Avril
2007 - Numéro 51 - 5e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres gays :
palmarès
général
Matthew
Rettenmund et la boy culture
par
Benoît Payant
La
sortie récente du film Boy culture de Q.
Allan Brocka a remis sur le devant de la scène le roman éponyme dont s’est
inspiré le scénario. Les éditions H&O se sont donc empressées de
ressortir des placards cet ouvrage de Matthew Rettenmund
paru originellement en 1995 (plus de dix ans déjà !) et dont la
traduction française avait été publiée en 2000. Hélas, on se demande bien
pourquoi, car il aurait mieux valu laisser dormir ce pauvre livre dans les
profondeurs de l’oubli où il était tombé depuis longtemps.
Avant
toute chose, précisions que Boy Culture n’est pas un roman, tout au
plus une sorte de journal qui survole quelques événements épars et sans
relief dans la vie insignifiante d’un prostitué de Chicago. Celui-ci appelle
ça des confessions, et il en livre 23, une pour chaque année de son
existence. Notre héros vit en colocation avec Andrew dont il est vaguement
épris et Joe, qui aimerait bien devenir son amant mais qui ne correspond pas à
ses attentes. Une fois ce cas de figure posé, il ne faut plus rien attendre du
livre car l’histoire ne va pas plus loin. Certes, l’intérêt du narrateur
pour Andrew n’aura de cesse d’augmenter jusqu’à devenir obsessionnel,
tandis que le colocataire éconduit finira par trouver une autre voie, mais
outre cette trame dramatique assez mince, le récit de Matthew Rettenmund
est dépourvu de tout intérêt et ne parvient jamais à lever, encore moins à
piquer la curiosité du lecteur. On tourne les pages avec ennui, attendant
désespérément qu’il se passe un jour quelque chose, ce qui malheureusement
n’arrive jamais.
Quand une histoire est dépourvue de tout suspens ou d’intrigue, il arrive
parfois que l’auteur parvienne à tirer son épingle du jeu et à sauver son
entreprise grâce à son style, son ton, ses remarques, son sens de l’observation
ou de l’analyse. Hélas, là encore, c’est loin d’être le cas ici. Non
seulement l’écriture de Matthew Rettenmund est tout à fait ordinaire,
mais en plus ce monsieur n’a absolument rien à dire sur rien. Pas la moindre
réflexion judicieuse, une incapacité totale à dégager la moindre émotion, c’est
navrant d’un bout à l’autre. Et comme si ce n’était pas assez, il faut
supporter un soi disant sens de l’humour qui se limite presque
systématiquement à vomir sur ses congénères en se croyant toujours
supérieur aux autres. On se demande bien pourquoi.
Boy Culture transpire le déjà vu et l’absence de vision, de talent,
de personnalité ou d’originalité. Le pire, c’est qu’à un ou deux
moments, l’auteur parvient (par hasard sans doute) à dégager un point
intéressant ou à introduire un personnage qui semble plus substantiel que les
autres, mais au lieu de développer et d’approfondir son sujet, il les
abandonne presque aussitôt sans même se rendre compte qu’il vient de passer
à côté de son roman. Comme quoi il n’est pas toujours si simple de s’improviser
romancier. On ne sera pas surpris d’apprendre que ce premier roman a aussi
été son dernier et que l'édition originale reste toujours disponible... À
fuir absolument.
Matthew
Rettenmund,
Boy Culture,
roman, éditions H&O, 2000, 157 pages, 13.57 €.
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Sabrina
Berreghis effrôlée
par
Laetitia Schuck
L’auteure
genevoise Sabrina Berregis raconte dans L’Effrôlée
un coup de foudre entre deux femmes dont l’une est mariée… Un premier roman
réussi aux personnages attachants.
Johane
est l’épouse de Marc. Ils ont deux enfants, Hugo et Jérémie, ainsi qu'un
cercle d’amis. Ils vivent paisiblement jusqu’au jour où le regard de Johane
croise celui de Marie dans un café. À partir de ce moment, tout bascule ;
la passion remet en cause l’ordre établi du quotidien. Johane ne sait plus du
tout où elle en est. Une soirée à deux devient une nuit à nuits, puis cède
la place à plusieurs... Une histoire commence entre les deux femmes,
parallèlement à l'ancienne vie bien ancrée de Johane. Peu à peu, les deux
époux commencent à s’éloigner tandis que Johane découvre un aspect d’elle-même
qu’elle ne soupçonnait pas. Elle montre du courage en osant se regarder dans
le miroir. Doutes, angoisses, secrets, mensonges se succèdent en elles, mais
aussi une évidence : c’est bien de la liberté d’aimer dont il est
question.
La rencontre avec Marie représente l’élément perturbateur du schéma
narratif de L’Effrôlée. On peut penser à la fameuse rencontre entre
Frédéric et Madame Arnoux dans L’Éducation sentimentale : Ce
fut comme une apparition. Les yeux et les corps des deux femmes s’attirent
et ne peuvent se quitter. Elles ne pensent plus l’une qu’à l’autre.
Certes, le thème de la femme hétérosexuelle séduite par une autre femme est
un classique de la culture lesbienne (cf. le film When night is falling
par exemple), mais Sabrina Berreghis utilise une forme originale. En
effet, le style est très incisif, les phrases courtes s’enchaînent et
donnent au récit un rythme haletant. Grâce à un point de vue interne et une
écriture au je, Johane livre au lecteur ses pensées et ses émotions.
Ses sentiments de culpabilité envers Marc et d’envie pour Marie sont
touchants et montrent à quel point la passion est déstabilisante pour eux tous,
non seulement pour les deux femmes mais aussi pour Marc et les enfants. Sabrina
Berreghis met ainsi en évidence que rien n’est jamais acquis. Le lecteur
est tenu en haleine d'un bout à l'autre du roman, et se demande sans cesse
comment finira cette aventure. Cédez à la tentation de L’Effrôlée,
vous passerez un agréable moment de lecture en compagnie d'une nouvelle auteure
à découvrir.
Sabrina
Berreghis, L'Effrôlée, éditions
de L'Hèbe, Suisse, 2006, 244 pages, 18 €.
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Palmarès
des dix meilleurs titres gays
par Pierre Salducci
Au
terme d’une enquête aléatoire auprès des auteurs, éditeurs et chroniqueurs
de la littérature gay, La Référence est aujourd’hui
en mesure de rendre public la liste des titres qui ont été le plus souvent cités.
Pour mémoire, rappelons que ce long processus consistait à solliciter l'avis d'intervenants professionnels pour connaître leur palmarès des dix
meilleurs titres gays. Il n’était pas demandé que les répondants
classent les livres par ordre de préférence, mais qu’ils se limitent aux
ouvrages disponibles en français. Tous les genres littéraires étaient
autorisés, même si la préférence devait être donnée au roman. Première du
genre dans la francophonie, la consultation avait commencé en mars 2006 pour s’achever
exactement un an plus tard en mars 2007. Au total, pas moins de 16
personnalités du milieu du livre ont accepté de se soumettre à
ce petit exercice. Après compilation des données, les résultats obtenus
réservent bien des surprises. [ voir le palmarès ]
La
première grande surprise de ce classement, c’est que l’auteur (soi-disant) gay le plus
plébiscité par notre jury est en fait une femme ! Il s’agit de
l'académicienne franco-belge Marguerite Yourcenar. Son roman Les Mémoires d’Hadrien
obtient en effet la première place du palmarès. Une position qui montre bien
qu'il y a un sérieux problème de compréhension de ce qu'est un "roman
gay" chez nos lecteurs puisque l' histoire des Mémoires d'Hadrien
se passe du temps de l'antiquité et qu'il n'y a absolument rien de gay
là-dedans. À mon sens, ce n'est même pas un roman homosexuel non plus, mais
allez comprendre ! Derrière elle, deux auteurs
britanniques viennent nous rappeler que les Anglais ont souvent eu une longueur
d’avance sur le reste du monde en matière de défense de l’homosexualité.
On trouve ainsi l’admirable Maurice de E.M. Forster, suivi de
près par le très classique Portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde.
Là encore, une position surprenante pour Le Portrait de Dorian Gray
puisqu'il n'est absolument pas question d'homosexualité dans ce roman d'Oscar
Wilde, à l'inverse par exemple de son splendide De Profundis. Là
encore, allez comprendre ! Les trois places suivantes sont occupées par des romanciers français :
tout d'abord Éric
Jourdan, en quatrième position avec Les Mauvais Anges,
puis Jean Genet, cinquième avec Querelle de Brest, et enfin Hervé
Guibert, sixième avec À l’ami qui ne m’a pas sauvé la
vie, un livre choc qui reste certainement encore aujourd’hui le roman
ouvertement homosexuel qui a été le plus lu à travers la francophonie.
Dans
la seconde moitié du palmarès, la septième place est occupée par La
Confusion des sentiments de Stefan Zweig, unique auteur de langue
allemande à figurer dans ce palmarès, ex-aequo avec Le Langage perdu des
grues, de David Leavitt, premier et seul roman américain à faire
partie des dix finalistes. Enfin, les deux dernières positions sont occupées
par les Français Yves
Navarre, avec Le
Petit Galopin de nos corps, et Roger
Peyrefitte avec Les
Amitiés particulières.
Parmi les autres surprises de ce classement, on constate qu’aucun titre ou
auteur actuel n’a réussi à se glisser dans le peloton de tête. Le plus
récent de tous est Hervé Guibert qui date quand même des années 80,
il y a plus de vingt ans déjà... Pour le reste, il s’agit franchement de
classiques dont le plus ancien (Le Portrait de Dorian Gray) remonte quant
à lui à 1890 !
Littérature
gay ou littérature homosexuelle ? Le classement semble indiquer une nette
préférence pour la littérature homosexuelle puisque pratiquement tous les
livres retenus appartiennent à cette catégorie. Mais cela ne montre-t-il pas
plutôt à quel point la littérature gay est méconnue et ignorée même par
ceux qui sont censés la défendre ? En effet, aucun des
grands romanciers gays actuels n’a été plébiscité et on ne peut que déplorer l’absence
d’écrivains majeurs comme Guillaume
Dustan, Érik
Rémès, Christophe Donner, Philippe
Cassand, Renaud
Camus, Tony
Duvert ou Jean-Paul
Tapie. Du côté des Américains, il est tout à fait surprenant
(et injuste ?) de noter le peu de cas qui a été fait d’Edmund
White, ou la modeste performance d’auteurs célèbres comme Felice
Picano, Michael Cunningham, Gore Vidal ou James
Baldwin.
En revanche, il est beaucoup moins surprenant de noter que la littérature du
sida même si elle a marqué les esprits ne fait guère partie des textes
préférés des lecteurs. Malgré le temps, ce sujet reste dérangeant et hormis
le cas de Guibert, tous ceux qui se sont illustrés dans ce genre comme Cyril
Collard, Pascal de Duve ou Vincent Borel, n’ont finalement
pas été mentionnés, même s'ils ont pourtant connu leur heure de gloire en
leur temps. Enfin, parmi les grands oubliés notons également le romancier et
essayiste Michel Tournier, qui fut pourtant pendant des années le
principal chantre de l’homosexualité en France, et l’Irlandais Colm
Toibin, qui a reçu le Booker Prize en 1999 et dont presque tous les livres
ont été des succès internationaux, y compris le magnifique roman Histoire
de la nuit.
Au final, un des premiers enseignements que l'on peut dégager de ce palmarès
2007 est l'extrême méconnaissance des lecteurs francophones de la richesse de
leur littérature gay (plusieurs m'ont avoué avoir très peu lu les romanciers
gays actuels d'où le caractère convenu de leur sélection), mais cela montre
aussi leur peu de goût pour sortir des sentiers battus et surtout une
évidence, c'est que la plupart d'entre eux se sont visiblement laissés guidés
par une vision hétéro-normée de la littérature qui les a majoritairement
conduit à classer des titres et des auteurs retenus et approuvés selon les
critères des autres et non selon des critères qui nous seraient propres. À
quand un véritable affranchissement des intellectuels homosexuels en France ?
Quand apprendront-ils enfin à prendre leur distance par rapport à la vision
que la majorité des autres cherche à leur imposer ? En attendant, le lavage de
cerveau fonctionne bien.
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Radclyffe
pour l'honneur avant tout
par
Josée Gabrielle Morisset
Chirurgienne américaine et amateur d’arts martiaux,
Radclyffe se consacre désormais à
l’écriture à temps plein. Prolifique, elle a déjà publié une vingtaine de
romans, certains sont romantiques, d’autres érotiques. Son précédent titre Shadowland, un roman sur la passion et
l’abandon, est déjà disponible en français. L’Honneur
avant tout fait partie d'une série romanesque qui compte cinq titres.
L’Honneur
avant tout met en scène deux héroïnes lesbiennes, sexy, entêtées et
imprévisibles, dans un décor d’intrigues politiques. La première, Cameron
Roberts, est une honorable agente du Secret Service à Washington, habituée aux
assignations périlleuses. La seconde, Blair Powell, est la fille du président
américain. Âgée de 25 ans à peine, celle-ci est artiste peintre et vit
souvent recluse contre son gré en rêvant de liberté. Or, voici justement que
Cameron Roberts est envoyée à New York pour commander une équipe chargée d’assurer
la surveillance de Blair. Insouciante, la jeune fille ignore les dangers que
représentent les kidnappeurs et maîtres chanteurs potentiels. Obligée de
participer à de nombreux événements publics, elle adore échapper aux agents
qui assurent sa sécurité pour prendre des taxis à l’improviste et disparaître
dans des bars lesbiens bondés. Rusée, la séduction est son échappatoire, sa
revanche sur la vie.
Au-delà de l’action du roman rythmée par les jeux de cache-cache créatifs
de Blair, l’intrigue principale ne réside pas tant dans la filature
quotidienne mais bien plus dans la relation complexe qui se tisse entre Blair et
Cameron à chacune de leur rencontre. En effet, le sens du devoir des deux
femmes et leur désir mutuel créent rapidement entre elles un rapport de
séduction très spécial, dense et omniprésent. Leurs échanges verbaux sont
subtils, teintés de provocation, d’effleurement épidermique, de raison
d'état et d'évitement, faisant de L'Honneur avant tout un roman
divertissant à souhait qui nous fait languir d’excitation ! Blair tentera
bien d’échapper aux pouvoirs coercitifs de Cameron mais la passion qui les
anime finira par remettre en cause leur notion de la liberté et leur choix
final.
L’Honneur avant tout comble son lectorat lesbien. Les descriptions
détaillées de Cameron et Blair rendent ces personnages tangibles. L’ambiance
sombre et érotique des bars lesbiens de Greenwich Village et les élans sexuels
explicites séduisent la lectrice, tandis que l’atmosphère libidinale du
service d’escorte ultra secret ne manque pas d'étonner. La séduction
féminine est conjuguée à toutes les sauces, mêmes les personnages
secondaires lesbiens y participent. Ultimement, L’Honneur avant tout
est l’histoire du noble choix d’un coeur. Cameron succombera-t-elle à ses
désirs ? Comment réussira-t-elle à protéger Blair et à se protéger
elle-même à la fois ? L’intrigue se dénouera-t-elle dans les dernières
pages du livre ? Oui, avec amour et honneur ! Et vive les jeux de la
protectrice et de la protégée...
Radclyffe,
L’Honneur avant tout,
roman, Labrys éditions, 162 pages, 16 €.
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Jaime
Bayly ne le dit à personne
par
Paul Arzola
En
littérature gay, les rééditions se suivent et ne se ressemblent pas. Si
certaines ont de quoi surprendre, d’autres en revanche sont une heureuse
initiative. C’est le cas de Ne le dis à personne,
un roman de Jaime Bayly, écrit en espagnol et
publié initialement en 1994. Traduit une première fois en français chez Stock
en 1996, ce témoignage exceptionnel de la vie d’un bourgeois homosexuel
péruvien n’a pas pris une seule ride et demeure tout aussi passionnant. Le
livre fit scandale à sa sortie au Pérou car le bruit courut que bon nombre des
aventures sexuelles attribuées aux personnages étaient bel et bien réelles. Ne
le dis à personne fut donc perçut dans son pays d’origine comme un
roman à clefs ce qui ne fit qu’augmenter son succès. Quatre ans plus tard,
le livre était adapté au cinéma sous le même titre par Francisco Lombardi,
une production hispano-péruvienne...
Ne
le dis à personne raconte la vie d’un garçon issue de la haute société
péruvienne (Lima) qui découvre son attirance pour les autres gars dès sa
jeunesse et qui essaie de s’affirmer en tant que gay dans une société
machiste et intolérante. En tant que nanti, il ne fait rien de ses journées,
fume de la marijuana, prend des drogues, rencontre d’autres désoeuvrés, sort
avec eux, baise et fait de nombreux voyages aux États-Unis où il goûte un
parfum de liberté dont il aura du mal à se passer par la suite. Incompris par
sa famille, il se réfugie dans une relation hétérosexuelle sans parvenir pour
autant à renoncer à sa vraie nature. Son père le traite comme un moins que
rien et sa mère assiste impuissante à l’affranchissement de ce fils pas
comme les autres. Malgré ses problèmes, celui-ci se sent à l’aise avec son
homosexualité et le roman montre bien, qu’en fait ce n’est pas lui le
problème, mais bien les autres, la société, la famille, la religion, les
jugements et l'exclusion.
Outre son discours sur l’homosexualité, Ne le dis à personne est
aussi un roman social qui dénonce non seulement l’homophobie, mais aussi la misogynie
et le racisme ambiant. L’auteur décrit une société péruvienne qui rejette
facilement ses minorités, les autochtones et les Indiens en premier, sans
oublier les pauvres et les plus démunis, bref tous ceux qui se retrouvent au
bas de l’échelle sociale. Par ailleurs, Jaime Bayly dépeint
parfaitement les abus de l’Église catholique, le comportement des prêtres
dans les écoles, le traitement fait à certains jeunes garçons et l’impossibilité
de dénoncer ou de punir quiconque. Écrit dans les années 90, l’esprit de
dénonciation du roman a gardé toute son actualité aujourd’hui puisqu’on
sait que la situation n’a guère évolué au Pérou, tout comme dans certains
pays latinos.
Remarquablement écrit et alternant habilement les passages drôles ou
émouvants, Ne le dis à personne est un récit passionnant qui se lit
facilement et s’adresse à tout le monde. Jaime Bayly montre bien
comment se vit l’homosexualité dans un pays d’Amérique du sud où on se
sent toujours jugé par les autres, où l’on n’est pas libre de ses choix,
ce qui amène souvent les gays à mener une double vie et à se marier pour
cacher ce qu’ils font en cachette. Installé en Argentine où il travaille
maintenant pour la télévision, Jaime Bayly a signé à ce jour
plusieurs autres romans dont les thèmes de prédilection sont souvent l’ambiguïté
sexuelle et l’hypocrisie de certains groupes sociaux concernant les mœurs. En
ce sens, il s'affirme certainement comme un auteur audacieux qui n’a pas peur
de briser les tabous, faisant songer parfois à une sorte de Bret Easton Ellis
latino.
Jaime
Bayly, Ne le dis à personne, Paris,
Éditions Adventice, 2006, 512 pages, 21,50 $.
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La
dernière note d'Anne Alexandre
par Christel
Marque
Auvergnate
depuis 20 ans, l'avocate Anne
Alexandre a finalement
délaissé sa robe de juriste contre la plume de romancière. Dans La
Dernière Note, troisième
opus des enquêtes de Pauline Vogel, elle nous entraîne au cœur d’un
Clermont-Ferrand écrasé par la chaleur caniculaire de l'été. Sans jamais se
départir de son talent, Anne
Alexandre nous propose une
enquête des plus palpitantes qui conduira cette fois-ci son héroïne jusqu'à
l’île de Jersey où l'attendent d’étonnantes révélations, tant sur le
plan professionnel que personnel.
Dans
La Dernière Note, Anne Alexandre fait plonger son héroïne au cœur d’un drame familial aux multiples ramifications.
Elle décortique la complexité d'une femme émouvante dans ses incertitudes
amoureuses et captivante dans sa quête incessante de vérité. En effet, convaincue de l’innocence de son jeune client, un pianiste virtuose tout en
fragilité et en sensibilité, Pauline Vogel va déployer des trésors d’investigation
pour débusquer le véritable meurtrier d’un homme d’affaires au passé
douteux.
Comme dans Le Premier qui meurt… (second opus d’Anne Alexandre), Pauline Vogel s’adjoint les services de son ami
Antoine, même si cette amitié risque fort de nuire à sa relation naissante avec la juge
Laurence Le Vigan dont elle a fait la connaissance à l’occasion de l’affaire Simon Bak (voir
La Table du mort,
premier roman d’Anne Alexandre). En effet, depuis leur première
rencontre, cette juge, hétérosexuelle de surcroît, n’a de cesse d’ébranler les convictions de Pauline
Vogel qui est tombée désespérément amoureuse d'elle. Finiront-elles par faire coïncider leurs deux univers
? En attendant, elles se cherchent, s’entrelacent et se fuient.
Cette nouvelle affaire, d’apparence
si simple, ne risque-t-elle pas de chambouler les vacances tant attendues de
Pauline Vogel avec
la belle juge d’instruction ? Une fois encore, Anne Alexandre nous offre un merveilleux roman
dans lequel se nouent
intrigue policière et péripéties amoureuses sur fond de paysages magnifiques,
ceux, verdoyants, de l’Auvergne, puis ceux de Jersey, aux doux embruns
maritimes.
Anne
Alexandre,
La Dernière Note,
éditions KTM, 2007, 179 pages, 15 €.

Jean-Paul
Tapie chasseur d'antilopes
par
Pierre Salducci
La
parution d’un nouveau roman de Jean-Paul
Tapie est toujours un
événement, d’autant plus quand l’auteur se consacre à son thème de
prédilection, la dénonciation de l’homophobie. C’est justement de cela
dont il s’agit dans Le
Chasseur d’antilopes qui se présente
sous la forme d'une sorte de journal d’un
« casseur de pédé ».
Fabien
Meyer a trente-sept ans. Il est conseiller de clientèle dans une grande banque
de la banlieue nord de Paris. Célibataire, il vit seul et habite un
trois-pièces dans une cité. Il a tout d’un gars normal en apparence, si ce n’est
que lorsqu’il a une crise, Fabien se rend dans un lieu de drague homosexuelle
et tabasse un pédé. Ce n’est pas qu’il soit mauvais en soi mais quand il
pète les plombs, c’est toujours sur un pédé qu’il veut cogner. Tout cela
jusqu’à ce que Fabien, le méchant, rencontre un autre Fabien, le gentil, qui
viendra bouleverser l’ordre établi dans la petite routine de notre héros. En
attendant, il consigne ses pensées et ses actes par écrit, livre ses
confidences, et c’est ce texte peu à peu qui finit par constituer le roman. Jean-Paul
Tapie s’emploie donc ici à suivre l’itinéraire de cet agresseur, à
essayer de nous faire comprendre comment il agit et pourquoi. Selon le
romancier, l’intérêt de ce livre, c’est qu’il est complètement gay
tout en n’ayant pas l’air de l’être. Dans ce bouquin, les homos sont
présents du début à la fin, mais le héros est un mec qui les déteste et
leur cogne dessus.
Malgré ce point de départ intéressant, Le Chasseur d’antilopes ne
convainc pas tout à fait (tout comme ce titre d'ailleurs), notamment parce que
les narrateurs de Jean-Paul Tapie se ressemblent tous plus ou moins et
que cela finit par devenir redondant. C’est presque toujours un mec qui a des
problèmes avec son père, un mec qui a une tête ordinaire mais un corps d’enfer
(le genre qui doit enlever son t-shirt pour draguer sinon ça marche pas), un
mec sportif qui fait de la course, et aussi un mec qui veut se venger des
autres, qui a du ressentiment, qui est au bord de la haine. Et sur tous ces
points, Fabien Meyer ne fait vraiment pas exception à la règle. On finit par
avoir l’impression qu’on a toujours affaire au même gars, au point qu’on
aimerait bien un jour être confronté à un personnage totalement nouveau et
surprenant. Par ailleurs, certains procédés se répètent également comme par
exemple la retranscription de débat télévisé comme on l’a déjà vu dans Le
Cirque de la solitude et qui revient ici.
À la différence de romans comme Le Goûter d’anniversaire ou Fanchette
(encore inédit), qui abordaient également le sujet de l’homophobie, cette
fois Tapie va plus loin. Il y a dans Le Chasseur d’antilopes
encore plus de violence, plus d’exaspération, tandis que certains fantasmes s’affirment
et prennent plus de place. Au-delà des coups, le personnage manifeste un réel
désir d’humiliation : il veut pisser dessus, chier, spermer, cracher...,
comme si le romancier était passé à l’étape supérieure de la haine. Paradoxalement,
Fabien-le-méchant se montre parfois d’une sensibilité surprenante pour un
violent (notamment lorsqu’il pense à l’amitié entre hommes). Par ailleurs
il est aussi très raisonnant, très philosophe, très intellectuel, pour un mec
qui n’a pas une instruction très poussée et qui vit reclus dans une cité de
banlieue. Il pense tout le temps, analyse tout, collectionne les mots dans le
dictionnaire et il est capable de citer Céline dans le texte ! À cela s’ajoute
que ses confessions sont rédigées dans un style et avec des remarques d’un
haut niveau qui conviennent parfaitement au romancier Jean-Paul Tapie,
mais qu’on imagine beaucoup plus difficilement dans la bouche et sous la plume
de son personnage.
D’autres petites invraisemblances viennent aussi ternir la crédibilité de l’ensemble.
Comme par exemple, Fabien semble un peu âgé pour jouer encore à tabasser des
gays sur des lieux de drague, alors qu’on sait par expérience que ces
agressions sont plutôt le fait d’individus souvent très jeunes, qui tournent
bien plus autour de la vingtaine que de la trentaine. Par ailleurs, il s’agit
généralement de gars qui agissent en bande, les uns entraînant les autres, au
lieu de relever d'un individu isolé et solitaire. En outre, il est assez
curieux de constater que chez Fabien Meyer l’homophobie n’est pas un état
constant mais une sorte de crise qui se manifeste aux trois mois et qui le
laisse en paix le reste du temps. Pour finir, l’explication que le romancier
donne à tout ça dans les dernières pages laisse vraiment le lecteur sur sa
faim. Il est regrettable en effet que les véritables causes de l’homophobie
ne soient jamais mentionnées et que le romancier n’ait rien d’autre à
mettre de l’avant que les éternelles raisons pseudo psychologiques comme la
peur des femmes ou l’homosexualité refoulée. Tout cela est un peu court pour
justifier une telle dérive comportementale.
Certes, Jean-Paul Tapie est un des meilleurs romanciers gay de la
francophonie et ses livres ne sont jamais décevants, si ce n’est que Le
Chasseur d’antilopes ressemble beaucoup plus à l’observation d’un
malade, d’un névrosé associal en situation d’échec, qu’au véritable
portrait d’un homophobe. Au final, le lecteur doit supporter des pages assez
pénibles et traverser un récit souvent difficile sans pour autant en apprendre
plus sur le vrai sujet du livre.
Jean-Paul
Tapie, Le
Chasseur d'antilopes, roman,
éditions H&O, 224 pages, 2007, 17 €.
Autres
titres de Jean-Paul Tapie
: Un
goût de cendres, Le
Garçon qui voulait être juif, Dix
petits phoques.
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Abha
Dawesar ou Babyji
par
Christel Marque
Originaire
de New Delhi, Abha Dawesar
quitte l’Inde à l’âge de 17 ans – en 1991 – pour s’établir à New
York où elle suit des études de philosophie à Harvard. Elle travaille
quelques années dans le secteur bancaire avant de se consacrer pleinement à l’écriture
et de publier son premier roman, Miniplanner,
en 2000. Son
deuxième roman, Babyji,
qui vient de paraître en français, a obtenu le prix Lambda Library Award et
le Stonewall Award. Abha
Dawesar a été classée
parmi les 25 personnalités qui ont marqué l’année 2005 par le quotidien
newyorkais Time out et parmi les 12 femmes indiennes les plus
remarquables par le magasine indien Femina. Le Boston Phoenix
considère, quant à lui, que Babyji
est l’un des dix
meilleurs romans de l’année 2005.
Le
roman d’Abha Dawesar nous fait pénétrer au cœur de l’Inde moderne, à la
découverte du système complexe des castes et de leurs règles ancestrales, que
transgresse sans crainte la jeune Babyji. Au seuil
de l’âge adulte, celle-ci désespère de ne pas trouver toutes les réponses
aux questions existentielles qu'elle se pose sur la vie, l’amour ou
le sexe. Babyji, c'est donc le voyage initiatique d’une adolescente idéaliste, éprise de
volupté, et qui découvre les amours saphiques. La jeune femme perçoit sa vie sous l’angle de la physique
moderne et mène une triple
relation amoureuse, synonyme, pour elle d’un chaos libérateur.
Sur fond de rébellion dans la Delhi des années 1990, Babyji découvre ainsi le
jeu de la séduction dans les bras de trois femmes aussi différentes
qu'attirantes. La première, qu'elle surnommera Linde en hommage à la beauté
de son pays, l'Inde, est une femme divorcée qui la conduira avec tendresse sur
la voie de la maturité ; celle à qui elle s'attachera réellement. La seconde,
Rani, appartient à une caste inférieure, celle des domestiques, mais c'est
elle qui la guidera sans pudeur sur le chemin de plaisirs interdits. Quant à la
troisième, Sheela, il s'agit d'une camarade de classe et se présente comme une
jeune lolita indienne qui ne semble attirée que par la beauté physique,
qu'elle perçoit comme un défi à relever. L'une de ces trois femmes
saura-t-elle garder Babyji à ses côtés dans leur pays d'origine alors que la
jeune indienne se laisse déjà séduire par le chant d'une lointaine contrée,
les États-Unis, où tout semble possible pour une adolescente brillante et
ambitieuse ?
Mélange
subtil d’exotisme et de sensualité, ce roman entremêle physique quantique
et théorèmes mathématiques ; autant de trames conceptuelles qui aident l’héroïne
à justifier les tourments de ses sentiments et le tumulte de ses attirances
multiples, dans un pays où l’homosexualité est encore considérée comme une
perversion. Plus profond qu’il n’y paraît de prime abord, Babyji aborde avec
intelligence le continent secret de l’âme humaine. Abha Dawesar a
su décrire à merveille ce long apprentissage de soi et de la vie, quand
les élans du cœur s’unissent à l’éveil des sens et quand la raison ne suffit plus à maîtriser
les passions qui nous étouffent et ébranlent nos certitudes.
Abha
Dawesar, Babyji,
roman, éditions Héloïse d’Ormesson, 2007, 446 pages, 22€.
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