Mai
2007 - Numéro 52 - 5e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres lesbiens :
palmarès
de Janick Belleau
1ères
Rencontres littéraires gay de Playa del Inglés
Événement
Du
6 au 19 août prochains auront lieu les 1res Rencontres
littéraires gay de Playa del Inglés. Cette initiative de l'écrivain
journaliste Pierre
Salducci consiste à réunir auteurs, libraires et éditeurs gays pour des rencontres
littéraires informelles et festives.
A
l’origine de cette manifestation, un simple constat : la plupart du
temps, les auteurs de la littérature gay vivent chacun de leur côté et ne se
croisent jamais. Ils ont aussi très peu d’occasions de voir leurs lecteurs.
Les Rencontres littéraires de Playa del Inglés ont voulu leur donner la
possibilité de se réunir pour partager leurs expériences et leurs projets,
avec pour principe de base que tout le monde est le bienvenu sans aucune
discrimination basée sur les genres littéraires, les convictions personnelles
ou la notoriété des œuvres.
L’événement se tiendra à Playa
del Inglés, une station balnéaire située au sud de l’île de Gran
Canaria (Espagne) et reconnue comme la plus importante concentration d’établissements
gay en Europe, un lieu touristique et international, facile d’accès et
réputé pour son climat de rêve, chaud et ensoleillé toute l’année.
Une quinzaine de personnalités ont manifesté d'emblée leur intention d’être
présentes dont les auteurs Michel Giliberti, Lionel Duroi, Erwan Chuberre,
Fabrice Pradas, Laurent Herrou, Michel Aurouze, Didier Mansuy, Jean-Paul Tapie,
Bruno Bisaro, Pierre Salducci, Olivier Autissier, Érik Rémès ainsi que
Thierry Zedda (La Référence), Jean-Charles Fischoff (éditions Bonobo), Mehdi
Hachemi (librairie Blue Book Paris) et l’association Mémoire des Sexualités
(Marseille). Le public est également convié à cette manifestation
exceptionnelle afin de rencontrer les acteurs de la littérature gay
d'aujourd'hui et de partager avec eux quelques jours d'exclusivité dans un
cadre enchanteur.
Au programme de ces premières rencontres littéraires :
du plaisir, seulement du plaisir. Il s’agit avant tout de se retrouver pour
faire connaissance et mettre en commun nos centres d’intérêt. Les
participants auront ainsi tout le loisir d’aborder les sujets qui leur
tiennent à cœur, tout en profitant pleinement d'un site naturel exceptionnel
et de ses nombreux divertissements.
Plusieurs activités seront proposées
au cours des différentes journées dont une foire aux livres qui permettra d’acquérir
les ouvrages des auteurs présents et de découvrir de nouveaux talents, des
expositions, des soirées à thème, des ateliers
d'écriture ainsi que des excursions, sorties en mer ou
safari. Par ailleurs, l’artiste et poète Bruno Bisaro, présentera son
spectacle Hommage à Geneviève Pastre.
À noter que dans toute la francophonie, il n’existe aucune autre
manifestation professionnelle consacrée à la littérature gay, une industrie
pourtant en constant développement. Les Rencontres littéraires gay de Playa
del Inglés constituent donc une première. Jamais encore autant d’auteurs
gays ne s’étaient donné rendez-vous dans une démarche commune d’une
telle envergure. C’est un événement à ne pas manquer.
Site Internet des Rencontres
littéraires
courriel
:
la-reference@la-reference.info
téléphone + 34 928 776048
Inscriptions
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Radclyffe
en shadowland
par
Christel Marque
Radclyffe
est un nom de plume choisi par l’auteure dans les années 1990 alors que
celle-ci s’engageait dans des échanges sur Internet et qu'elle écrivait
des fanfictions dédiées à la série X-Files. Souhaitant être identifiée
comme lesbienne sur ces forums majoritairement hétérosexuels, elle eut recours
à ce pseudonyme qu’elle choisit en hommage à Marguerite
Radclyffe Hall et à son importante contribution à la littérature
lesbienne. Ce qui n’était alors qu’un pseudo utilisé sur internet devint
finalement un nom d'auteure aujourd’hui reconnu dans le milieu de la
littérature lesbienne. Elle est également l'auteur de L'Honneur
avant tout.
Radclyffe
travaillait dans la chirurgie plastique et reconstructive avant de s’orienter
vers l’écriture. Elle découvrit son homosexualité dans les années 1960
alors qu’elle n'était qu'une adolescente d'une douzaine d'années et qu'elle
vivait dans une petite ville de l’état de New York, sans aucun modèle pour
la guider. C’est en lisant un roman relatant un amour entre femmes qu’elle
sut qu’un nouveau monde s’ouvrait à elle. Depuis, la littérature lesbienne
a toujours fait partie intégrante de sa vie. Mais ne trouvant pas suffisamment
de romans lesbiens à lire, elle commença à écrire les siens dès les années
1980, meême si elle ne publia son premier livre qu'en 2000. Radclyffe
fut un témoin privilégié de l’évolution de la littérature lesbienne au
cours des dernières décennies. Elle considère ses romans comme une manière
de montrer la place des homosexuels dans le monde et une façon d’explorer les
multiples significations de la condition gay et lesbienne.
Shadowland est un roman relativement atypique comparé aux autres écrits
de Radclyffe, un récit qui plonge ses lectrices dans l’univers
fascinant et mystérieux du SM, dévoilant les sentiments contradictoires d’une
jeune femme arrivée à un point de non-retour, à cet instant précis de la vie
où les errances amoureuses du passé finissent par lasser les amantes fugaces,
où l’avenir semble se refermer sur des questions sans réponses. De fait,
quand elle pousse les portes de ce bar inconnu, Kyle ne se doute pas encore qu’elle
pénètre dans un autre monde, un univers de codes et de règles particuliers
qui vont l’entraîner à la découverte de sentiments jusqu’alors
inexplorés. Sa rencontre avec Dane, qui refuse toute relation pérenne, la
précipitera dans un irrésistible tourbillon de passion et d’abandon qui lui
fera connaître le risque de se perdre totalement à chaque expérience. Kyle
s'engage alors dans une nouvelle manière d’exprimer ses sentiments, tout en
essayant de se préserver. Parviendra-t-elle ainsi à résoudre le mystère de
ce mal être qui l’a conduite jusqu’à ce bar ? Et jusqu’où se
laissera-t-elle entraîner dans ce jeu de la souffrance amoureuse, portée par
le désir inédit qu’a éveillé en elle l’énigmatique Dane ?
Surprenant, voire déroutant pour les non-initiées, Shadowland (la terre
des ombres) dépeint avec brio et subtilité la complexité des relations de
pouvoir et de domination, invitant ses lectrices à s’interroger sur la nature
des rapports amoureux. Au-delà de l’univers intrigant du SM, se dévoilent d’autres
mystères plus fascinants encore, ceux-là mêmes qui nouent notre existence à
celle des autres dans un faisceau d’échanges multiples où rien n’est
jamais acquis – surtout pas l’amour ! – et où les limites peuvent
être sans cesse repoussées. Passionnant et captivant, ce roman de Radclyffe
ne laisse pas insensible quiconque pénètre dans ce monde étrange où
s'attirent les extrêmes. Sans pour autant faire l’apologie des rapports SM,
Radclyffe tente plutôt de montrer que de telles relations peuvent également
être positives et compatibles avec l’amour, dès lors qu’une confiance et
un respect mutuels s’établissent entre les partenaires. Libre alors aux lectrices de saisir l’infinie complexité des rapports amoureux.
Radclyffe,
Shadowland, roman, Labrys éditions,
2006, 181 pages, 16 €.
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David
von Grafenberg prostitué
par Pierre Salducci
David
von Grafenberg a vingt-neuf ans. Après une carrière d’enfant
mannequin, il est devenu créateur de mode. Il signe ici son premier roman, autobiographique.
Quand
il était petit, David posait pour des photographes. C’est sa grand-mère
allemande, qui l’a élevé jusqu’à l’âge de trois ans, qui en avait eu
l’idée. Elle était si fière de son « enfant mannequin », si
fragile, si beau. Et lui se sentait aimé, admiré. Au sortir de
l’adolescence, David est un garçon désœuvré. Ses parents ne s’occupent
pas de lui. Il est livré à lui-même, empêtré dans son incapacité à savoir
qui il est, ce qu’il veut, ce qu’il vaut.
C’est dans un café que tout bascule, avec la rencontre de John, sorte de
grand frère dont il a toujours rêvé. John qui va le louer à des hommes aussi
différents que puissants. En silence, David se tisse une vie parallèle, dont même
ses deux meilleurs amis, Constance et Antoine, ne savent rien. En se soumettant
aux fantasmes des hommes, en voyant le désir qu’il allume dans leurs yeux,
l’adoration qu’il suscite, il retrouve le sentiment grisant qu’il éprouvait,
enfant, lorsqu’il fixait l’objectif. A nouveau, il se sent exister. Ne
met-il pas les puissants à genoux ? Là où il pense briller, il va se
perdre. Avant de faire face à la réalité crue : « Et j’ai apposé
ce mot auquel je n’aurais osé songer, de peur de me l’avouer. Ce mot serti
de tout ce qu’il insuffle de dédain. Je suis, je serai et j’aurai été,
prostitué. » Et de décider de s’en sortir. Ce qu’il fera,
brutalement, définitivement.
Dans un texte à la fois sincère et détaché, David von Grafenberg
relate son histoire. Au-delà du récit d’un jeune homme blessé, c’est le
malaise de toute une génération qui se dessine à travers les vies croisées
de David, Antoine, Constance et d’autres personnages de passage. Mais c’est
aussi le roman de la misère affective, des manques soufferts dans l’enfance,
ceux de David mais également ceux de tous ces hommes, pères de famille des
beaux quartiers, dont la réussite sociale voile une solitude et une détresse
inavouables.
Roman autobiographique, Prostitué interroge le rapport à l’image, au
corps, aux autres, au devenir. Et explore l’indéfinition de soi d’une génération
à qui tout fut promis. Jamais vulgaire, jamais sordide, un livre fort, une
descente aux enfers glaçante, troublante, déchirante.
David von Grafenberg,
Prostitué, roman,
éditions Anne carrière, Paris, 2007, 240 pages, 17 €.
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Marguerite
Radclyffe Hall dans un puits de solitude
par
Laetitia Schuck
Le
Puits de solitude est le premier roman publié en anglais à faire l’apologie
de l’inversion, terme du 19e siècle employé pour évoquer l’homosexualité. Réédité
régulièrement, il est toujours considéré comme un classique et une
référence en matière de littérature lesbienne. Son auteure, Marguerite
Radclyffe Hall, est née en 1880 et morte en 1943. Baptisée
Marguerite, elle adopta le
pseudo masculin de John car elle détestait son prénom (phénomène qu'on
retrouve chez son héroïne qui se fait appeler Stephen). Marguerite
Radclyffe Hall est encore aujourd'hui l’une des représentantes les
plus réputées de l’écriture lesbienne assumée.
Le
Puits de solitude a été interdit en Grande-Bretagne pendant 20 ans, à la
suite d’un célèbre procès lors de sa publication en 1928. Scotland Yard
dénonça alors son obscénité, et les exemplaires furent jetés au feu.
Paradoxalement, le roman a été censuré sous prétexte de sa représentation
trop positive entre personnes de même sexe, alors qu’en fait il en dresse une
vision sombre qui transparaît dès le titre. Le Puits de solitude se
déroule entre la fin du 19e siècle et le début du 20e. C’est un roman d’apprentissage
qui raconte la destinée de Stephen, une femme lesbienne, depuis son enfance
jusqu’à la trentaine.
L’homosexualité est le thème structurant de ce roman qui se décompose en
cinq mouvements. Marguerite Radclyffe Hall suit son personnage de son
enfance à l'âge adulte en décrivant chacune de ses étapes affective. A l’âge
de vingt ans, Stephen connaît son premier amour avec Angela Crossby, une femme
mariée. Sa mère, Lady Anna est mise au courant des penchants de sa fille. Elle
n’accepte pas cette tendance contre-nature et chasse Stephen de la
demeure familiale. Stephen s’exile à Londres, puis à Paris. Commence
alors pour elle une vie trépidante, riche d'expériences et de rencontres. Puis
vient la Première Guerre mondiale qui bouscule tout. Stephen est de retour à
Londres. Elle rencontre Mary Llewellyn, une orpheline d’à peine vingt
ans, originaire du Pays de Galles. Les deux femmes se rapprochent et deviennent
amantes. Plus tard, elles découvrent la vie nocturne et le monde des invertis.
Stephen retrouve Martin Hallam, qui tombe amoureux de la fragile Mary. Marguerite
Radclyffe Hall termine son roman sur les doutes de Stephen et sur l’incertitude
de la relation entre les deux amantes.
Le Puits de solitude est un roman dense, très efficace, écrit dans un
style classique et souvent imagé. La lecture est très agréable, les pages
défilent, on veut savoir la fin ! Le lecteur assiste à la construction de
la personnalité riche de Stephen, à travers sa transformation physique et à l’émergence
de ses qualités. C’est un personnage très seul, qui souffre beaucoup, qui
lutte quelle que soit l’époque de sa vie : contre sa mère, certains
hommes, la société et plus généralement contre tous les préjugés. C’est
une femme forte qui réussit à se construire peu à peu une indépendance et
qui devient au fil du roman un modèle.
Un des grands thèmes du roman, cher au 18e siècle, est la différence entre l’état
de nature et le passage à la culture, à la société, à la ville. Dans l’enfance,
avec son père, les paysages verdoyants de Morton, le fidèle cheval Raftery,
témoignent de la protection de la nature qui ne fait pas de différence entre
les gens. Plus tard, son amour avec Mary s’exprimera dans le cadre magnifique
d’Orotava. Certes, Stephen fait de belles rencontres à la ville (Londres,
Paris), elle y passe de bons moments grâce à son argent et à son métier qui
lui permet une grande liberté, mais la nostalgie de la terre natale reliée au
père est présente dans tout le roman. On comprend que c’est la société qui
a institué des pressions, qui a construit des préjugés et a décidé de ce
qui était normal ou non.
De façon très moderne, Marguerite Radclyffe Hall établit un plaidoyer
pour l’homosexualité à travers l’émancipation de son héroïne qui
affirme et assume sa différence. En même temps, le titre et la fin du livre
nous démontrent qu’il ne peut y avoir d’homosexualité pleinement vécue et
heureuse pour les invertis. Une réflexion sur le droit à l’existence
des homosexuels est amorcée. La fin du roman est visionnaire car l’auteure
nous fait comprendre que la lutte pour la reconnaissance n’est pas terminée,
bien au contraire, elle ne fait que commencer en 1928. Le contexte historique
est intéressant, il peut faire penser à l’écriture de Sarah Waters,
bien que chez celle-ci la vision de l’homosexualité soit beaucoup plus
positive et témoigne de l’avancée des mentalités au 21e siècle. En
conclusion, Le Puits de solitude est bien représentatif de son époque, c'est
un livre bien écrit, à recommander et indispensable à toute personne qui s’intéresse
à la culture homosexuelle.
Marguerite
Radclyffe Hall,
Le Puits de solitude,
roman, éditions Gallimard, collection L'Imaginaire, paris, 162 pages, 16 €.
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Éric
Jourdan aux gémonies
par
Pascal Éloy
Éric
Jourdan, fils de Julien Green, est né un 29
mai, sous le signe des Gémeaux. D’ascendance galloise, basque et du sud Tyrol
via la Savoie, il écrit son premier roman à 17 ans, Les
Mauvais Anges, qui sera suivi de nombreux autres, comme : Charité,
Révolte, Sang, Le
Garçon de joie, Sexuellement incorrect, Détresse
et violence, et plus récemment L'Amour brut,
Saccage et Le Songe d'Alcibiade. Il signe également des
contes et nouvelles malveillants pour enfants ainsi que des pièces de théâtre
pour la plupart inédites. Grand voyageur, il avoue ne faire partie de rien,
surtout pas du monde littéraire qu’il fuit. Il écrit toujours la nuit et met
met chaque fois 29 jours pour terminer un livre, en référence peut-être à sa
date de naissance.
Aux
gémonies raconte l'histoire de Matthias et Vivien, deux amis d'enfance,
devenus photographes, qui partent en Birmanie pour couvrir l'intervention d'une
troupe internationale contre les champs de pavots du Triangle d'Or. Tombés aux
mains de rebelles et de trafiquants, ils seront enfermés dans un camp de
prisonniers où ils prendront conscience des vraies raisons de leur voyage !
Prisonniers de la jungle, ils ne parviendront à s'enfuir qu'au prix du sang…
Rappelons que, dans l'antiquité romaine, les Gémonies sont le lieu où on
étrangle les condamnés avant de les jeter dans le Tibre, en victimes
expiatoires. Et c'est bien de cela dont il s'agit dans ce chef d'oeuvre fort,
sauvage et envoûtant ! En effet, dès le départ, pour planter son décor
et son histoire, Éric Jourdan enivre le lecteur par d'interminables
descriptions. Alors que survient rapidement l'envie de refermer le livre, on
sent, quasiment, naître, sur sa peau, la moiteur de la jungle birmane. Ensuite,
impossible d'arrêter la lecture, tant que la dernière page n'est pas tournée !
Si les dialogues sont justes et précis, sans aucune fioritures, ils épousent
parfaitement le cheminement de pensée des protagonistes pour nous faire vivre
encore plus intensément leur histoire et leurs relations.
Avec Aux gémonies, Éric Jourdan nous livre une oeuvre forte et
bouleversante, d'une sensualité à fleur de peau qui nous entraîne dans un
érotisme viril, tantôt sanguinaire, tantôt torride. Un grand roman !
Éric
Jourdan, Aux gémonies, Béziers,
Éditions H&O, 2007, 240 pages, 19
€.
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Rencontre
avec Abha Dawesar
par Laetitia
Schuck
Abha
Dawesar vit entre Paris, Delhi et New-York. Diplômée d’Harvard,
elle a d’abord travaillé dans la finance avant de se consacrer totalement à
l’écriture. Son
premier roman, Miniplanner, racontait la vie d’un
jeune gay. Babyji est son deuxième roman, mais c’est
le premier traduit en français. Son troisième roman (qui se déroulera à
Paris) devrait paraître en français également, en 2008. Artiste
multiforme (peinture, collages...), elle a reçu plusieurs prix littéraires aux
États-Unis et est considérée comme une véritable personnalité en Inde.
Comment
s’est passée l’écriture de ce deuxième roman ?
En fait, j’ai mis quatre ans à l’écrire. J’avais écrit mon premier
roman quand je travaillais, au rythme de New York. Mais lorsque j’ai commencé
Babyji, j’avais un job stressant, à Wall Street. Le premier jet du
roman était plus long que la version définitive, environ 600 pages. Après un
an et demi, j’ai quitté ce travail, et j’ai écrit les ¾ du livre. Même
si le projet s’établit sur 4 ans, je me suis réellement consacrée à l’écriture
durant 3 ou 4 mois.
Quelle est la place du lesbianisme et plus généralement de l’homosexualité
en Inde ?
À l’époque où se passe le roman, au début des années 90, on commençait
à peine à en parler. Anamika lit un journal, où il y a un mot sur le sida.
Avant, on parlait très peu de cela en Inde car on pensait que toutes ces choses
étaient une construction de l’Occident. Aujourd’hui, cela a changé.
Beaucoup de gens sont ouvertement homosexuels, on a une visibilité gay dans les
médias. Avant, cela ne faisait pas partie de la coutume, on n’évoquait même
pas la sexualité féminine. Lorsque j’étais au lycée, les garçons et les
filles étaient séparés. J’ai voulu situer l’action à l’époque où les
chaînes américaines sont arrivées en Inde, avec notamment les séries télé,
où on pouvait voir du sexe entre femmes et hommes non mariés. Tout a changé
alors.
On se souvient que le film Fire avait suscité
de grosses réactions en Inde, vOui, car j’avais déjà sorti mon premier roman, et donc, j’étais
un écrivain cadrée ! Ce deuxième roman est plus soft. Dans Miniplanner,
les gens se sont dit à propos du héros : Voilà un
homosexuel américain, avec ses coutumes..., ils ont interprété le texte
dans ce sens. Babyji en revanche, se
passe en Inde. La transgression est plus que sexuelle et elle apparaît en fait
sur deux plans : le fait d’avoir des relations avec une fille plus âgée
et d’une autre caste (une servante). En fait, les gens ne savaient pas comment
réagir. De plus, il y a une différence entre les gens qui lisent et ceux qui
regardent des films. Tout le monde regarde des films, alors que peu de gens
lisent et ceux-là sont plus ouverts, surtout ceux qui lisent des romans. Ce
côté libéral a influencé la réception de Babyji.
Ana, votre personnage, est studieuse. Elle est première préfète. Elle a
par ailleurs le fantasme d’être un homme, socialement, sexuellement aussi.
Elle prend en main ses désirs, son assurance. Lorsqu’elle reçoit en cadeau Lolita,
elle s’identifie au personnage masculin. Dans quelle mesure votre roman est-il
autobiographique ?
Quand j’avais 15 ou 16 ans, j’ai écrit un petit roman, j’ai passé du
temps dans les livres, mais je n’aimais pas la physique à l’époque. Donc,
ce n’est pas vraiment autobiographique. Un élément cependant est
véridique : j’ai été premier préfet !
Vous avez parlé de littérature et de films. Y a-t-il des auteurs qui vous
ont influencée ?
J’ai vu peu de films étant jeune. En fait, les films Bollywood se
ressemblent tous, quand vous en avez vu un, les autres sont les mêmes !
J’ai davantage été marquée par les
écrivains. Il y avait une très belle bibliothèque dans l’école, avec des
auteurs comme Sartre, Kundera... Ma mère trouvait que j’étais
trop jeune pour lire l’autobiographie de Gandhi car il parlait beaucoup
de sexe. Comme elle avait décidé de ce que je pouvais lire ou non, j’ai
emprunté les livres de mon école. D’ailleurs, Ana lit beaucoup. J’ai eu
une adolescence très protégée, car Delhi apparaissait comme une ville
dangereuse pour une fille il y a 20 ans. Dans ce contexte, les livres
représentaient une liberté de pensée. Dès l’âge de 11 ou 12 ans, j’ai
su que je voulais partir tôt. Je me suis donc impliquée dans les dossiers dès
l’Université. Les livres ont eu une réelle influence sur moi.
Dans les années 90, il n’y a pas de visibilité homosexuelle en Inde.
Est-ce une souffrance ? Comment cette situation est-elle vécue ?
Ana n’est pas angoissée par rapport à cela. En même temps, elle se rend
compte de la situation. Pour les jeunes adolescents, il y avait une liberté d’expérimentation.
Les garçons avaient du mal à sortir avec l’autre sexe. Aujourd’hui, on
pense de plus en plus comme les Occidentaux. Les choses sont plus connues qu’auparavant,
et on se pose davantage de questions qu’avant.
Texte
établi à partir de la rencontre avec Abha Dawesar, le vendredi 16
mars 207 à la librairie Violette and co, animée par la libraire Christine
Lemoine.

L’œil
du maître de Bernard Souviraa
par
Jean-Sébastien Vallée
Bernard
Souviraa a choisi le thème de la découverte de l’homosexualité comme
trame de fond pour son premier roman, L’œil du maître,
un roman singulier où des personnages tourmentés et extravagants se côtoient
et s’engagent dans une quête énigmatique du bonheur.
L'Oeil
du maître est un livre, simple au début, qui devient assez complexe au fur
et à mesure qu’on avance dans le roman. Les luttes des divers personnages se
multiplient et s’entremêlent, formant un tout quelque peu hétéroclite.
L’histoire principale tourne autour de la vie de
Martin, un adolescent tourmenté qui s’interroge et se débat avec l’éveil
de son désir secret pour les hommes. Découverte difficile, véritable torture
qui semble tourner au cauchemar. Seul, à la recherche de son identité, Martin
se heurte contre de multiples murs. En plus de la tourmente qu’il vit, il a
peu d’amis et les insultes fusent à son égard. Plusieurs personnages l'entourent
dont Madeleine, Solaap, Juliette, Pablo et Isabelle, des êtres particuliers qui
vivent eux-mêmes dans leur imaginaire des désirs impossibles. Fantasmes
inassouvis, amours irréalistes, le destin de tous se dessine comme une
fatalité.
Les idées, les thèmes et les émotions véhiculés dans ce roman forment un
tout fort captivant. La structure, par contre, s'avère problématique à
quelques reprises. On a parfois l’impression que l’auteur nous lance des
mots et des textes sans se soucier de la cohérence, une construction qui
pourrait devenir dérangeante pour le lecteur habitué à une forme
traditionnel. De la première ligne, à la dernière, Martin ne dira pas un mot,
et glisse petit à petit dans l’impasse, laissant son regard fixé au clocher
de l’église du village qu’il aperçoit depuis la salle de classe, seul sur
sa table.
Dramaturge, Bernard Souviraa a déjà publié plusieurs pièces de
théâtre, dont La Langue des chiens et Du désir quand tout s’arrête.
L’écriture théâtrale de Souviraa se ressent tout au long du roman. Les
chapitres sont coupés, parfois décousus et entremêlés, comme des tableaux et
des morceaux d’un drame scénique.
Le thème de la découverte du désir n’est pas un thème nouveau dans l’histoire
de la littérature gaie, si ce n'est que Souviraa l’exploite tout de
même de façon intéressante. L’œil du maître est un premier roman
surprenant à plusieurs égards, mais aussi bouleversant. À découvrir pour
ceux qui n'ont pas peur des structures non-conventionnelles.
Bernard
Souviraa, L’œil du maître, roman,
Paris, éditions de l’Olivier, 2006, 176 pages, 16 €.
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Kadyan à l'abordage
par
Josée
Gabrielle Morisset
Contrairement
aux autres parutions de Labrys
Éditions, À
l'abordage ! n’est
pas une traduction. Écrit directement en français, il s'agit du nouveau roman
de Kadyan,
une auteure qui n'en est pas à ses premières armes mais que l'on découvre à
peine.
Grande voyageuse et érudite, celle-ci a commencé à écrire en 2002 et a
déjà signé plusieurs romans d'aventure et de science-fiction. Elle
habite aujourd'hui en Allemagne avec sa compagne. Fait à souligner, dans cet
ouvrage, la qualité de la langue et de l’édition est impeccable.
À
l'abordage ! est un roman captivant qui raconte les péripéties inventives
de Théophraste Merlot, capitaine d’un navire-pirate dans la mer des Caraïbes.
Visage battu par la mer, balafré, il prend otages et pille sans viol, car il
est aussi une femme d’honneur. Son secret n’est connu que par Maruk, son
fidèle ami d’enfance. Surnommé Théo Le Prude, il peut défendre son
honneur d’un seul coup de poignard. Son courage est viril et indiscutable. Sa
piraterie transcende la chasse au trésor, il le possède déjà ! Il détient
un document anglais qui vaut une fortune. Au gré des vents et des ruses, il
devra sciemment trouver preneur et se défiler des assaillants qui tueraient
avidement pour le lui voler. Que de branle-bas le combat à l’horizon !
Ce roman, écrit au « je » par un Théo au sang froid et chaud,
raconte ses stratagèmes et ses états d’âme. Son récit rend vivant
l’esprit d’aventure à bord de son bateau, Le Nouvelle-France. On y apprend
les us et coutumes des pirates. Sa vie est mouvementée, des batailles
sanguinaires (cœurs sensibles, vous êtes avertis), des manœuvres maritimes
rocambolesques et un perroquet bavard et impertinent. Sa vie est agrémentée
par le repos repu, le sable fin, la beauté paradisiaque des îles et
l’exotisme d’un festin au « boucan de tortue »! Les paragraphes
en italique sont un dialogue intérieur, elle se rappelle sa vie annihilante de
petite-fille au XVIIIe siècle. Libérée habilement de sa condition de femme,
elle est un pirate en majuscules, une véritable incarnation mythique de la
liberté et de la lutte contre l’ordre établi.
Théo Le Prude n’est pas entièrement dévoué et corrompu à la quête de
l’or à tout prix. Les butins partagés lui permettent de rêver à
l’ailleurs. Ses batailles ne sont pas que navales ! Poser le regard sur une
femme prise en otage lui fait titiller le corps. Ses batailles d’idées nous
transportent aux confins d’elle-même lorsque son désir lesbien la surprend.
Elle ne peut plus se mutiler volontairement, elle est une femme qui s’appelle
Théo. Elle manie avec intelligence cette ambiguïté et sa quête d’identité.
Elle se fait languir d’amour, nous voilà captive, impatiente et languissante
devant sa désinvolture et ses désirs qui la transporteront au-delà des mers.
Vénérable pirate ! On en oublie Rackham Le Rouge, Barbe Noire et Jack Sparrow
!
Kadyan,
À l’abordage ! Les aventures de Théophraste Merlot, capitaine pirate et
femme d’honneur, roman,
Labrys Éditions, 2006, 286 pages, 17 €.
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