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Décembre 2007 - Numéro 59 - 5e année ©

 

Au sommaire :

Les dix meilleurs titres lesbiens : palmarès de Françoise Leclère

 

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Bilan et restructurations
par Pierre Salducci

Coup de théâtre dans le milieu de l'édition gay française. Alors qu'on venait tout juste d'apprendre la disparition des éditions Gaies et Lesbiennes dirigées par Anne et Marine Rambach, une rumeur s'est aussitôt mise à courir selon laquelle un mystérieux repreneur serait intéressé. Ce revirement spectaculaire est bien représentatif de la situation d'une industrie du livre gay en profonde mutation et qui finit l'année en pleine restructuration.

Coup de théâtre dans le milieu de l'édition gay française. Alors qu'on venait tout juste d'apprendre la disparition des éditions Gaies et Lesbiennes dirigées par Anne et Marine Rambach, une rumeur s'est aussitôt mise à courir selon laquelle un mystérieux repreneur serait intéressé. De fait, on apprenait de source officielle en date du 23 novembre dernier, que les éditions du Phare Blanc ont repris en début novembre le fonds des éditions Gaies et Lesbiennes et leur marque afin d’en assurer la continuité et le développement. Le nouvel acquéreur a l'intention de redynamiser commercialement la maison d'édition en lui faisant bénéficier d’une diffusion sur mesure, assurée par une nouvelle équipe de vente. L'objectif affiché est de publier une dizaine de nouveautés par an, en développant les collections actuelles et en créant de nouvelles, plus particulièrement destinées aux gays. La direction littéraire sera toujours assurée par Anne et Marine Rambach, un premier programme de nouveaux titres sera annoncé en janvier pour des parutions en mars 2008.
Parmi leurs meilleurs coups, rappelons que nous devons aux éditions Gaies et Lesbiennes le récent succès de Génération Arc-en-ciel tome 1 et 2 de Cécile Bailly et Grib Borremans (dont le blog a malheureusement diparu), mais en dix ans, les éditions Gaies et Lesbiennes n'ont jamais réussi à imposer un seul auteur de leur catalogue à part peut-être elles-mêmes puisque les fondatrices poursuivent également une carrière de romancières et essayistes. Nous souhaitons vivement que cette nouvelle impulsion dont va bénéficier les éditions Gaies et lesbiennes redonne à cette maison d’édition une vitalité qui s’était un peu émoussée au cours des dernières années. Les éditions Gaies et Lesbiennes ont la particularité d’avoir été les premières à s’adresser volontairement à la fois aux gays et aux lesbiennes, et à avoir eu l’audace d’imposer ces deux mots dans leur propre nom. En ce sens, leur démarche fut particulièrement novatrice.
Depuis quelques mois, le milieu de l’édition gay et lesbienne francophone ne cesse de se transformer et a connu bien des retournements de situation successifs. Si certaines maisons tendent à renaître de leurs cendres, d’autres au contraire disparaissent. Les éditions Cylibris semblent plus que jamais inscrites aux abonnés absents. Après avoir annoncé de manière très laconique sur son site "une diminution de ses activités éditoriales", cette maison semble bel et bien avoir disparu. Aucun communiqué n'a été émis, aucune justification n'a été publiée. Espérons que les auteurs auront été consultés et que leurs livres continueront à circuler.
Également inscrites aux abonnés absents, force est de constater après des mois de patience que les éditions du Loup ne parviennent pas à voir le jour. Après un lancement en fanfare en avril dernier, annonçant simultanément un grand concours de nouvelles et de photos érotiques, ainsi que la parution prochaine d’un recueil présentant les lauréats, la maison d’édition a reporté d’abord à un mois plus tard, puis à un délais indéterminé, la date de clôture du concours, comme si elle n’avait pas été satisfaite des résultats obtenus. Mais plus de sept mois plus tard, autant reconnaître que plus personne n’y croit. Enfin, que dire des éditions Jet Lag, elles aussi lancées en fanfare en 2006, et promettant monts et merveilles pour finalement accoucher d’une collection érotique restée très clandestine.
D’autres maisons d’édition si elles ne sont pas officiellement fermées ne semblent plus rien produire et ont laissé passé cette rentrée 2007 sans rien publier, ce qui est le cas de Bonobo (qui réédite cependant son succès Marie parce que c’est joli), de Biliki (était-il bien nécessaire que cette maison d’édition mette la main sur la collection belge Thé glacé si c’était finalement pour la laisser agoniser de la sorte ?) et les Cahiers GayKitshCamp qui se limitent à rééditer occasionnellement quelques titres de leur catalogue. Les éditions Geneviève Pastre se sont également montrées discrètes.
Heureusement ce bilan 2007 ne sera pas que négatif car plusieurs autres maisons d’édition présentent une bien meilleure mine. C’est le cas des éditions lesbiennes KTM, La Cerisaie et L’Engrenage, qui continuent à régner sur leurs parts de marché, tandis que les éditions Labrys ont réussi à s’imposer en peu de temps en publiant pas moins de sept ouvrages, tous salués par nos chroniqueuses. Du côté gay, les éditions H&O ont fait leur rentrée avec un modeste titre de Nicolas Henri mais annoncent une bombe signée Jean-Paul Tapie avec Dolko, une saga historico-érotique gay de quatre volumes et près de 2 000 pages, réservée aux adultes. Pour leur part, les éditions Textes gais maintiennent leur ligne éditoriale et soutiennent les jeunes talents en proposant le 2e roman de Nicolas Robin, Super tragique (une couverture très originale et intéressante, un titre dans lequel on retrouve de suite le ton typique de Nicolas Robin).
En ce mois de décembre, marqué par la journée mondiale du sida, c’est l’occasion de se rappeler tous ceux que nous avons perdus et notamment tous ces écrivains comme Hervé Guibert, Cyrille Collard, Pascal de Duve, Jean-Paul Aron, Guy Hocquengheim, Denis Bélanger, fauchés en plein parcours et laissant derrière eux une œuvre à jamais inachevée.

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Le froid, la trajectoire des poissons et Pierre Szalowski
par Pascal Éloy

Pierre Szalowski connaît bien le journalisme puisqu’il a été tour à tour photographe de presse, journaliste, rédacteur en chef d’un mensuel de boxe, graphiste, directeur artistique et directeur de création dans la publicité, conseil en communication politique, concepteur de logiciels éducatifs, producteur de contenus interactifs, Vice-président d’Ubisoft… Il est donc indéniablement un homme multiple qui vient de commencer une nouvelle vie en devenant écrivain et en publiant ce premier roman Le Froid modifie la trajectoire des poissons.

Le 4 janvier 1998, un garçon de dix ans découvre que ses parents vont se séparer. Il décide alors de demander au ciel de l’aider et le lendemain, à son réveil, tout est blanc… C’est la plus grande tempête de verglas que le Québec ait jamais connue.
Il s’ensuit une série de rencontres qui ne se seraient pas produites sans ce déluge de glace : Julie, la danseuse accueille chez elle Boris, le mathématicien russe obnubilé par son travail sur la trajectoire des poissons, Michel et Simon, "les deux frères" hébergent Alexis, leur voisin homophobe…
Ce roman bien écrit relate, avec délicatesse et tout en finesse, les relations humaines bouleversées par cette tempête de 1998. L’auteur parvient à décrire des situations simples et ordinaires qui, pourtant, vont placer les différents protagonistes devant leurs désirs les plus secrets ou les responsabilités qu’ils tentaient de fuir. Ainsi, une danseuse qui donne de l'amour se demandera ce que veut réellement dire "donner de l'amour", un couple s'interroge sur la force de l'habitude dans une relation amoureuse, un couple gay va oser s'afficher comme un couple et exposer son amour au grand jour…
Il est évident que l’auteur a bien observé la nature humaine avant de se décider à écrire parce que, à chacune de ses pages, on peut ressentir la tendresse avec laquelle il traite ses personnages. De même apparaissent, progressivement, et par petites touches, les précisions qu’il apporte au caractère de ses héros. Enfin, l’ouvrage d’un abord simple et facile est ponctué d’éclats d’humour qui font sourire intérieurement et rendent la lecture du livre encore bien plus agréable.
Ce roman plonge dans un bonheur tranquille, qui transforme tant qu’on n’est plus tout à fait le même après la lecture ! C'est une grande bouffée de bonheur simple et vrai, sans fioriture excessive, un concentré de fraîcheur et de délicatesse qu’on a envie de dévorer pour connaître le plus rapidement possible la fin de l’histoire.

Pierre Szalowski, Le Froid modifie la trajectoire des poissons, roman, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2007, 295 pages, 24,95 $.

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Murielle Bonneville, mi-ange mi-démon
Communiqué

Après La Nef de Sappho (épuisé), Muriel Bonneville nous revient avec un second roman Mi-ange mi-démon. Elle a également participé aux recueils de nouvelles collectifs Transports amoureux et Dessous divers. Muriel Bonneville vit dans le sud de la France et partage son temps entre l'écriture et la peinture.

Margot craque. Trois ans qu'Emmanuelle la trompe. Ras-le-bol, elle fait sa valise, direction Montréal, histoire de voir si la vie y est plus douce. Hébergée par Léa, une séduisante écrivaine française, elle rencontre Johanne pour qui « amour » ne rime qu'avec « un jour ». Margot ne sait plus où donner du cœur, entre le souvenir d'Emmanuelle qui ne s'efface pas, la mystérieuse Léa et Johanne la Don Juane.
Mais à trop jongler avec les trois, ne risque-t-elle pas de se perdre elle-même ?
Partagée entre ses amours, Margot se retrouve à la fois victime et bourreau de ses liaisons dangereuses.

Murielle Bonneville, Mi-ange mi-démon, roman, éditions la Cerisaie, 2006, 272 pages, 14 €.

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Dix petits phoques pour Jean-Paul Tapie
Par Pascal Éloy

Après avoir été concepteur et rédacteur publicitaire à Paris, Jean-Paul Tapie vit maintenant sur l'île de la Réunion. Il a déjà publié plusieurs romans tels que Dolce Roma, Le Bal des soupirs, Le Désir du cannibale, Le Fils de Jean, Le Chasseur d’antilope, Un goût de cendres et Le Garçon qui voulait être juif. Son roman Dix petits phoques présente la particularité d’avoir été publié simultanément en France et au Québec par deux éditeurs différents.

Écrit dans un langage clair, sans aucune fioriture, Dix petits phoques est un pastiche, un peu iconoclaste et irrespectueux, du célèbre roman d'Agatha Christie. Si la fin diffère quelque peu, l'histoire suit le même schéma et un développement identique.
Le roman de Jean-Paul Tapie raconte l’histoire de dix jeunes gays à la beauté insolente et au comportement narcissique qui se retrouvent sur une île de la Méditerranée où ils ont été invités sous des prétextes futiles ou fallacieux. Là, ils sont heureux : la piscine est bleue, le frigo plein et les garçons disponibles. Mais un meurtrier pervers et rancunier veille puisqu'il va les assassiner pour leur arrogance. Profitant de leur naïveté, il supprimera, les uns après les autres, ces "beaux mâles sans cervelle". Et bien sûr, le romancier nous réserve un dénouement surprenant qui ne manquera pas de tenir le lecteur en haleine jusqu’à la fin.
On retrouve dans ce livre tout le style de Jean-Paul Tapie, mêlant tendresse et violence, avec une pointe de sado-masochisme. Un style qui connaîtra d’ailleurs son plein épanouissement dans Le Chasseur d'antilope, le plus récent titre de l’auteur.
Au final, Dix petits phoques se révèle un agréable moment de détente, sans aucune prétention sauf peut-être, celle d'être un prétexte à relire le texte original d'Agatha Christie. Il s’agit néanmoins d’un des romans les mieux ficelés de Jean-Paul Tapie et il ne faudrait pas bouder son plaisir.

Dix petits phoques, Jean-Paul Tapie, éditions Stanké, 1999, Montréal, Québec,  208 pages, 19,95 $ - éditions H&0, Béziers, France, 192 pages, 14 €.

Autres titres de Jean-Paul Tapie : Le Chasseur d'antilope, Un goût de cendres, Le Garçon qui voulait être juif.

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La violence homophobe au Canada
par Paul-François Sylvestre

Criminologue et analyste de politiques au gouvernement du Canada, Douglas Victor Janoff a récemment publié le premier ouvrage au Canada qui étudie l’effet dévastateur de la violence homophobe. Il a consacré neuf ans de recherche à l’analyse de plus de 350 agressions et de quelque 120 homicides perpétrés sur des personnes gaies ou lesbiennes, entre 1990 et 2004, dans diverses provinces du pays.

Pink blood : la violence homophobe au Canada est un ouvrage unique en son genre puisque c’est la première étude de cas de portée nationale à paraître en français sur ce thème. Pink blood est tellement bien documenté que sa version anglaise a déjà été retenue dans le programme d’enseignement de plusieurs facultés universitaires canadiennes.
Dès l’introduction, l’auteur précise qu’il a axé ses recherches sur la violence motivée par la haine – sur les actes de violence à l’endroit d’autrui perpétrées parce que la victime est gaie ou considérée comme telle. Il note que la violence homophobe est souvent déguisée ou combinée à d’autres types de crimes. Dans de nombreux cas, la victime et son assaillant se connaissent. Cela pousse la police, les tribunaux et les médias à nier la motivation haineuse ou à en minimiser l’importance.
Janoff examine diverses théories de l’homophobie pour conclure que les causes sont assez multiples : répression sexuelle, ignorance, ressac politique, revanche des victimes d’agressions, tendance de certains hétérosexuels à se sentir rejetés par les femmes qui leur préfèrent leur propre sexe, et facteurs de développement chez les adolescents (40 % des attaques contre les gais analysées par l’auteur impliquaient des ados).
Dans la majorité des cas d’agression homophobe que l’auteur a recensés, les hommes sont seuls au moment de l’agression. Plus de la moitié des attaques se produisent dans des endroits déclarés gais et, dans 40 % des cas, il y a de multiples agresseurs. Enfin, près des deux tiers des victimes d’homicide dont l’auteur a étudié le cas ont été tuées à domicile.
Le livre présente des centaines d’exemples de meurtres et de voies de fait qui se sont produits au Canada après 1995, année où sont entrées en vigueur les dispositions sur la détermination de la peine applicable aux crimes motivés par la haine. Or, Janoff écrit qu’il n’a trouvé pratiquement aucun rapport indiquant que le juge avait alourdi la peine au motif qu’il s’agissait d’un crime motivé par l’homophobie
L’auteur précise que ses recherches permettent d’accorder de la crédibilité à l’hypothèse d’assassins qui, dans certains cas, s’en tirent sans peine. Il écrit que, dans beaucoup de cas, les juges, jurés et agents de justice pénale étaient hétérosexistes et homophobes. Enfin, Pink blood nous apprend que la Police provinciale de l’Ontario s’est dotée d’une unité de lutte contre les crimes motivés par la haine, mais cette unité ne fait pas d’enquêtes et ne recueille pas de données sur les cas de violence homophobe. Quant à la GRC, elle utilise un système obsolète pour définir et classer ce type de crimes. Les cas de violence homophobes n’y sont même pas signalés.

Douglas Victor Janoff, Pink blood : la violence homophobe au Canada, essai traduit de l’anglais par une équipe sous la direction de Jonathan Kaplansky, Montréal, Éditions Triptyque, 2007, 412 pages, 30 $.

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Nina Bouraoui avant les hommes
par Alexandre Arnaud

Nina Bouraoui est née en 1967 à Rennes. Son premier livre, La Voyeuse interdite, a été récompensé par le prix du livre Inter en 1991. Elle a également obtenu le prix Renaudot en 2005 pour Mes Mauvaises Pensées. Tout comme d'autres auteures lesbiennes l'ont déjà fait, comme Marguerite Yourcenar avec Le Coup de grâce ou Marie-Claire Blais avec Le Loup, elle se met ici dans la peau d'un homme amoureux d'un autre homme et nous livre sa vision de l'homosexualité masculine. J’avais vraiment envie de me détacher du «je» autobiographique. Je crois que j’ai fait le tour de l’Algérie, de l’amour pour les femmes. Je voulais revenir à la liberté immense du roman, a-t-elle déclaré à ce sujet.

Le temps d’un été, Jérémie traîne quelque part entre l’enfance et l’âge adulte. Il désire des hommes, il aime Samir. Il s’évade du monde qui l’entoure en fumant des sticks et en lisant de la poésie. Ses sentences sur le monde qu’il observe autour de lui sont radicales et romanesques. Elles sont celles de son âge. C’est l’histoire d’un garçon qui vit seul avec sa mère dans un petit pavillon non loin d’une cité. C’est l’histoire d’un été, saison dangereuse et violente. C’est l’histoire de Jérémie qui s’ennuie. L’histoire d’une désertion aussi.
Il n’y a aucun espoir amoureux dans ce livre, parce que le corps prend tout, il est invasion de tout. C’est le feu, c’est l’attente, c’est la frustration. C’est le vide et le vertige. La jeunesse est un état sauvage où tout peut arriver, tout peut se détruire, parce que tout tient sur une seule force : le désir. J’ai toujours été fascinée par la jeunesse et sa sensualité, on a l’impression que la sexualité va définir notre personnalité, explique l'auteure. Jérémie incarne parfaitement cela. Ses sentiments pour Sami sont violents. Il l’admire, il s’identifie à lui mais il n’y a pas d’amour au sens propre. C’est charnel. C’est un désir frustré, jamais satisfait. Il est dans le fantasme total.
Dans Avant les hommes, Nina Bouraoui est devenue Jérémie. Elle est devenue un adolescent gay qui rêve d’hommes et qui se crée un délire amoureux autour d’un camarade de classe. Dans la littérature, devenir un autre pour mieux raconter qui il est n’est pas un procédé nouveau, mais Nina Bouraoui y parvient particulièrement bien. La perte de soi puis les retrouvailles avec soi, soudaines, d’autant plus qu’on est alors différent, voilà ce que nous raconte l’écrivaine. Elle nous parle aussi de la solitude de ce parcours-là et déclare : Quand on est jeune, on est triste. Tous les sentiments sont exacerbés. On est seul. Chez les homosexuels c’est encore plus vrai. Avant de me mettre à l’écriture d’Avant les hommes, j’avais lu un rapport qui établissait que les jeunes homosexuels se suicidaient 7 fois plus que les autres. On n’en parle jamais de cela ! Au sujet de l'écriture de ce roman, elle précise : Avant d'obtenir le texte final, j’ai jeté 200 pages ! Je m’étais rendu compte que je tombais dans le piège du jeunisme. J’avais trop caricaturé Jérémie dans ses manières et sa façon de parler. J’ai tout repris avec la volonté de donner plus de poésie au personnage. J’en ai fait un garçon sensible, aimant la lecture.
Avant les hommes est un roman incandescent et sensuel qui met à nu les tumultes et les fragilités de l’adolescence. De livre en livre, Nina Bouraoui affirme sa singularité, la grâce et la volupté d’une écriture envoûtante qui continue de nous éblouir. Elle signe là un dixième roman très réussi, hanté par la sensualité, une œuvre charnelle - toute en tension - dans un style simple et limpide. Un pur régal.

Nina Bouraoui, Avant les hommes, éditions Stock, Paris, 2007, 120 pages, 11 €.



Ann Wadsworth ou Mrs Medina
par Christel Marque

Ann Wadsworth vit à Boston où elle est directrice de collection à la Boston Athenaeum, une des plus anciennes bibliothèque indépendante des États-Unis. Elle a publié son premier roman Light, coming back en 2001. Avec Mrs Medina, Ann Wadsworth a obtenu le prix Foreword en 2002 et s'est retrouvée finaliste du prix Lambda en 2001.

Reconnue par ses pairs, dont Sandra Scoppettone, Ann Wadsworth nous ouvre ici les portes d’un univers feutré, décrivant avec une tendresse poétique les plaisirs d’une longue vie à deux où le silence se lie aux rituels quotidiens, où la musique résonne d’un amour serein, qu’une rencontre, soudain, viendra ébranler et remettre en question.
Mrs Medina forme un couple des plus déconcertant avec Patrick, un brillant violoncelliste, de 25 ans son aîné. À l’approche de la soixantaine, alors que son mari affronte sereinement une mort toute proche, Mercedes Medina découvre non sans crainte les tourments d’un premier amour au féminin. Inexplicablement attirée par Lennie, une jeune femme vivant aux antipodes de son monde bourgeois et mélomane, Mercedes doit se débattre entre cette nouvelle passion et ses responsabilités d’épouse attentionnée et dévouée.
Dès lors sonnera l'heure pour Mercedes des questionnements et des remises en cause. Parviendra-t-elle à passer outre les sarcasmes d’un mari qu’elle n’a jamais cessé d’aimer et d’admirer ? Devra-t-elle conjurer cette passion naissante alors même qu'elle doit affronter la mort de Patrick et la disparition mystérieuse de Lennie ? D'autant plus qu'un nouveau joueur viendra brouiller les cartes quand elle fera la rencontre inattendue de la pétillante Diana qui l'aide à franchir le cap de cette double perte. Notre héroïne réussira-t-elle finalement à s’inventer un avenir dont elle seule, désormais, maîtrisera le tracé ?
Ce second roman de Ann Wadsworth nous entraîne vers des contrées méconnues, celles d’un trio amoureux improbable mais superbe de passion et de rebondissements. Mrs Medina présente l’histoire sensible d’une femme mûre sur le seuil d’un nouvel amour, à la frontière d’un univers de tendresse et de douceurs féminines. Mrs Medina nous parle de la réussite d’un amour qui dépasse les âges et survole le temps qui passe. À lire d’urgence pour celles qui doutent encore que l’amour ne peut pas se conjuguer à tous les temps.

Ann Wadsworth, Mrs Medina, traduit de l'anglais par A. Giraud, éditions dans l'Engrenage, 1997, 352 pages, 18 €.

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Entrevue Michel Giliberti
par Pierre Salducci

Il a déjà été compositeur interprète mais Michel Giliberti mène plutôt aujourd'hui une double carrière d'auteur et d'artiste peintre, chacune de ses personnalités venant compléter l'autre. En tant que peintre, il produit de très grands formats à partir de jeunes modèles qu'il prend en photo. En tant qu'auteur, il a déjà signé plusieurs romans, une pièce de théâtre, et même des livres d'art sur la Tunisie, pays qu'il affectionne particulièrement. Essentiellement publié par les éditions Bonobo, Michel Giliberti aime projeter la vision idéale d'une société qui engloberait ses diverses minorités dans l'harmonie et sans discrimination.

Quel talent s’est affirmé en premier chez toi et comment s’est développé ton parcours de créateur ?
J’ai toujours aimé écrire et peindre depuis tout petit, mais la peinture offre l’avantage de se "lire", immédiatement, c’est une des raisons pour laquelle elle s’est très vite imposée.
Cependant, avant de devenir peintre, la musique, une deuxième nature chez moi, m’a donné l’occasion d’être professionnel en tant qu’auteur compositeur et d’enregistrer trois albums chez CBS dans les années 7O jusqu’au début des années 80. Pour moi, les trois disciplines sont indissociables, elles participent d’une certaine harmonie des rythmes, des couleurs, des sons et des mots.

Dans ton roman Les Yeux silencieux, le personnage de Raoul est écrivain et fait cette confession : il sait que le roman viendra doucement sans même qu’il s’y attende. Ne jamais être tout à fait sûr du déroulement de l’histoire, voilà ce qu’il préfère. Improvisation sur l’écran vide de l’ordinateur, c’est moins impressionnant que la page blanche, est-ce que cela correspond aussi à ta vision et à ta façon d’écrire ?
Oui, j’aime beaucoup cette idée d’aller n’importe où, de ne pas connaître réellement le destin de mes héros. À partir d’une première phrase jetée comme ça, je m’installe dans le roman et je le découvre moi-même.

Toujours dans Les Yeux silencieux, Cerise lit beaucoup de poésie comme par exemple St John Perse, René Char, Edouard Glissant. Elle lit aussi la littérature maghrébine, est-ce que c’est ton cas ? Quels sont les auteurs qui t’ont influencé ?
Oui, je suis comme Cerise. Nous avons les mêmes goûts !
Mais, les auteurs qui m’ont donné l’envie d’écrire, quand j’avais 14 ou 15 ans sont les auteurs russes (Dostoevsky, Tolstoï, Tourgueniev), puis Cronin, Hemingway, Stendhal et un peu plus tard Camus, Sartre, Duras, Sagan, Gide Quand j’avais entre 5 et 7 ans, j’aimais beaucoup lire Roudoudou, certainement ce côté "bravitude" et une certaine forme de bien-être… Puis l’histoire de La Chèvre de Monsieur Seguin m’a beaucoup marqué. Le livre qui m’a donné réellement l’envie de décrire le passage du temps c’est La Colline aux cyprès de L. Bromfield.

Tu as participé récemment aux Rencontres littéraires gay de Playa del Inglés, comment as-tu vécu ce festival ? 
J’ai vécu ces rencontres comme une parenthèse dans le monde clos de la création qui m’enferme la plupart du temps, mais reste celui que je préfère. Elles m’ont distrait à un moment difficile de ma vie. Je ne peux pas dire que je l’ai vécu comme une expérience particulière, car entre soleil et farniente, il est difficile d’imaginer que l’on est là pour des rencontres littéraires. Je suis surtout heureux d’imaginer désormais le lieu où évoluent des amis dont je connaissais le travail, mais pas le cadre de vie.

Quelle est la place de l’homosexualité dans ton œuvre littéraire, quel message veux-tu passer quand tu abordes ce sujet ?
Je ne me sens jamais homosexuel quand j’écris ou quand je peins et je n’ai pas choisi d’aborder ce sujet ; je griffonnais déjà quand j’étais très jeune, à une époque où la sexualité ne m’effleurait même pas.
Je peins et j’écris avec mes ingrédients et ma sensibilité homosexuelle, bien entendu, mais il n’y a pas de message… à chacun d’interpréter selon son vécu. Je veux être gay au milieu de tous… Je suis terrien avant tout. Disons que je m’attache plus à la psychologie des personnages, aux sentiments, à la fragilité, et à la place qu’ils occupent au centre d’un monde qui mélange toutes les cultures, toutes les différences et donc toutes les sexualités.

As-tu un autre livre en préparation ? Quels sont tes projets ?
J’ai achevé l’écriture de deux livres et la version romanesque de ma pièce Le Centième nom.
Le premier résume mes douze années d’enfance en Tunisie et l’autre raconte la très sombre histoire d’un blogueur qui s’enfonce dans une espèce de névrose suicidaire. En dehors de mes expositions annuelles, je devrais sortir ce dernier roman et si j’avais le temps, un livre de photos, car je suis un passionné de photographie. En juin 2008, on jouera ma pièce de théâtre Le Centième Nom à Bordeaux, et certainement à Paris, bientôt.

Autres titres de Michel Giliberti : Blessure animale, Bou Kornine, Le Bruit paisible des secrets.

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