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Octobre 2007 - Numéro 57 - 5e année ©

Au sommaire :

Les dix meilleurs titres lesbiens : palmarès de Christine Lemoine

 

Pourquoi les éditions lesbiennes sont-elles meilleures que les éditions gay ? Lisez l'éditorial de Pierre Salducci.

 



Pourquoi les filles sont-elles meilleures ?
par Pierre Salducci

Depuis toutes ces années que j’observe la situation du livre gay et lesbien en France, une question troublante me hante que je me décide enfin à poser aujourd’hui à voix haute : pourquoi les éditions lesbiennes sont-elles meilleures que les éditions gay ? A priori, on pourrait penser qu’il s’agit du même milieu, des mêmes obstacles, des mêmes médias, des mêmes moyens et du même marché, si bien que les résultats devraient être comparables. Pourtant, c’est loin d’être le cas et un seul coup d’œil suffit à s’en convaincre.

Regardons le panorama qui s’offre à nous aujourd’hui. Du côté gay, on trouve H&O, Textes gais, Cylibris, GayKitschCamp et Bonobo, tandis que du côté lesbien, on a La Cerisaie, Dans l’engrenage, Labrys et KTM. Laissons de côté pour l’instant les éditeurs mixtes comme les éditions gaies et lesbiennes ou Geneviève Pastre. A première vue, l’avantage est aux garçons, avec leur cinq maisons d’édition, alors que les filles n’en ont que quatre. Mais les impressions sont trompeuses. Entrons maintenant plus avant dans le vif du sujet.
Ce qui marque d’emblée chez les lesbiennes, c’es le sérieux des entreprises, la régularité des parutions, ainsi que la qualité des textes et des ouvrages. Et puis, il y a ce sens du professionnalisme qui fait qu'on reçoit leurs services de presse à temps et que leurs sites Internet sont toujours mis à jour. Par ailleurs, les éditrices lesbiennes font un effort pour publier alternativement des textes français, des traductions et des rééditions de classiques ce qui a pour résultat de soutenir la création en français, de s’ouvrir aux auteurs étrangers et de valoriser le fond littéraire existant.
En quelques années seulement, KTM, Dans l’engrenage et Labrys nous ont fait découvrir toute une série d’auteures étrangères comme Karin Kallmaker, Claire McNab, Frankie J. Jones, Radclyffe, Gun Brooke, Ali Vali, Lyn Denison, K.V. Forrest, Ann O’Leary, Kristen Garrett, Ann Wadsworth, Paige Braddock, Isabel Miller, et j’en passe… Un beau palmarès quand même qui permet aux lectrices lesbiennes de rester ouvertes sur le monde, de savoir ce qui se fait à l’étranger et d’acquérir de nouveaux modèles. Parallèlement, les auteures françaises ne sont pas en reste et on a vu apparaître en peu de temps de nombreux nouveaux talents, comme Cy Jung, Véronique Bréger, Anne Alexandre, Cécile Bailly, Cécile Dumas, Catherine Bourassin, Anne-Laure Mahé, Corinne Mathieu, Kadyan… certaines d’entre elles ayant même commencé de véritable carrière en publiant plusieurs livres, constituant ainsi une relève littéraire lesbienne dynamique. Enfin, on ne manquera pas de souligner le véritable soutien à la création qu’offrent les éditions La Cerisaie en invitant leurs auteures à participer à des recueils de nouvelles collectifs, tout en republiant des classiques comme Elulla Perrin ou Hélène de Montferrand. Satisfaction totale donc de ce côté.
Les éditeurs gay en revanche sont loin d’en faire autant. Voyons cela d’un peu plus près. Sur les cinq qui se partagent le marché, disons que deux d'entre eux seulement font sérieusement leur travail de promotion des ouvrages et d'envoi des services de presse. Quant aux sites Internet, c'est bien simple, seul celui des éditions H&O est mis à jour régulièrement et informe vraiment des nouvelles parutions. Les autres ne sont pas actualisés et offrent le spectacle désolant de sociétés qui semblent avoir cessé leurs activités. Dans le domaine des traductions, ça ne se bouscule pas au portillon. GaykitchCamp, Textes gais et Bonobo n’en font tout simplement pas. Seul H&O en a publié quelques-unes dans les premières années en proposant des titres de Matthew Rettenmund, Robert Rodi, Sky Gilbert ou Peter Cashorali, mais cette politique a très vite été abandonnée par la suite. Quant à Cylibris, leurs efforts dans le domaine se limitent au seul livre de Jameson Currier. Nous voici désormais coupés de ce qui se passe dans le reste du monde. Conséquence, la littérature gay en français s’appauvrit chaque année et des phénomènes internationaux comme Aiden Shaw, Felice Picano, Forman Brown, et tant d’autres restent totalement inconnus chez nous. Beau bilan ! Vous me direz alors, oui mais peut-être que les éditeurs gay ont décidé de mettre plutôt l’accent sur les auteurs francophones. Soit, pourquoi pas ? Regardons de nouveau de plus près. Malheureusement, là encore, on ne trouve pas grand-chose… Quand on pense à toute la liste d’auteures que les éditions lesbiennes ont réussi à lancer et à mettre sur la carte, on se demande bien où est l’équivalent masculin. Bonobo se consacre essentiellement à un seul auteur et ne publie presque que les romans de Michel Giliberti. D’un autre côté, on doit au moins aux éditions Textes gais d’avoir signé quelques bons coups et surtout de rééditer un classique comme Roger Peyrefitte, mais que retient-on sinon du catalogue des éditeurs gay dans leur ensemble ? Quelques rares noms seulement, comme ceux de Philippe Cassand, Jean-Paul Tapie, Olivier Delorme, Eric Jourdan… Et puis qui ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est assez limité. On est loin de la grande époque des Renaud Camus, Tony Duvert ou Yves Navarre. On se rend compte aussi à quel point la collection gay de Dustan chez Balland nous manque énormément. Aujourd'hui, les livres sortent au coup par coup, sans cohésion apparente, aucun auteur ne s’impose, aucune carrière ne s’installe, quant aux succès de librairie, ils sont encore plus rares… En revanche, ce qui apparaît clairement chez les éditeurs gays, c’est une dérive très rapide vers les livres faciles, la bande dessinée, l'érotisme, les albums photos, les petites histoires à trois sous… bref, tout ce qui ne demande ni effort ni engagement. Et ça, comme par hasard, les filles ne le font pas !

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L'innocence de Denis-Martin Chabot
par Paul-François Sylvestre

Après Pénitence et Manigances, Denis-Martin Chabot livre Innocence, le dernier volet de sa trilogie mettant en scène des super mecs québécois, dont certains se croisent dans le Village gai de Montréal. Comme le récit oscille entre 1985 et 2003, entre New York, l’Estrie, Montréal, Halifax et l’Afghanistan, le lecteur est constamment ballotté d’un drame à l’autre, des événements du World Trade Center à la guerre en Afghanistan, en passant par le tabassage des tapettes et les ravages du sida.

Le roman met en scène toute une kyrielle d’homme gais : Bertrand, Patrick, Mathieu, Alexandre, Imonfri, George, Peter, etc. Curieusement, ce sont tous des beaux spécimens de mâles bien découpés. Ils sont presque tous présentés de la façon suivante : Massifs, puissants et bronzés, ses biceps et triceps sont gonflés, ses pectoraux saillants, son ventre en planche à laver, ses fesses rondes et dures et ses cuisses et mollets musclés tels ceux d’un nageur. Rares sont les gars ordinaires, bedonnants ou grisonnants dans cet univers. Denis-Martin Chabot ajoute d’ailleurs que la communauté gaie voue presque un culte à la jeunesse […] après 30 ans, point de salut pour un homme gai.
Chabot aime jongler avec les mots et les métaphores. Il ne se prive pas de cette technique lorsqu’il doit décrire une baise. Après une longue absence, l’acteur Bertrand revoit son amant Patrick, qui est courtier, et la scène au lit regorge de références financières. La forêt pubienne devient un beau portefeuille…, le capital grossit en valeur…, la langue plonge dans le principal… qui devient tout fin prêt pour le placement. À n’en point douter, Patrick est une valeur sûre. Lorsque le jeune Alexandre fait l’amour avec le soldat Mathieu, le romancier ne résiste pas à la tentation d’utiliser les métaphores militaires pour décrire cette scène : Le canon de Mathieu explose à grands coups dans le petit silo à missiles bien étroit d’Alexandre au terme d’une longue, éreintante et chaude, mais combien satisfaisante, séquence de détonation. Chabot cisèle ses mots et polit son texte pour le rendre le plus stylisé possible. Ainsi, il écrit que Bertrand demande un avis à son entraîneur physique sur une question non pas de muscles, mais sur la question musclée de l’amour, une question non pas de conditionnement physique, mais de condition du cœur et de l’âme.
L’auteur raffole de la répétition comme figure de style. Pour indiquer qu’un personnage embrasse terriblement bien, il répète Et il embrasse si bien quatre fois en vingt lignes. Pour souligner les douloureux moments qui surgissent au lendemain du 11 septembre 2001, cinq paragraphes sur huit sont composés de la seule et même phrase : Des coïncidences tragiques ! Cette technique de répétition est utilisée six fois en moins de cent pages. L’auteur l’use allègrement au point de finir par en abuser.

Denis-Martin Chabot, Innocence, roman, Paris, Éditions Textes Gais, 2007, 200 pages.

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Un arc en ciel pour Michel Aurouze
Par Pierre Salducci

Paru en 2001, L’Arc en ciel est le quatrième roman de Michel Aurouze, publié la même année que Ecriture fantôme. L’histoire raconte le parcours d’un jeune artiste peintre rangé qui vit une passion soudaine et intense pour un homme. L’Arc en ciel est un roman typique de la manière et de l’univers propres à Michel Aurouze, sans doute un des textes les plus accessibles de cet auteur singulier. En attendant la publication prochaine de son nouveau titre : Les Enchaînés.

Tout comme dans Les Rameaux de Pêchers, Michel Aurouze suit ici un personnage masculin de son enfance à sa maturité. Brillant et cultivé, le jeune W. fait les frais au cours de son service militaire d’une petite mise en scène organisée à ses dépends par ses camarades. Notre héros réagira de manière imprévisible, jusqu’à la limite de commettre l’irréparable. Et tout comme dans Les Rameaux de Pêchers, ce qui aurait pu n’être qu’anecdotique deviendra un élément déclencheur dans la vie du personnage.
Comme on peut l’imaginer, le narrateur interrompra très vite son service militaire. Il voyage, fait des rencontres, développe son côté créatif et se lance en peinture. Le voici marié et célèbre. Il est au plus haut de sa carrière d’artiste quand quelque chose tout à coup vient bouleverser le cours de ses jours tranquilles. Michel Aurouze s’attarde longuement sur sa passion pour la peinture, art qu’il pratique lui-même. Il signe ici un roman à clé dans lequel une image vient livrer un message inattendu, procédé qu’il utilisera de nouveau dans La Faille.
On retrouve dans L’Arc en ciel, les thèmes chers à Michel Aurouze : la découverte de l’homosexualité, la peinture, et une sexualité torturée, alimentée de fantasmes et de symboles. Et comme dans presque toutes les histoires de cet auteur tourmenté, ça finira mal ! Reprenant une fois de plus le modèle des Rameaux de Pêchers, le roman se divise en deux mouvements. Il y a un avant et un après. Une période où on est dans l’ignorance et une où l’on sait. Une partie de la vie dans le noir et une autre dans la lumière. Avant l’homosexualité, et après. Car dans tous ses romans Michel Aurouze ne nous parle finalement que d’une chose, toujours la même, l’extrême soulagement et la délivrance de s’assumer.

Michel Aurouze, L'Arc en ciel, roman, éditions La Bartavelle, 2001,  115 pages, 15 €.

Découvrez les autres romans de Michel Aurouze : Les Millepertuis , Les Rameaux de pêchers , La Faille , Une fleur d'Edelweiss.

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Sonatine sur un air de Picasso pour Sophie Lapointe
Communiqué

En mai dernier se lançait un roman lesbien québécois (fait rarissime) chez SergetRéal Libraires à Montréal.  Depuis, les commentaires sont élogieux et le livre se vend bien à la librairie.  Un premier roman pour Sophie Lapointe intitulé Sonatine sur un air de Picasso. Le deuxième est attendu.  Petit détail : Pierre Salducci est mentionné dans le livre.

Sonatine sur un air de Picasso par Sophie Lapointe (Livre) dans Littérature sentimentaleIl y a toujours eu cette petite note tapie dans la partie la plus tendre et la plus amoureuse du cœur de Sandrine Prévost. Une toute petite musicalité, discrète mais prête à exploser en une symphonie à la moindre étincelle. Jamais Sandrine n’a écouté ni même osé entendre la coquette voix jusqu’à ce soir glacial de janvier où elle rencontre Teresa, le chaînon manquant de son bonheur. Mais la gestation de l’œuvre, qui durera neuf mois, ne se fera pas sans heurt, surtout lorsqu’on vient d’un petit village où tout ce qui bouge dérange. Cette note, qui porte en elle toute la naïveté de ceux qui s’ignorent, va éclabousser la vie de Sandrine, ébranler ses certitudes pour lui permettre de s’ouvrir à l’amour d’une femme. Picasso saura-t-il aider cette sonatine à devenir concerto ou même symphonie malgré l’accident ?
Sophie Lapointe signe ici son premier roman après avoir obtenu un diplôme en création littéraire avec mention d'honneur et publié quelques articles et reportages. Elle a également participé à plusieurs concours littéraires. Passionnée de communication sous toutes ses formes, elle enseigne au primaire, fait de l'animation radio, joue de plusieurs instruments de musique, s'essaie au théâtre et lit partout dès qu'elle le peut. Cette jeune femme accomplie et dynamique vit pleinement son homosexualité qu'elle assume depuis déjà 10 ans. Avec ce premier livre, elle espère sortir du placard également sur le plan littéraire !

Sophie Lapointe, Sonatine sur un air de Picasso, Montréal, 2007, 222 pages, 23,95 can $.

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Bai Xianyong ou les garçons de cristal
par Pascal Eloy

La guerre sino-japonaise puis la guerre civile contraignent Bai Xianyong et sa famille à trouver refuge à Taïwan. Dans les années soixante, il part finir ses études en Californie où il est aujourd'hui professeur de chinois. Auteur de Fallen Immortals (1967), Wandering in the Garden, Waking from a Dream (1968), Taipei People (1971) et Lonely Seventeen (1976). Trois de ses œuvres sont traduites en français : Enfance à Guilin, Garçons de cristal et Gens de Taipei. Né en juillet 1937, il est considéré, aujourd'hui, comme l'un des plus célèbres écrivains taïwanais.

A travers les aventures d'Aquing, chassé de la maison paternelle le jour où son père le trouve dans une situation impudique avec un voisin, l'auteur dépeint la vie des garçons de cristal, ces garçons à peine majeurs qui tentent de vivre leur homosexualité. Au fil des pages, on peut rencontrer Petit Jade, poursuivant le fantôme de son père inconnu parti vivre au Japon, Souriceau, kleptomane presque idiot et espiègle, Wu Min, tendre amant meurtri, Phénix, Dragon… et bien d'autres. Entre misère et déchéance, ils se retrouvent tous dans les jardins de Taipei (Taiwan) où leur maître les prostitue, tout en tentant aussi de les protéger de son mieux.
Ecrit à la première personne, ce livre est une initiation à la vie de jeunes garçons dont les seules richesses sont la beauté de leur corps et leur débrouillardise. Déployant sans ostentation, presque par petites touches, toute la gamme des émotions, l'auteur offre avec ses Garçons de cristal une œuvre terriblement émouvante et attachante, emplie de sensibilité et de pudeur .
Bien que certaines critiques précisent qu'il faille resituer ce livre dans le contexte des années 70, cette histoire est en réalité intemporelle. En effet, la situation de ces jeunes pourrait être identique à une autre époque et un autre endroit ! C'est d'ailleurs ce qui fait l'une des qualités de cette œuvre où l'auteur préfère insister, avec beaucoup de justesse, sur la construction psychologique et émotive des personnages, sur leurs relations croisées et leur furieux désir de vivre coûte que coûte. Il montre que, même si ces garçons vivent dans une misère profonde et parfois glauque, ils ont tous la rage de s'en sortir, quelles que soient leurs raisons ou les moyens.
Sans aucun misérabilisme,
Bai Xianyong met ainsi en évidence l'innocence de ces garçons qui ont choisi de vivre réellement ce qu'ils sont dans une société en évolution, mais néanmoins marquée par son histoire, sa culture et ses traditions. L'allusion fréquente aux romans de cape et d'épée chinois est une illustration intéressante des difficultés et des émotions parfois contradictoires que peuvent rencontrer ces jeunes héros. De même, l'œuvre développe en filigrane le thème de la difficulté de vivre (et de mourir s'il le faut) selon l'honneur et selon ses choix. A chacun de tenter de concilier les deux, comme essaye de le faire Aquing. En conclusion, même si le thème du livre pouvait tendre au sexuellement scabreux et au voyeurisme larmoyant, il n'en est rien. Ce livre est un bonheur pour qui veut découvrir un autre visage de la Chine ou simplement vivre un moment de très bonne littérature.

Bai Xianyong, Les Garçons de cristal, Paris, éditions Picquier poche (réédition), 2003, 384 pages, 11 €.

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Personne ne dort pour Isabel Estafan
par Christel Marque

Née en 1967 sous le soleil de la Méditerranée, Isabel Esteban coule aujourd’hui des jours heureux avec sa fille en Bourgogne au cœur du Morvan. Elle aime la musique de la vie et des mots qui la chantent. Personne ne dort est l’une de ses partitions, ouverte sur l’histoire sombre du régime franquiste.

Hiver 1939-Eté 1989. Julia, une universitaire en quête de vérité et d’absolu, entame un long périple par delà le temps en revenant sur les traces d’un passé familial lourd de secrets et de non-dits. Un seul fait a suffit à déclencher ce voyage à travers les âge : la rencontre d’une femme magnifique et énigmatique dont le grand-père est mort sur la plage d’Argelès, aux côtés des républicains espagnols et des communistes, à l’aube de la seconde guerre mondiale. Très vite, Julia se trouvera cruellement tiraillée entre son amour naissant pour la belle Lola confrontée et son besoin désespéré de dévoiler une vérité troublante. En effet, certaines de ses découvertes risqueraient de mettre en péril le fragile équilibre de sa famille. 
Isabel Esteban nous invite donc à revivre les dures heures de l’histoire espagnole et nous offre avec maestria une tranche de vie, celle de Julia, qui peine à se libérer du carcan familial.
Entre une mère froide et indifférente et un père jadis communiste dans l’âme, notre héroïne tente de reconstituer le passé de ses grands-parents, un passé prisonnier du silence de son grand-père, affaibli par la maladie et surveillé de près par son épouse qui craint que la vérité n’éclate au grand jour. Un grand-père qui n’est pas nécessairement à l’image de l’admiration qu’elle lui porte.
Personne ne dort, ou quand la mise en mots d’un lourd passé familial ouvre les portes de la vie sur de nouvelles envies et sur l’amour d’une femme ô combien séduisante.

Isabel Estafan, Personne ne dort, roman, éditions La Cerisaie, 2007, 304 pages, 15.50 €.



L'homosexualité et les variations régionales
par Paul-François Sylvestre

A ce jour, les études sur l’homosexualité ont essentiellement porté sur les grands centres urbains, négligeant des milieux de vie comme les petites villes et les régions rurales, où le dévoilement et l’expression publique de l’identité sexuelle se font dans un contexte bien différent. Une équipe de chercheurs a récemment analysé les réalités quotidiennes, sociales, relationnelles et sexuelles de lesbiennes et gais vivant en région au Québec. Les données de cette recherche sont exposées dans un ouvrage intitulé Homosexualités : variations régionales.

Une trentaine de chercheurs, professeurs, étudiants au doctorat et intervenants communautaires ont participé à cette recherche et ont mené des entrevues auprès de vingt hommes et vingt femmes, principalement francophones, vivant dans le Nord-Ouest et l’Est du Québec. Leur âge varie de 24 à 58 ans, pour une moyenne de 41 ans. Environ 40 % des participants et participantes ont une formation universitaire et la majorité bénéficie d’un revenu supérieur à 40 000 $ (28 000 €).
Comme on peut s’y attendre, l’isolement constitue un facteur important dans la vie de ces personnes homosexuelles. Le nombre restreint d’espaces collectifs et la faible densité de la population gaie ou lesbienne visible limitent les possibilités de socialiser et d’établir de nouveaux liens basés sur des affinités allant au-delà de l’orientation sexuelle. À la difficulté de rencontrer des pairs s’ajoutent le manque de modèles - pour ceux et celles qui sont dans un processus de questionnement ou de construction identitaire - et l’absence de milieu social pouvant refléter et valider l’identité sexuelle.
Si l’étude démontre que les jeunes gais et lesbiennes en région ne vivent pas plus de détresse psychologique que ceux et celles des grands centres, elle suggère que le développement de leur identité se fait dans un contexte davantage marqué par la peur de la révélation de l’orientation homosexuelle et par des attitudes négatives par rapport à cette orientation. La recherche souligne aussi que les hommes gais séropositifs vivant en milieu rural ne se distinguent pas significativement de leurs homologues des grands centres urbains en ce qui a trait au stress lié au VIH, au soutien social obtenu et aux stratégies d’ajustement adoptées. De plus, les chercheurs confirment que les lesbiennes en milieu rural sont confrontées à des obstacles tels que l’absence de modèles significatifs et la difficulté à trouver une partenaire stable.
Les chercheurs notent que les répondants font face à des difficultés économiques et de reconnaissance de leur orientation sexuelle qui se manifestent en particulier par une homophobie intériorisée élevée et une résistance à dévoiler leur homosexualité tant à leur entourage qu’aux intervenants médicaux. En matière de prévention du VIH, les comportements sexuels des gais en région indiquent à la fois la présence de conduites à risque contrebalancées par des stratégies de protection liées en particulier au faible usage des drogues et des pratiques anales.
Enfin, les résultats de cette étude soulignent que les répondants partagent plusieurs scénarios communs dans leur usage d’Internet sur les plans social, sentimental et sexuel, le web constituant un outil important de socialisation pour des individus coupés des ressources communautaires des grands centres urbains. En effet, Internet leur permet de compenser ces désavantages par des contacts virtuels. Mais si les relations en ligne abolissent, en apparence, l’obstacle de la distance, elles pourraient forcer les internautes géographiquement isolés à se contenter de relations de télé-présence guère satisfaisantes. C’est pourquoi nombre de sites de rencontres ont été régionalisés, ce qui a pour effet de briser le sentiment d’isolement.
Les réflexions de cette équipe de chercheurs pourront sans doute aider à mieux comprendre les réalités des personnes homosexuelles vivant à l’extérieur des grands centres et, ainsi, orienter des interventions psychosociales plus adaptées chez ces populations encore négligées.

Homosexualités : variations régionales, sous la direction de Danielle Julien et Joseph J. Lévy, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2007, 270 pages, 23 €.

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Michel Canesi et Jamil Rahmani ou le syndrome de Lazare
par Alexandre Arnaud

Écrit à quatre mains, Le Syndrome de Lazare est signé Michel Canesi et Jamil Rahmani qui ont voulu écrire un hommage aux victimes anonymes du sida et à leurs souffrances. La beauté de ce roman qui évoque également la bisexualité, c’est que les textes, les narrations, les époques s’entrecroisent pour suivre la complexité et l’évolution des personnages. C’est aussi ce mythe nouveau ou recréé, celui de Lazare le survivant, qui doit apprendre à vivre quand d’autres sont morts autour de lui.

L’intrigue du Syndrome de Lazare est centrée sur Peter et Diane. Ils se sont rencontrés au début des années 1990. Elle est séduite, elle l’épouse. Elle mène une vie tout à fait épanouie, au milieu de leurs amis. Lui rencontre d’autres hommes, ce n’est jamais très sérieux. Elle a très bien compris sa vie, il est bisexuel. Mais elle est heureuse ainsi. Puis Peter rencontre Fabio qui s’installe chez eux. Diane n’en peut plus, elle part.
Mais ce roman est bien plus que toutes ces errances sentimentales, déjà lumineuses et décomplexées. Peter est aussi un être séducteur, un beau personnage. Et pourtant, ces troubles sentimentaux ne sont que peu de choses. Des années plus tard, Diane revient, à la veille de la mort de Peter qui est malade du sida. C’est déjà une autre femme qui arrive au chevet de Peter, mais c’est une Diane revenue à elle-même et veuve, qui va vider l’appartement de Peter. Dès lors, elle va revisiter leurs années de vie commune et se redécouvrir.
Les auteurs, Michel Canesi et Jamil Rahmani, sont respectivement dermatologue et anesthésiste à Paris. Ils sont depuis les auteurs de deux autres romans. Ils ont été confrontés à l’épidémie du sida dès le début des années quatre-vingt. L’histoire racontée ici a inspiré le film d’André Téchiné, Les Témoins, sorti en France en 2007. Le titre du roman fait référence au trouble dont sont atteints certains patients du sida. Paradoxalement, ces hommes qui étaient condamnés à une mort certaine à plus ou moins longue échéance, devenaient avec l'arrivée des trithérapies, des rescapés. Pour eux, admettre qu'ils allaient finalement survivre était aussi difficile que d'accepter l'idée même de leur mort. Comme Lazare, il leur a fallu réapprendre à vivre, avec, pour beaucoup d'entre eux, la culpabilité d'être toujours vivants alors qu’autour d'eux leurs amis étaient morts.

Michel Canesi et Jamil Rahmani et Jamil Rahmani, Le Syndrome de Lazare, éditions du Rocher, Paris, 2006, 261 pages, 18 €.

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