Novembre
2007 - Numéro 58 - 5e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres lesbiens :
palmarès
de Catherine Florian

L'édition
gay française à la dérive
par
Pierre Salducci
J’ai été
surpris par la quantité de commentaires que j’ai reçus suite à mon édito
du mois dernier Pourquoi les filles sont-elles meilleures ?
Je vois que vous avez tous beaucoup à dire sur ce sujet, surtout les auteurs et
les libraires... Le constat est donc général et dépasse ma simple opinion. L’état
de l’édition gay en ce moment en France est des plus navrants.
Et
je dis bien "en ce moment" car il n’en a pas toujours été ainsi.
Il suffit de remonter à peine quelques années en arrière avec la collection
de Guillaume Dustan pour retrouver la saveur d’un véritable éditeur
gay français. On se souviendra également des éditions Persona, dans
les décennies 70 et 80. Les commentaires que j’ai reçus dénoncent
pêle-mêle un amateurisme flagrant, des éditeurs fantômes qui ne
répondent pas au courrier, des dérives commerciales, des lignes éditoriales
invisibles sinon incohérente, un manque de professionnalisme pathétique et des
erreurs dans la gestion des commandes, des droits d’auteur non payés (ou
en deux fois !!), des contrats d’édition rompus, des attachés de presse
inexistants ou peu efficaces… Un autre d'entre vous s'étonne de constater
qu'avec tous les débats qui existent à l'heure actuelle dans les médias sur
l"homosexualité, les attachés de presse ne parviennent jamais à placer
le moindre auteur de littérature gay dans les panels de discussion. Enfin, une
éditrice parisienne nous a écrit : "Continuez, vous êtes les
meilleurs !" Merci pour tous ces soutiens.
C’est vrai que quand on compare avec la situation dans des pays comme l’Espagne,
le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Australie ou même l’Allemagne, la France
fait pauvre figure. Il serait peut-être temps de comprendre que le public veut
lire autre chose qu'un saupoudrage homosexuel sur des histoires anecdotiques
avec des gays anecdotiques dedans. L'illustration du vide total dans ce domaine
étant à mes yeux le Tofino beach de Jean-Christophe Dardenne
chez Adventice. La communauté cherche
une littérature qui reflèterait son identité, qui lui parlerait et l’aiderait
à vivre, si possible dans le bonheur. Comment serait-ce possible en ne lisant que des romans
de plage, du policier, des bluettes sentimentalo-pornographiques ou du pseudo
mystique ? Arrêtons de fantasmer l’homosexualité dans nos livres,
arrêtons d'écrire exactement ce que les autres attendent de nous comme s'il
s'agissait d'une commande de papa et maman, sortons du politiquement correct en
permanence, de la retenue institutionnalisée, de l'inoffensif qui ne dérange personne et sachons dépasser le
stade de nos obsessions sexuelles pour élargir notre point de vue. Il faut
incarner notre réalité dans toute sa complexité sociale, dire qui on est
vraiment et ce que l'on vit. Ce que font les anglophones et les hispanophobes,
et ce qui explique leur succès.
Un autre excellent exemple de ce néant français en littérature gay est ce
roman de Francis Leplay, Après le spectacle, ouvrage très
représentatif de la nullité ambiante, qui affiche une identité gay mais qui
ne nous amène nulle part. Le personnage est homosexuel et nous fait part de sa
vie amoureuse et professionnelle. Le hic, c’est que visiblement l’auteur n’a
absolument rien à dire sur le sujet, aucune conscience, aucune vision. Le
résultat donne un livre dénué de personnalité, inodore et sans saveur.
A-t-on oublié qu’un écrivain est par définition quelqu’un qui raconte ? Quelqu'un qui livre un message, un contenu ? S’il
n’a rien à dire, qu’il se taise et que cessent ces publications de
complaisance et de copinage. Que les éditeurs hétéros aiment les livres vides,
on le comprend aisément, car ce sont des textes qui leur donnent une vision
rassurante de l’homosexualité, une vision de planqués, de sans couilles et
d'éternelles victimes qui ne remettent rien en cause et acceptent d’être
considérés comme des inférieurs sans broncher, mais quand on voit que le jury
du prix Alternart Québec n’a rien trouvé de mieux à honorer l’année
dernière, les bras m’en tombent ! Qu’un jury homosexuel qui prétend
mettre de l’avant la littérature gay et le vécu altersexuel se rabatte sur
ça, se détournant ainsi des rares auteurs sérieux et authentiques qui
mériteraient cette récompense, c’est désolant. Mieux vaut ne pas attribuer
de prix du tout que de faire croire aux lecteurs qu’un livre comme Après
le spectacle puisse représenter pour nous une voix à suivre et à
encourager.
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Pierre
Manseau et Ragueneau le sauvage
par
Pascal Eloy
Né
en 1953, Pierre Manseau habite Montréal depuis
1967 où il a exercé divers métiers. L'auteur a complété des études en
langue et littérature allemandes à l'université Concordia avant de publier
des nouvelles dans la revue Moebius et de la
poésie aux Herbes rouges. Depuis 1991, il a publié L'Île
de l'adoration, Quartier des hommes, La
Cour des miracles, Marcher la nuit, Le
chant des pigeons et Les Bruits de la terre.
Pierre Manseau est certainement une des voix les
plus intéressantes et consistantes de la littérature québécoise actuelle.
Dans
ce roman aux descriptions parfois tellement
réalistes qu'elles en deviennent angoissantes,
Nicolas Bourgault, écrivain homosexuel en mal de succès, habite une maison
décrépie sous le pont Jacques-Cartier. Un soir d'errance, il rencontre
Ragueneau, un colosse blond, pêcheur de la Côte-Nord aux lointaines origines
montagnaises. Entre les deux personnages va se développer une relation ambiguë
: Ragueneau boit les minces revenus de Nicolas, tandis que celui-ci phantasme
sur ce "Peau-Rouge" aguicheur et inaccessible. Et puis, Ragueneau n'y
tient plus, il part pour de longs mois, répondant à l'appel de la bouteille ou
d'une "vraie femme", laissant Nicholas désemparé et blessé.
Ragueneau le sauvage (sauvage de par ses origines amérindiennes ou de
par son comportement ?) présente une histoire trouble tissée par les
frustrations et les désabusements des divers personnages. Ce livre raconte, en
fait, l'histoire de la dépendance et de la désespérance nées des
frustrations de l'enfance, autant de thèmes chers à Pierre Manseau. Il
parle de la difficulté à s'aimer soi-même dès l'enfance et des conséquences
que cela induit tout au long de la vie. C'est pourquoi bien que les personnages
principaux soient homosexuels, ce roman pourrait décrire une histoire
d'hétérosexuels tant le sexe n'a rien à y voir ! De plus, les descriptions et
les dialogues sont tellement minutieux qu'il est quasiment possible de voir ces
héros ou plutôt ces anti-héros et de sentir leur misère. En effet, des
ruelles sordides aux hôtels miteux, pour eux, la vie n'a rien d'une réussite.
Elle n'est même pas teintée aux accents du bonheur. Tout y est cru, froid,
vide !
En fait, ce roman ne laisse qu'une seule issue et c'est la mort du personnage
principal, abandonné dans son amour impossible et qui délaisse, en retour, le
seul être qui aurait pu l'aimer à sa façon. Pierre Manseau s'interroge
sur les raisons de la vie et semble vouloir illustrer la fameuse citation du
poète "il n'y a pas d'amour heureux" tant, pour lui, la frustration
fait toujours partie de l'équation insoluble du bonheur. Cela dit, on pourra
regretter la scène de peep show sadomasochiste décrite avec minutie et
vulgarité, tout comme l'avant dernier chapitre, qui est d'une pornographie
crue. Ces scènes ne concernent pas le fonds de l'histoire et n'y apportent
rien. Ou alors, elles serviront uniquement à alimenter les a prioris et les
préjugés de celles et ceux pour qui les homosexuels sont des personnes qui
vivent dans le sexe et la misère, la dépendance affective et la frustration.
En conclusion, porté par une langue à la précision chirurgicale, Ragueneau
le sauvage est un livre qui laisse pantelant, en état de choc !
Pierre
Manseau,
Ragueneau le sauvage, roman, Montréal, Éditions Triptyque, 2007,
257 pages.
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Véronique
Bréger à titre provisoire
Par Christel Marque
La
quarantaine joyeuse, Véronique Bréger s’est
échappée de son limousin natal – où elle découvrit l’univers merveilleux
d’une nature peuplée d’elfes et de fées – pour atterrir, presque par
hasard, dit-elle, dans la capitale, après avoir sillonné les routes de la
France. Installée depuis à Paris, elle jongle avec bonheur entre sa passion de
l’écriture et son job dans une grande entreprise française. A
titre provisoire est sa quatrième production.
En
rentrant chez elle après une journée de travail harassante, Gabrielle
découvre son appartement dévasté. Sûrement un cambriolage, pense-t-elle. À
peine a-t-elle décroché son téléphone pour joindre la police que débarquent
le commissaire Marie-Jeanne Paradis et son adjoint. Ce cambriolage cache une
affaire des plus tragiques : la disparition de Fanny, l’amie de cœur de
Gabrielle. Entre flash-back et quête de la vérité, Gabrielle va découvrir
que la femme qu’elle aime n’est pas seulement la talentueuse photographe
dont elle s’est éprise deux ans plus tôt.
Épaulée et guidée par la commissaire Paradis, une femme énergique et
envoûtante qui peine à se remettre de la mort de sa maîtresse, Gabrielle va
tenter de recomposer l’histoire de Fanny. A-t-elle été kidnappée, comme le
croit la commissaire ? ou s’est-elle faite assassiner pour des clichés
qu’elle n’aurait pas du prendre ? Quels sont ses liens avec cette mafia
argentine sur laquelle la commissaire Paradis enquête depuis des mois ?
Jusqu’à quel point les parents désavoués de Fanny sont-ils impliqués dans
cette histoire qui prend une dimension internationale à mesure que progresse l’enquête ?
Qui de Gabrielle ou de la commissaire Paradis sortira indemne de cette
aventure ? A fortiori alors qu’entre en scène la psy de Fanny, ô
combien séduisante…
Pour son quatrième roman, Véronique Bréger s’essaie avec brio au
suspense. Elle nous présente les destins entrecroisés de quatre femmes
touchées de près ou de loin par les horreurs de la guerre sale argentine des
années 1970-1980. À titre provisoire est une histoire marquée par l’Histoire.
Le récit de vies à jamais bouleversées que nous dépeint avec maestria l’auteure
de En souvenir de demain dont l’écriture, une fois encore, ravira son
lectorat de par sa poésie et sa musicalité. Un roman à lire d’urgence dont
le souvenir, une fois le livre refermé, est loin de rester… provisoire !
Véronique
Bréger,
A titre provisoire, roman,
éditions
KTM, 2007, 181 pages, 16 €.
Autres
titres de Véronique Bréger
: Kilomètre
24, En
souvenir de demain.
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Étienne
Deslaumes ou Émilien et le souci de définition
Par
Thierry Zedda
Jeune
auteur parisien de quarante quatre ans, Étienne
Deslaumes publie son premier roman Émilien et
le souci de définition dans la fameuse collection Hors Piste qui a déjà
accueilli plusieurs des titres les plus intéressants des éditions Odin.
Émilien,
quadragénaire bien dans son époque, fait partie de ces hommes dont on peut
dire aisément, vus de l’extérieur, que tout leur a réussi. Il forme un
couple apparemment solide avec Patricia son épouse, auprès de leurs deux
enfants, bientôt quatre avec la venue prochaine de jumeaux. Il a une situation
professionnelle enviable puisqu'il est à la tête d’une agence de communication
avec son vieux complice et associé Christophe. De plus, il possède un
physique des plus agréables… Mais alors que son épouse, hospitalisée en raison de l’accouchement imminent,
est absente du domicile conjugal, voici que notre héros ressent le besoin de faire le
bilan de sa vie et plus particulièrement de son existence affective. Il tente
aussi de se définir à l’orée d’une nouvelle vie qui se dessine à l‘approche
de la cinquantaine.
Et mine de rien, il ne s'agit pas d'une mince affaire ! Émilien est un homme
multiple, pluriel, comme le souligne
Deslaumes. Nous feuilletons avec sa bénédiction une bonne moitié de sa vie, placée
sous le signe de l’amour, de la sexualité et l’adultère; découvrant au
passage les personnages qui l'entourent,
Sylvie, Christophe, Patrick, sa maîtresse, ses amants. Défile ainsi vingt
ans d‘une vie sentimentale et sexuelle, sans véritable nostalgie. Le
romancier décrit la
trajectoire, les doutes, les angoisses mais aussi les joies d’un homme
infidèle, d’un quadra contemporain, revisitant son passé, et proposant un
flash back
psychologique, analytique, habité d’une objectivité non dénuée d’humour
et de tendresse.
Émilien et le souci de définition aborde des
thèmes qui reviennent souvient à la une de la presse masculine (gay ou non, d’ailleurs),
depuis de nombreuses années, comme par exemple : l’infidélité, la
bisexualité, la quarantaine
joyeuse… Autant d'aspects sur lesquels l’auteur pose un regard neutre, sans jamais
vouloir porter un jugement. Et
quand Émilien quitte son amant et s’apprête à « redevenir moi-même
ou mon moi-social, celui que tout le monde connaît… », c‘est tout un
petit monde qui se retrouve seul face à ses propres questionnements.
Émilien est-il bi ? Homo refoulé ? Un monstre d’égoïsme, un manipulateur ?
Un méchant mari infidèle ? En nous amenant à nous poser ces questions,
l'auteur nous questionne aussi sur ce
besoin, parfois inconscient, de vouloir mettre chacun dans une case étiquetée.
À chacun sa salade !
Deslaumes nous fait découvrir un homme qui s’ouvre à ses sens, à ses pulsions
et accepte de les vivre, pas forcément toujours avec aisance. Ce faisant, il accomplit un
parcours initiatique, suit un chemin, qui pourraient être un vrai sacerdoce
pour certains. Mais pas vraiment pour Émilien, qui finira par trouver une certaine paix
intérieure d’où seront exclues certaines frustrations.
Quoi qu'on puisse penser de son personnage, Deslaumes écrit en tout cas drôlement bien. Son récit se lit d’une traite,
avec intérêt et plaisir. Avec un petit regret cependant : Peut-être y manque t’il
un peu de chaleur, ou d’amour, tout simplement. C’est ce qui semble le plus faire
défaut à cet Émilien, a moins qu’il ne s’agisse de la pudeur de l'écrivain
envers son héros. On le sait malheureux parfois, puisqu‘il le dit lui-même, mais
on ne peut s'empêcher de douter de la profondeur de son désarroi.
Étienne
Deslaumes, Émilien
ou le souci de définition, éditions Odin, 2007, 140 pages, 16,75
€.
En lire plus : Entrevue
avec Étienne Deslaumes
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Susana
Guzner sur tous les fronts
par
Laetitia Schuck
Elle était
l'invitée d'honneur des Rencontres littéraires gay de
Playa del Inglés en août dernier. Révélée au grand public par son
best seller La Géométrie insensée de l'amour
(2001),
déjà traduit dans plusieurs langues européennes
dont l’anglais, l’allemand, le néerlandais, le polonais et le
français…, Susana Guzner est sur tous les
fronts. Son prochain roman, Aquí pasa algo raro
(Il se passe quelque chose de bizarre ici), sortira cet automne chez Rain
Ediciones, une nouvelle maison d’édition de Barcelone. Un autre de ses
livres, Punto y aparte (Point
à la ligne), sera traduit bientôt en français également aux éditions
Des femmes. Installée depuis des années à Gran Canaria où elle avait trouvé
refuge après avoir fui la dictature en Argentine, la
grande écrivaine hispanophone a décidé
de retourner vivre dans son pays. Notre chroniqueuse a eu la chance de la
rencontrer à ce tournant important de sa vie et de sa carrière.
Qu’est-ce
qui vous a poussé à écrire La Géométrie insensée de
l’amour, fameux roman qui a connu un très gros succès ?
À l’origine, ce roman est une conversation avec moi-même. Comme je l’explique
dans le prologue du roman, l’âme envoie des messages qui ont valeur de
symboles. Par ailleurs, je souhaitais
écrire un roman en accord avec mon univers, c’est-à-dire pas un univers
hétérosexuel. La psychologie des femmes m’intéresse, en particulier celle
des lesbiennes. Souvent, les gens pensent qu’elles se ressemblent toutes. J’ai
voulu montrer, à travers les conversations de Maria, Silvia, Eva et les autres,
qu’elles se différenciaient. Moralement, et physiquement aussi. C’est cette
psychologie que j’ai voulu mettre en avant ; l’histoire, l’intrigue
sont venues se greffer ensuite. Quant à l’aspect
plus " thriller ", il vient de mon goût pour les romans
noirs. J’aime beaucoup John Le Carré, Patricia Cornwell, Patricia
Highsmith également. Sans oublier Agatha Christie.
Pensez-vous que les amours entre femmes s’établissent selon une
" géométrie " particulière ?
Oui, je pense que les relations entre femmes peuvent être assimilées à un
miroir. Sinon, idéologiquement, les amours
entre femmes sont différentes. Je m’intéresse pleinement à l’univers
féminin qui est synonyme pour moi de connaissance, de sagesse, de beauté mais
surtout de mystère. Par ailleurs, j’ai le sentiment que les hommes sont moins
dans l’analyse des choses. Les femmes,
qui subissent toutes sortes de violences à travers le monde, doivent se battre
pour exister. Même si le contexte a changé aujourd’hui, que le mouvement
féministe radical s’est atténué, la lutte continue.
Votre prochain roman, qui sera publié en espagnol chez Rain Ediciones, s’intitule
Aqui pasa algo raro. Pouvez-vous nous en dire un
peu plus ?
Il s’agit d’un roman noir, à nouveau avec un mystère autour d’un réseau
mafieux international. L’héroïne est lesbienne, plusieurs personnages sont
homosexuels. Aqui pasa algo raro se déroule à Las Palmas, sur l’île
de la Grande Canarie. Une bonne dose d’humour parcourt le livre. Il y a aussi
de l’ironie. Rappelez-vous dans La Géométrie insensée de l’amour,
la scène dans laquelle Maria et Eva se rendent à un vernissage : la
description du microcosme du milieu de l’art, avec ses cocktails et ses
aspects superficiels… Je m’étais beaucoup amusé en décrivant cette scène
car c’est un milieu que je connais très bien.
Quel regard portez-vous sur le développement de la littérature lesbienne
espagnole ?
On assiste actuellement à un fort développement. Avant, il y avait peu de
romans à thématique lesbienne dotés d’une bonne qualité d’écriture.
Cela a mis du temps car en Espagne, nous n’avons pas eu d’écrivaines
pionnières, comme par exemple Marguerite Radclyffe Hall qui a permis à Sarah
Waters d’exister pleinement aujourd’hui.
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Last
exit to Brest pour Claude Bathany
par Benoît
Payant
Last
Exit to Brest est le premier roman de Claude
Bathany. Son héros, Alban Le Gall,
pose un oeil aimant sur son milieu et sur les enfants terribles qui l'entourent,
des musiciens plus ou
moins doués et des marins restés à quai. Mais voici la vie d’Alban bouleversée par
plusieurs événements. Après l’assassinat de son amant Gabriel, il plonge
brusquement en plein roman noir.
Malgré
son physique impressionnant, Alban Le Gall est un homme plutôt doux, un peu
marginal, homosexuel, qui vit de petits boulots. Il devient manager, confident
et homme à tout faire d'un orchestre brestois, les "Last Exit to
Brest", groupe formé, déformé puis reformé suite aux défections
multiples des musiciens. Le problème, c'est que ces défections font souvent
suite à des morts violentes dans leurs entourages immédiats ! Qui peut
bien en vouloir à un des fleurons de la scène rock brestoise ?
Last exit to Brest (titre clin d'oeil à Last exit to Brooklin de
Hubert Selby Jr) est une oeuvre jubilatoire sur le monde des musiciens de
rock, pas plus mauvais que les autres, mais à la réputation souvent
sulfureuse. L'intrigue de l'histoire est excellente ! En prime, la langue est
pleine de verve et de drôlerie. Les descriptions des personnages sont souvent
des morceaux d'humour grinçant. Il s'agit essentiellement de marginaux, venus d'horizons musicaux différents. Mais pour la
plupart, ce sont des "gueules" et des caractères bien trempés, et
pas seulement par la pluie brestoise. Le narrateur est particulièrement
attachant, genre ours mal-léché, mais au grand coeur, pour qui le mot amitié
rime avec fidélité, à la fois protecteur et dangereux.
Soulignons par ailleurs une structure originale. Dans la première partie du
livre, "Solo", chaque chapitre nous fait découvrir un nouveau
personnage et se finit par un article de presse nous annonçant une mort
violente. Dans la seconde moitié de l'ouvrage, "Chorus", les
chapitres sont énumérés comme les plages d'un disque, mais se terminent
toujours par des articles du Télégramme de Brest qui s'échelonneront
du 14 septembre 1998 au 18 juin 1999.
Last exit to Brest a tout du roman noir : les crimes,
un certain milieu, un justicier. Le style et le vocabulaire sont d'ailleurs parfaitement adaptés à ce genre littéraire. L’auteur
intègre par ailleurs une véritable bande originale qu'on a l'impression
d'écouter au fil de son récit. Enfin, l'emploi régulier de faux articles de presse locale
démontre une parfaite maîtrise de la construction et du déroulement de l’histoire.
Last
exit to Brest, de Claude Bathany, Editions Métaillé, Paris,
2006.

Les soifs de Marie-Claire Blais
par
Mircea Gheorghe
Pour
qui ne connaît pas l'oeuvre de Marie-Claire
Blais, Soifs apparaîtra
comme une oeuvre difficile et dérangeante. Difficile parce que sur les quelques
trois cent pages de ce texte compact, il n'y a pas la moindre pause, aucun
blanc, aucune séparation pour reposer les yeux du lecteur emporté par de
longues phrases de huit ou dix pages chacune. Dérangeante parce que le roman
entremêle de nombreuses actions, multiplie les personnages, s'écarte de toute
intrigue pour ne retenir qu'un concert de voix qui se croisent, s'entremêlent
dans le grand jeu tragique de la mort et la vie. Le lecteur aura du mal
cependant à abandonner ce roman qui, il faut bien le dire, emporte l'adhésion
par l'ampleur de son souffle, par sa flamboyante musique et par le bouleversant
témoignage qu'il livre sur les tourments de notre époque.
Ce
roman de Marie-Claire Blais pourrait être un grand poème ou un
merveilleux film plein de raffinement, d'amertume et d'angoisse sous la
signature d'Antonioni. Il n'y a pas d'action, il n'y a pas une histoire structurée
qui puisse être condensée et exposée au bénéfice d'un lecteur pressé; mais
il y a une réalité complexe, foisonnant de personnages intéressants, de
nombreuses histoires personnelles entrelacées et, notamment, il y a
une réflexion grave, voire tragique sur les peurs, les contradictions et les
malheurs de notre temps, nourrie, finalement, d'un chancelant espoir.
Nous nous trouvons dans une île du golfe de Mexique; une île de vacances,
ensoleillée, submergée par les « odeurs enivrantes » des jasmins, des
magnolias, des acacias et les odeurs humides de l'océan; c'est comme un grand
jardin toujours fleuri, une sorte de paradis où Mélanie et Daniel, celui-ci écrivain
à succès, veulent fêter la naissance de leur troisième enfant Vincent.
Durant trois jours et trois nuits leurs amis, leurs parents, les serviteurs et
leurs familles, les voisins, tous, ensemble, vont nous offrir le spectacle d'une
humanité qui fait semblant d'être heureuse mais qui, en réalité, est déchue,
impuissante, toujours prisonnière de ses problèmes, les anciens comme les
nouveaux. Cette île pourrait être le Jardin des délices de Bosch, évoqué
quelquefois dans les pages du roman, mais les gens ici réunis pour célébrer
le petit Vincent n'ont ni la candeur, ni l'insouciance des personnages flamands.
Ils sont cultivés, intelligents, riches, mais leur mémoire est ravagée par
les malheurs du passé, leur corps est ruiné par le mal de notre fin du siècle,
le SIDA. Ils vivent inquiets et sans aucune ardeur le présent, ils craignent le
futur. Ils ont l'illusion que l'île est un abri, un lieu de refuge rassurant et
ils découvrent que les menaces, la mort, la décrépitude les suivent pas à
pas. Ce paradis de dernier recours est en fait un paradis délaissé, dans
lequel on ne rencontre aucun Dieu, seulement le pasteur Jérémy dont la sagesse
et le pouvoir d'apaiser les malheureux trouve lui-même rapidement ses limites.
Plusieurs leitmotivs donnent à ce roman une force évocatrice extraordinaire:
la maladie, la violence présente comme une toile de fond
dans la vie de tous, la musique omniprésente, tous subordonnés au motif central, la
soif, qui, au pluriel, devient la quête désespérée de la quiétude.
Difficile par ailleurs de insensible à
l'originalité stylistique du roman, à ces phrases extrêmement amples et volatiles,
ces pensées des uns et des autres qui s'entremêlent de la même
façon que leurs vies sont entremêlées. Le passage d'un personnage à l'autre,
d'un paysage à l'autre, d'un moment à l'autre se fait sans aucune ligature.
La romancière, pourrait-on dire, renonce à la narration en faveur d'une
technique cinématographique.
On ne lira certainement pas le roman de Marie-Claire Blais avec l'empressement
ininterrompu imposé par un polar ou un roman d'action. Tout au contraire, il
convient de lui
applique le traitement réservé aux chef-d’œuvre : de le lire lentement,
le relire, le réfléchir, car Soifs a bien sa place dans nos
bibliothèques à côté des romans de Marcel Proust, Lawrence Durrel et
Gabriel
Garcia Marquez.
Soifs,
Marie-Claire Blais, Montréal (Québec),
editions Boréal / du Seuil, 1997, 313 pages.
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Elle
tant aimée par Melania Mazzuco
par
Benoit
Payant
Née
à Rome (Italie) en 1966, Melania Mazzucco obtient un diplôme de
lettres à l'Université de Rome, avant de passer son diplôme de cinéma.
Aimant voyager, son travail d'écrivain la conduit souvent à passer de longues
périodes de l'année à l'étranger. Elle a publié Vita, traduit
en français chez Flammarion en 2004. Son roman Elle,
tant aimée fait revivre avec grâce un personnage
d'exception,
la fameuse écrivaine reporter lesbienne Annemarie Schwarzenbach, qui a suscité la passion de tant d'hommes et de femmes tombés sous
son charme étrange. Ce roman puise dans la mémoire de toute une génération
et interroge encore aujourd'hui le 'beau visage d'ange inconsolable' célébré
par
Roger Martin du Gard.
Née
en 1908, Annemarie Schwarzenbach tourne très tôt le dos aux moeurs policées
de la haute société suisse dont elle est issue. Dans l'Europe de
l'entre-deux-guerres, cette figure androgyne, fascinante et rebelle, choisit
d'afficher son homosexualité, fréquente soirées mondaines et cercles
d'intellectuels du Berlin des années 1920, découvrant avec les enfants de
Thomas Mann l'amour fou, la création littéraire et le recours aux drogues.
Tour à tour écrivain, archéologue, reporter, photographe, cette grande
voyageuse parcourt les pays d'Orient dans une quête sans fin et tente par tous
les moyens de conquérir l'amour et la reconnaissance que lui refusent les deux
femmes de sa vie : Renée, sa mère, et Erika Mann, sa passion de toujours. Mais
d'échecs en désillusions, de fuites en abandons, Annemarie ne pourra échapper
à son destin tragique.
La biographie romancée d'Annemarie
Schwarzenbach est un texte d'une beauté singulière, aussi singulière que celle
dont il est question dans notre l'histoire. On ne peut
qu'admirer et aimer ce long récit passionnant, conçu dans une remarquable
proximité de l'œuvre et de la vie d'Annemarie, - que Mélania G. Mazzucco n'hésite
pas d'ailleurs à interpréter. Dès lors, on partagera avec elle certaines
affirmations et on en contestera d'autres. Mais on admirera surtout les
magnifiques pages consacrées au séjour d'Annemarie en Afrique, la finesse déployée
dans la description des rapports entre Annemarie et sa mère. On regrettera tout
de même le parti-pris de n'évoquer qu'à peine son amitié particulière avec Carson
McCullers
ou Ella Maillart, tout comme le fait d'accorder une place
considérable aux enfants Mann. Quoi qu'il en
soit, ce roman confirme que si certaines personnes ont joué le rôle de "l'ange du malheur"
dans la vie d'Annemarie, ce sont bien Klaus et Erika Mann, qui font
véritablement figures d'anges noirs tant pour eux que pour notre héroïne, tandis que
Carson McCullers et Ella Maillart apparaissent plutôt comme des
anges blancs, manifestant une sollicitude amicale, voire amoureuse pour la première,
qui contraste vivement avec
l'indifférence, voire la haine (si le mot n'est pas trop fort) des enfants Mann.
Mélania G. Mazzucco,
Elle, tant aimée
,
éditions Flammarion, Paris, 2006, 448 pages, 21 €.
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