans la communauté sur la littérature LGBT, certains
affirment qu'elle n'existe pas et qu'elle ne doit pas exister et d'autres
croient au contraire qu'elle est vivante et qu'elle doit s'affirmer pour ce
qu'elle est c'est-à-dire une expression littéraire particulière qui traduit
la réalité de la communauté gaie sans être nécessairement exclusive et
replié sur elle-même. Cette dernière approche me rejoint davantage. Et c'est
ce que j'ai tenté de démontrer dans mes recensions en parlant autant de littérature
LGBT que d'autres ouvrages qui touchaient la communauté. J'ai de la difficulté
à comprendre pourquoi certains rejettent l'idée d'une littérature LGBT, bien
entendu qu'elle existe et fort heureusement ! Combien d'auteurs qui abordaient
la question homosexuelle n'auraient pu être publiés s'il n'y avait pas eu d'éditeurs
gais, combien de textes sublimes aurions-nous été privés sans l'appui d'un réseau
d'éditeurs gay friendly et de diffuseurs gais ? Sans compter les bandes dessinées
gaies, les albums de photos et d'art gais. Certes, la littérature LGBT
n'est pas parfaite, on retrouve des ouvrages de toutes les qualités mais il
n'empêche qu'elle porte les préoccupations de la communauté gaie.
Ceux qui refusent l'existence même d'une littérature LGBT s'inquiètent de la
ghettoïsation de la communauté. Voilà pour moi un faux problème et un faux débat.
La communauté gaie a tout à fait le droit d'avoir ses propres institutions ne
serait-ce que pour lui permettre de s'organiser, de se défendre, d'assurer son
devenir et d'initier des projets communautaires. C'est un exercice démocratique
reconnu dans notre société pour tout groupe minoritaire. Car on oubli souvent
que nous ne sommes pas majoritaires et que l'orientation homosexuelle, bien que
reconnu dans les chartes des droits, n'est pas encore pleinement acceptée dans
son ensemble, l'homophobie resurgit parfois, les discours de droite qui nous
condamnent sont toujours là sournoisement tapis dans l'ombre et n'attend que le
bon moment pour nous réprouver et nous stigmatiser Or, on retrouve dans la littérature
LGBT des avertissements, l'histoire nous enseigne que les droits ne sont
jamais acquis et qu'il faut lutter sans cesse pour veiller à ce qu'ils ne nous
échappent pas. Le problème actuellement se situe dans notre attitude, nous
sommes endormis par la soi-disant bienveillante société qui nous protège et
qui nous accepte parce que les téléromans nous présentent des personnages
gais ou que nous pouvons parler aisément de notre orientation sexuelle en
public ou bien que le fait de présenter nos chums à mon oncle ou ma tante ne
provoque pas des cris d'injures. Bien sûr, nous avons fait d'énormes avancés,
nous vivons dans une société tolérante et ouverte comparativement à d'autres
pays qui condamnent et tuent des personnes du simple fait qu'ils ou elles soient
gai-e-s. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut sombrer dans la léthargie et se
dire qu'il n'y a plus rien à faire. Au contraire, il y a encore énormément de
luttes et de travail, pensons aux jeunes et aux personnes âgées gaies qui
doivent affronter les préjugés, aux personnes d'orientation homosexuelle qui
subissent des châtiments et une violente répression ailleurs dans le monde. Ce
ne sont là que quelques exemples où les besoins sont énormes. Vous croyez que
j'exagère ? Faites des lectures (par exemple les ouvrages sur le suicide chez
les jeunes gais, l'histoire de la répression des personnes homosexuelles,
l'histoire générale de l'homosexualité, la pénalisation de l'homosexualité
à travers le monde) vous constaterez comme moi l'immense boulot qui nous
attend. J'ai lu des ouvrages, surtout des essais, qui m'ont donné des frissons
dans le dos. Lire, c'est s'ouvrir au monde concret et souvent beaucoup plus près
de notre propre réalité qu'on ne le croit.
L'intégrale
de la chronique de Richard Chartier est disponible dans RG.
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Terminus
pour Matthias Walton
par
Pierre Salducci
Les
éditions Des Livres et des Hommes, nouvelles venues dans le paysage éditorial
français, ont décidé de faire leur entrée en littérature avec Terminus
de Matthias Walton, un véritable ovni dans le
panorama littéraire gay actuel. En effet, Matthias Walton
– qui en est à son 3e roman, les deux premiers ayant été publié chez
Mic-Mac – propose ici un texte dont le fond et la forme n’ont rien à voir
avec ce qui se publie habituellement.
Terminus,
c’est le drame de deux hommes seuls qui se rencontrent, se parlent, règlent
leur compte et – peut-être – se redécouvrent. Le livre s’inspire de la
métaphore du terminus, qui peut illustrer à la fois une arrivée ou un
départ, selon le point de vue. Les personnages nourrissent une histoire
complexe, riche en rebondissements, et doublée d’une certaine dimension
philosophique, qui se déroule lentement, menée par une plume maîtrisée.
Le récit présente la particularité d’être entièrement composé de
dialogues, ce qui constitue déjà tout un exploit. Dans sa forme, Terminus
fait parfois songer à une pièce de théâtre, d’autant plus que l’histoire
n’est pas découpée en chapitres mais en actes, qui sont au nombre de cinq.
Matthias Walton nous fait patienter longtemps avant de nous révéler le
côté gay de l’histoire, s’aventurant d’abord sur bien d’autres aspects
– notamment tout un volet socio-politique qui donne parfois à son roman les
allures d’un pamphlet, pour s’approcher petit à petit du vrai sujet et du
secret qui se cache derrière cette rencontre. Jusqu’au moment du dénouement,
marqué par une touche de surnaturel.
Les éditions Des Livres et des Hommes veulent faire des livres qui parleront d’autre
chose que de sexe, et elles le prouvent avec ce premier titre qui se situe
beaucoup plus au niveau de l’essence de la rencontre en tant que tel, du poids
de la séparation, de l’oubli et de la solitude. Terminus évoque aussi
le statut de l’intellectuel, qu’il soit artiste ou politique, et qui plus
est homosexuel. Sous bien des aspects, il s’agit d’un livre ambitieux, qui
place la barre très haut, tant au niveau du texte que de la présentation. Les
livres ont une reliure cousue et la couverture est signée Fred Goudon,
nul autre que le photographe des Dieux du stade !
Matthias
Walton,
Terminus, roman, éditions Des Livres et des Hommes, 2007, 96 pages,
9.90 €.
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Fred
Desbordes One way Two times
Par
Christel Marque
Fred
Desbordes se définit elle-même comme une jeune urbaine farouchement
indépendante, qui aime les femmes avec passion. Installée depuis une dizaine d’années
sur Bordeaux, elle a délaissé le monde nocturne des soirées gay pour se
consacrer à l’écriture, une passion qu’elle nourrit depuis l’enfance.
One
Way / Two times est son second roman après Mess@ges
personnels. P patiemment
rassemblé des bribes de sa vie, de son entourage
ou de connaissances, se nourrissant de ces morceaux
d'existence pour créer les fondations de son histoire
Plongée
dans l’écriture d’un roman, miroir de ses états d’âmes, reflet de ses
envies, Louise se noie dans un profond désespoir qui a la couleur d’une
douloureuse rupture. Isolée dans son mal-être, elle en vient à haïr toutes
ces femmes qu’elle aimait jadis, leur préférant la compagnie de sa télé
peu contrariante et la chaleur guère réconfortante d’une bouteille d’alcool.
Face à se désastre, Steeple, son meilleur ami gay, ne peut que l’aider à
surnager, lui qui n’a d’yeux que pour le beau Facto, un homme superbe de
muscles et de tendresse qui est parvenu à détourner Puma de ses amours féminines.
Puma quant à elle,
elle aussi déçue par des femmes qu’elle croyait aimer, a ouvert le Milk, un
bar rapidement renommé dans le milieu lesbien bordelais où se croisent deux
générations de femmes : celles qui ont tout connu, les blasées du sexe
et de l’amour, et les autres, des petites jeunes en quête d’euphories et d’expériences
multiples.
Puis, au milieu de ce désespoir lancinant, voici qu'une rencontre improbable se produit,
un échange inespéré qui comme il se doit vient bousculer toutes les
certitudes. Louise
survivra-t-elle à ce mal-être somme toute bien confortable pour se protéger
des autres ? Puma s’est-elle définitivement perdue du côté
obscur de la force ? Steeple parviendra-t-il à séduire le
beau Facto qui se meurt d’amour pour Puma ? One way Two times se
présente ainsi comme un chassé croisé amoureux, empreint de tristesse et de désillusions sur le milieu
gay de notre époque. Les thématiques de
la rencontre amoureuse, du destin ou du sens
de la vie prennent ici tout leur sens. Fred
Desbordes explore à travers chaque rencontre les méandres
du genre humain, sa complexité comme sa perversité.
Oscillant entre plusieurs genres littéraires, prose, poésie, fiction ou
réalisme cru, Fred Desbordes nous offre un second roman où se démultiplient
des tranches de vie, d’envies et de désir au cœur de la capitale bordelaise.
Des femmes et des hommes que nous avons peut-être croisés un jour ou une nuit.
Des êtres égarés sur le chemin de sentiments compliqués. La quête
permanente de l'amour. One way Two times, c'est la chronique actuelle de vies complexes, déçues par des
sentiments que l’on croit éternels alors qu'ils ne sont que passagers, dans un
milieu où tout n’est qu’apparences et jeu de séduction.
Fred Desbordes,
One way Two times, roman,
éditions
Kolibrius, 2007, 92 pages, 12 €.
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Jean-Paul
Tapie ou l'odyssée de l'esclave
Par
Thierry Zedda
Auteur
d’une dizaine de romans depuis Dolce Roma paru en
1974, Jean- Paul Tapie devra attendre la sortie de
son troisième ouvrage Le Désir du cannibale (1996),
pour connaître enfin le succès et devenir auteur à part entière. Suivront
entre autres Dix petits phoques, Le
Fils de Jean, Le Garçon qui voulait être juif
ou encore Le Chasseur d’antilopes, en 2006.
Primé pour sa nouvelle Putain de roche écrite en
2001, il est aussi l’auteur de romans érotiques sous le pseudo de Zaïn
Gadol. Dolko, l’odyssée de l’esclave, son
dernier né, est le premier tome d’une saga érotique qui devrait en compter
quatre.
Dolko
est un jeune guerrier barbare d’origine germaine, capturé par les romains et
devenu esclave. Cette odyssée de l‘esclave est la sienne. Aux quatre coins de
l’empire. Sur les rives de la Méditerranée. Là où son exceptionnelle
beauté mais aussi sa force et sa bravoure seront la source de tous ses maux
mais surtout celle de son salut.
Qui dit roman érotique dit scènes de cul et on se dit que quatre tomes de l’histoire
d’un guerrier antique c’est peut-être un peu beaucoup. Car il faut
reconnaître que dans la majorité des livres de genre, et même les mieux
écrits, ces scènes là, ralentissent sauvagement le rythme pour ne par dire le
gâcher. Ici, L’auteur inverse la tendance. Dolko
est un livre intéressant. Un vrai roman d’aventure. Romanesque. Et on suit
avec délice les péripéties de ce héros jeté dans un univers d’une
cruauté barbaresque. Là où le désir est une faiblesse qui s’apparente au
crime. Et on s‘y attache très vite. Son exploit n’est pas simplement de
nous captiver d’un bout à l’autre de ces 446 pages et d’attendre la suite
avec délectation, pour ne pas dire impatience, mais de constater que sans son
érotisme, il n’aurait pas été mieux. Bien au contraire.
Les scènes de sexe nous révèlent la personnalité de Dolko. Tapie
a eu le génie d’y insérer toute la psychologie de son personnage, qui s’abandonne
au lecteur en même temps qu’à ses amants. On y découvre ainsi ses peurs,
ses doutes, ses désespoirs. Un homme avec toutes ses faiblesses. Irrésistible.
Tapie écrit avec jubilation. On la ressent de page
en page. Il se régale de clins d’œil et d’allusions. Ses références sont
nombreuses . Et on ne verra plus désormais du même œil Ben-Hur, Marc-Antoine
ou Spartacus. Mais il n’y a pas que ça car Dolko
étonne aussi par sa modernité. On y retrouve tous les fantasmes gay actuels.
Aucune raison de se priver donc de ce bon livre d’aventure au héros gay qui
porte la tunique courte.
Dolko ou
l'odyssée de l'esclave,
Jean-Paul Tapie, éditions
H&O, 2007, 446 pages, 22 €.
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Les
petits jeux entre amies de Karin Kallmaker
par
Christel Marque
La quarantaine
passée, Karin Kallmaker vit avec la même femme depuis plus de 25 ans. Auteure
prolifique de romans et de nouvelles, elle est considérée aux États-Unis
comme l’hybride lesbien de Joyce Oates et de Danielle
Steele. Petits
jeux entre amies, dans sa version originale All the wrong
places, est son
quinzième roman où se mêlent avec exubérance érotisme et romance dans un
décor tropical propice à l’exploration des cœurs et des corps.
Brandy
et Tess sont toutes les deux coaches sportifs dans un club de vacances sur
Sandzibel Island, une île paradisiaque du golfe du Mexique. Brandy, lesbienne assumée, cumule les aventures sans lendemain dans les bras de
jeunes et jolies hétérosexuelles en quête de dépaysement. Tess,
hétérosexuelle insatiable, vit au rythme de ses hormones mais peu d’hommes
parviennent à satisfaire son appétit sexuel débridé. Aussi, c’est tout
naturellement que Brandy et Tess s’initient l’une l’autre à de petits
jeux entre amies, histoire de faire passer le temps entre deux rencontres
éphémères. Jusqu’au jour où débarquent sur l’île quelques trois cents
lesbiennes dont l’attirante et non moins médiatique Céline qui va offrir à
Brandy une de ses nuits les plus mémorables. Mais l’intensité de cette
nuit-là ne parvient pas à chasser Tess de l’esprit de Brandy. Celle-ci
réussira-t-elle à résoudre ce dilemme qui la dévore ? Tess est-elle la
femme de sa vie ou se sont-elles, l’une et l’autre accoutumées de leurs
petits jeux entre amies au point de les préférer à leurs multiples
rencontres ? Brandy aura tout le temps d’un très long aller-retour dans sa Virginie natale pour
répondre à ces épineuses questions, savoir si elle est réellement éprise de
Tess et, plus troublant encore, si ce sentiment sera partagé.
Au-delà des multiples scènes érotiques fort détaillées et croustillantes
qui émaillent le récit, se dévoile une question essentielle pour la plupart d’entre
nous : la multiplicité des rencontres ne cache-t-elle pas un désir plus
profond encore, celui de découvrir LA personne avec laquelle nous serons
prêt(e)s à engager notre vie, malgré la crainte permanente de tout
perdre ? Mais n’est-ce pas d’ailleurs cette peur de perdre celle ou
celui que nous aimons qui nous fait l’aimer chaque jour un peu plus
fort ?
Karin
Kallmaker, Petits
jeux entre amies, roman, édition KTM, 2007, 181 pages, 17 €.
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Les
yeux silencieux de Michel Giliberti
par Pierre
Salducci
Écrivain et
artiste peintre, passionné par la Tunisie où il est né, Michel
Giliberti a déjà publié six romans et expose régulièrement dans
diverses galeries. Mais cet artiste engagé et infatigable écrit aussi du
théâtre, gère un blog, fait des photos et pose en permanence sur le monde et
les gens un regard attendri et émerveillé. Avec Les Yeux
silencieux, Michel Giliberti nous propose un
roman à saveur sociale, qui joue sur les contrastes entre milieu bourgeois et
milieu prolétaire.
Les
yeux silencieux sont ceux de Thibaut, un autiste à peine sortie de l’adolescence
qui vivra sa première histoire d’amour en rencontrant Vincent, jeune
bourgeois en crise de contestation sociale. Il s’agit d’un roman qui se lit
facilement, composé presque exclusivement de dialogues, l’auteur démontrant
une grande facilité pour mettre en scène les événements, souligner les
petits détails de la vie et pour rendre fluide les conversations les plus
quotidiennes. À ceci près qu’en faisant parler ses personnages de tout et de
rien, il prend aussi le risque de tourner un peu à vide parfois, et que la
volonté de rendre le langage des jeunes des cités s’avère un peu
fastidieuse à la longue. Par ailleurs, certaines conversations sont aussi peu
crédibles. Comme par exemple celle de Vincent avec Cerise quand ils abordent le
thème de l’homosexualité, une des scènes clé du roman pourtant, on ne sent
aucune gène dans leurs propos, comme si ça allait de soi pour tout le monde.
Et Cerise qui pousse son fil dans les bras de Vincent, c’est aussi assez peu
ordinaire. Parallèlement, l’auteur emploie l’expression
"avouer son homosexualité", formulation typiquement catholique,
chargée de culpabilité et de repentir, qui apparaît complètement en
décalage avec la volonté affichée de présenter une homosexualité moderne et
affranchie.
On ne peut pas dire des Yeux silencieux, qu’il s’agisse d’un roman
gay puisqu’il n’y a aucune trace de référence à la communauté gay nulle
part, pas de sortie dans le milieu, pas de fréquentations d’autres gays, pas
de comportement propre aux gays, aucun esprit de solidarité gay, pas de culture
gay non plus. On a plutôt droit au portrait d’un homosexuel peu assumé qui
évolue dans un monde totalement hétéro et qui semble s’en trouver bien,
surtout dans la mesure où son homosexualité est toujours mise en veilleuse et
passée sous silence. Il a tout de ce qu’on appelle un assimilé. C’est une
homosexualité qui ne fait pas de vague et qui ne cherche pas à s’affirmer,
exactement comme on l’aime en France. Non seulement, Vincent n’est pas
attiré par les siens mais au contraire, le voici déjà blasé, froid et
distant : Ces discothèques, ces bars, ces rencontres furtives qui enivrent
mais laissent souvent insatisfait, il en a fait le tour. Tout ça ne l’excite
plus. Un peu surprenant pour un jeune de 23 ans qui vient à peine de
découvrir le monde et qui n’a probablement encore rien vu.
Les Yeux silencieux est un texte aux visées contestataires et rebelles,
plein de bons sentiments et assez gentil qui semble s’adresser plutôt aux
adolescents ou à un jeune public auquel on veut conter une histoire édifiante,
avec une belle morale. Juste au moment de conclure son roman, Michel
Giliberti raccroche tout à coup son histoire à la réalité politique
française. Nous voici soudain en avril 2002 au moment où la France apprend que
Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour des élections présidentielles. L’événement
nous vaudra un petit couplet moralisateur, qui se veut un cri d’alarme, bien
sûr, mais qui résonne quand même étrangement, comme s’il n’arrivait pas
tout à fait à convaincre qu’il soit bien à sa place ici.
Avec son univers poétique, proche du conte, et pas forcément réaliste, ses
visées humanistes et tolérantes, Les Yeux silencieux a le mérite d’être
animé des meilleures intentions. On ne peut que regretter néanmoins que le
texte ait tendance à rester généralement assez superficiel, survolant les
situations et les êtres plutôt que de chercher à les pénétrer vraiment. Qui
plus est, l’histoire aurait gagné à connaître plus d’intensité, de
rebondissement et d’émotions fortes. Car l’ensemble manque de point
culminant pour vraiment accrocher le lecteur. Michel Giliberti achève
son roman au moment même où les deux garçons commencent leur relation,
donnant l’impression étrange de nous abandonner juste quand ça allait
vraiment commencer.
Michel
Gilibert, Les
Yeux silencieux,
éditions Bonobo, 2003, 229 pages, 23 €.

Kate
Millet et Sita
par
Guilaine Depis
Kate
Millett, née en 1934 dans le Minnesota, est une figure majeure du féminisme.
Elle est connue dans le monde entier pour son combat politique. Sa thèse,
Sexual Politics, soutenue en 1970 à l’université de Columbia, connaît un
véritable engouement dès sa parution. En 1971 elle achète une ferme qu’elle
restaure pour en faire une communauté de femmes artistes, baptisée Women’s Art Colony Farm. Elle a publié de nombreux
livres tout en consacrant sa vie à la libération sexuelle. En Iran relate la
lutte pour les droits des femmes qu’elle a menée dans ce pays avant d’en
être expulsée.
Sita
est l’histoire d’un amour entre deux femmes, Sita et Kate, un amour en train
de finir. Comprenant qu’elle est en train de perdre Sita, Kate décide de
commencer un journal dans lequel elle décrira, aussi précisément que
possible, les derniers moments passés ensemble. En choisissant de prénommer la
narratrice " Kate ", l’auteure affiche clairement le
caractère autobiographique de ce roman. Kate est une artiste et une militante,
Sita, américaine d’origine italienne et sud-américaine, est une femme mûre,
très belle, très indépendante. Elle a eu plusieurs maris et est mère de
plusieurs enfants, déjà adultes.
C’est sous la forme d’une passion dévorante que l’amour entre Kate et
Sita a commencé. Mais Kate, après quelques mois passés ensemble, est partie
passer l’hiver à New York, où elle possède un appartement et un atelier. Le
roman commence lorsqu’elle revient vivre avec Sita à Berkeley, dans la maison
qu’elles louent ensemble. Elle découvre avec stupéfaction que la maison est
occupée par les enfants de Sita et leurs amis : il n’y a plus de place
pour elle. Elle comprend aussi que Sita a plusieurs liaisons avec des hommes, et
qu’elle ne compte pas y renoncer. Elle a reconstruit sa vie sans elle, ne
supportant pas de devoir vivre entre parenthèses pendant son absence. Pourtant,
toutes deux s’aiment toujours. Kate est alors forcée, si elle veut rester, de
se plier aux caprices de Sita : tantôt aimante, tantôt lointaine,
celle-ci est imprévisible et son amour n’est jamais acquis. Rester, pour Kate,
c’est renoncer à son amour propre, accepter d’être un objet entre les
mains de celle qu’elle aime ; c’est aussi devenir l’esclave de son
désir. Garder l’autre nécessite de payer le prix d’une certaine forme d’humiliation.
Tandis qu’il explore la nostalgie d’un amour perdu, et la difficulté de
continuer une relation qui rappelle sans cesse un passé heureux, ce livre pose
aussi la question du rapport entre la vie et l’écriture : est-ce qu’écrire
la vie la transforme ? Ce roman, qui nous plonge dans la société
américaine du début des années 70, nous livre une analyse très fine des
sentiments en jeu dans cette relation : entre tendresse et rivalité, entre
désir et indifférence, entre dépendance et égoïsme, l’amour entre les
deux femmes est une constante mise à l’épreuve de l’une par l’autre,
avec quelques rares moments de grâce, derniers moments de complicité
retrouvée avant la séparation.
Kate
Millet,
Sita, éditions des Femmes, 2007,
400 pages, 20 €.
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Entrevue
avec Michel Dorais
par
Virginie Perron
Professeur
titulaire et chercheur à l’École de service social de l’Université Laval,
Michel Dorais
est un expert reconnu en sociologie de la sexualité. Il a publié plusieurs
essais et recherches sur la marginalité, la sexualité et la condition
masculine qui ont eu beaucoup de retentissement au Québec, en France et aux
États-Unis. Les éditions de poche Typo rééditent aujourd'hui son essai Ca
arrive aussi aux garçons,
devenu une référence incontournable pour ceux et celles qui cherchent à
comprendre les séquelles ressenties par les victimes masculines d’agressions
sexuelles. Lors de sa parution en 1997, ce livre n’avait pourtant reçu aucun
écho dans les médias, le sujet des abus sexuels sur des garçons étant alors
perçu comme trop sensible, voire tabou.
En
quelques mots, comment présenteriez-vous votre livre ?
C’est un ouvrage issu d’une enquête visant à mieux comprendre les
séquelles d’abus sexuel chez les garçons qui en ont été victimes, et en
particulier les stratégies qu’ils adoptent pour survivre à ce traumatisme.
Ce n’est qu’après des semaines, des mois, voire des années de thérapie qu’ils
acceptent de confier leur secret et leurs malaises.
Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cet ouvrage et à le publier ?
Il n’y avait pas vraiment – et il n’y a toujours pas – d’études
publiées, que ce soit en français ou en anglais, sur le sujet. J’ai voulu
briser le tabou et je ne regrette pas les années de travail consacrées à cet
ouvrage, qui s’imposait. Faute d’avoir été comprises ou sécurisées,
certaines de ces victimes en auront fait d’autres à leur tour entre-temps.
Tout se passe comme si leur silence et notre ignorance contribuaient à
maintenir active la chaîne de reproduction des abus sexuels.
À votre avis, à qui votre livre s’adresse-t-il ?
À tous ceux et celles qui veulent comprendre les garçons et les hommes qui ont
été victimes d’agressions sexuelles dans leur enfance ou leur
adolescence : les victimes elles-mêmes, leurs proches, leurs thérapeutes,
et le grand public que la question intéresse, bien sûr. Je consacre une part
importante de mon travail à vulgariser le fruit de mes recherches afin que tout
un chacun puisse s’y référer. C'est
un livre qui permet de démystifier la plupart des croyances qu’a la société
à propos des garçons victimes d’agressions sexuelles. Un
phénomène qui peut sembler isolé ou marginal, mais qui reflète pourtant une
réalité qui soulève des questions quant à l’ensemble de la condition
masculine.
En quoi se distingue-t-il d’autres ouvrages qui seraient comparables ?
C’est encore et toujours le seul ouvrage en langue française qui traite de ce
sujet et aussi l’un des rares en anglais depuis qu’il a été traduit sous
le titre Don’t Tell : The Sexual Abuse of Boys. Je décris, entre
autres, les différents types d’agresseurs, les différents types d’abus,
leurs conséquences sur les victimes et comment celles-ci composent avec leurs
traumatismes. Au début de chaque chapitre, pour bien mettre en contexte les
explications et considérations qui suivent, j'ai intégré les récits des
victimes que j'ai a recueillis au cours de mon enquête.
Avez-vous des rituels d’écriture ? Lesquels ?
La discipline (forcément, après une quinzaine d’ouvrages en vingt ans). Je
me lève le plus tôt possible, parfois dès quatre ou cinq heures du matin,
afin d’avoir le temps voulu pour lire, réfléchir, écrire et me corriger un
nombre incalculable de fois. Je tiens en effet à restituer l’essence même de
ce que j’ai trouvé, et ce, de la façon la plus limpide possible. Il faut du
temps pour y parvenir.
Quels sont les écrivains et les œuvres qui vous ont le plus marqué ?
Chez les classiques : Voltaire, de très loin. Saint-Simon aussi, pour l’acuité
du regard et la vivacité de la description. Un chercheur doit avoir des
modèles qui manifestent un souci de concision et de précision, ce que l’on
trouve chez les meilleurs essayistes ou historiens. Du côté des contemporains,
je suis plus éclectique, car il y a beaucoup de bons écrivains et je ne me
limite pas aux essais, au contraire ! Pour rester dans les sciences
sociales, je dirais néanmoins que le sociologue américain Howard Becker
demeure un modèle presque indépassable.
Qu’est-ce qui vous passionne ?
La lecture, bien sûr, mais aussi avoir des projets d’études ou d’écriture
stimulants ; ils rendent certainement la vie plus palpitante… J’en ai toujours plusieurs, mais je ne sais pas lesquels seront les prochains
menés à terme…
Michel Dorais,
Ca arrive aussi aux garçons, éditions Typo, Montréal, 200_,
320 pages, 14,95 $.
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