Mars
2007 - Numéro 50 - 4e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres gays :
palmarès
de Pascal Delorme
Les
deux G. de Loïc Le Doeuff
par
Alexandre Arnaud
Loïc
Le Doeuff est un auteur prolifique quoique encore peu connu et surtout
peu publié. Il a fait paraître un premier roman, L’Annonce,
en 2006. Il a également écrit Hédonisme et illusions,
et Les Fers de l’homme, deux pièces de théâtre
disponibles uniquement dans Internet sur le site www.proscenium.com
Par ailleurs, il est aussi l’auteur d’une cinquantaine de nouvelles qui
dorment encore dans ses cartons. Aujourd’hui, il nous propose son deuxième
roman Les Deux G. ou le frère de l’autre qu’il
a publié en auto-édition, un livre qui selon lui se veut une tentative de
créer l’envie de le lire.
Gilles
erre en France, il rencontre Georges, un beau paysan périgourdin, et tous deux
s’aiment. Si ce n’est que c’est un peu plus difficile pour Georges, parce
que tout son entourage ne voit en lui qu’un célibataire endurci, et qu’il
cachait son homosexualité depuis toujours. La grande nouveauté de ce roman, et
sa principale originalité, est donc d’avoir situé cette histoire d’amour
entre deux hommes dans un environnement rural. Indirectement, l'auteur nous
demande s'il est aujourd'hui possible de vivre son homosexualité dans un petit
village de campagne.
Loïc Le Doeuff sait nous montrer les errances et les hésitations de ses
personnages. Il crée des personnages qui ont l’air vrai, même au-delà de
nos deux héros, certains sont attachants, comme Robert, ami et voisin de
Georges. D’autres en revanche sont beaucoup moins sympathiques ! Tout
cela ressemble à la vie et constitue une histoire intéressante, dommage que le
style ne soit pas à la hauteur. En effet, le choix du vocabulaire est
généralement tout à fait maladroit, ce qui finit par devenir franchement
gênant.
Loïc
Le Doeuff, Les deux G. ou le frère de l'autre,
roman, éditions Publibook, 2006, 198 pages, 20 €.
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Le
temps n’y change rien pour Martine Merlin-Dhaine
par
Christel Marque
Originaire
du Nord de la France, Martine Merlin-Dhaine vit
aujourd’hui dans le sud-ouest, près de Toulouse où elle exerce la double
activité de conseillère en communication et marketing et de maître de
conférence associée à l’Université de Toulouse. Elle a déjà collaboré
à différents recueils de nouvelles, dont Transports
amoureux, aux côtés, entre autres, de Brigitte
Ourlin et de Cy Jung. Le
Temps n’y change rien est la suite de Ksénaï,
qui se déroulait à l’époque gallo-romaine.
Découpé
en trois épisodes, selon trois périodes distinctes de l’Histoire allant de l’oppression
des Cathares du XIIIe siècle à la résistance contre la déportation des juifs
pendant la seconde guerre mondiale, en passant par l’épopée chevaleresque du
XVIIe siècle, ce second roman de Martine Merlin-Dhaine nous invite à
découvrir les destins croisés de trois femmes exceptionnelles dont la bravoure
face aux circonstances parfois dramatiques de leurs vies n’aura d’égal que
leur amour pour leurs compagnes. Le Temps n’y change rien nous offre
trois magnifiques histoires de femmes, trois parcours atypiques à différents
moments de l’Histoire, qui tous résonnent des accents de résistance et de
combat pour leur survie et leur amour.
Du XIIIe au XXe siècle, nous plongeons avec passion au cœur de ces récits,
différents dans leur narration, mais qui ont en commun cette vieille bâtisse
de l’Aude perchée en amont d’un petit village de campagne (et qui ne peut
être habitée que par des femmes !) à côté de laquelle coule une source
purificatrice interdite aux hommes... Immersion magique et féerique dans ce
sud-ouest chargé d’histoire qui a vu s’affronter catholiques et cathares au
nom d’idéaux aujourd’hui disparus.
De Gailharde la cathare, qui sera recueillie et initiée aux plaisirs de l’amour
par la tendre et belle Clarisse, à Simone la résistante qui n’hésite pas à
cacher Hannah, jeune prodige violoncelliste juive avec laquelle elle vivra une
brève mais intense passion amoureuse (que l’horreur de la guerre éloignera
hélas pendant de trop longues années), en passant par Agathe, l’amie de cœur
de Camille, chevalier d’Arguente, aussi fougueuse au combat que voluptueuse en
amour, Martine Merlin-Dhaine nous livre une roman passionnant et
émouvant. Nous refermons ce livre avec la très agréable sensation d’avoir
réalisé un merveilleux voyage au cœur de cette superbe contrée du sud de la
France qui invite à la douceur et aux plaisirs d’amours saphiques illuminées
de soleil et de tendresse.
Martine
Merlin-Dhaine, Le temps n’y change rien, tome 2 : Gailharde, Agathe,
Simone, éditions
de La Cerisaie, Collection Ceriselles, Novembre 2006, 278 pages, 15€.
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Hervé
Guibert : Autofiction ou roman faux ?
par Arnaud Genon
Hervé
Guibert connaîtrait-il un jour la fin de son long purgatoire français ?
Des années après sa mort et alors que vient de paraître son journal inédit
aux éditions Gallimard (Le Mausolée des Amants, Journal
1976-1991), Jean-Pierre Boulé nous propose
avec L'Entreprise de l'écriture du moi, la première
étude sur l'ensemble de l'oeuvre de l'écrivain prématurément disparu.
L'objectif de cet ouvrage est de retracer, à partir d'une lecture chronologique
du corpus, le cheminement littéraire qui mena Guibert
à sa trilogie du sida, trilogie qui fut le point d'aboutissement de l'oeuvre
entière dont le but était, selon les termes mêmes de Guibert,
d'aller au bout d'un dévoilement de soi. Mais l'aboutissement de ce
parcours vers une écriture radicale de soi coïncide, selon Boulé,
avec la naissance de ce qu'il nomme le roman faux, genre nouveau qu'illustre
À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie. Grâce
à cette invention du faux roman, le livre de Jean-Pierre Boulé
éclaire d'un nouveau jour les études guibertiennes.
En
quoi l'entreprise de Guibert est-elle originale ? C'est que dès ses
textes de jeunesse (voir chapitre 1), tous les thèmes futurs de l'oeuvre sont
annoncés et ils seront appelés à se décliner au fil du projet de l'auteur. Guibert
y inscrit son corps, le soumet à diverses expérimentations et même si sa
volonté de s'écrire au jour le jour est déjà présente, l'auteur oscille
encore entre le conte, le récit, le journal, entre la première et la troisième
personne.
Dans le deuxième chapitre intitulé L'écriture photographique, Boulé
explique que souvent chez Guibert la photographie est un déclencheur de
récit mais que toujours le moi transparaît, comme par exemple dans L'Image
fantôme, texte sur l'image dans la lignée de Barthes qui en dit
autant sur la photographie que sur Guibert lui-même. Dans le chapitre
suivant, Boulé se penche sur les tentatives romanesques de Guibert.
Il note que le jeu entre vérité et fiction commence à apparaître, que ce qui
sera le véritable enjeu de ses textes de maturité se dessine dans Les Aventures
singulières ou Voyage avec deux enfants.
Dans les chapitres Image et Texte et Le Roman, Boulé
analyse l'avancée de Guibert vers les textes fictionnels que sont Les
Lubies d'Arthur, Des Aveugles et Vous m'avez fait former des fantômes.
Ces textes peuvent se lire comme des parenthèses dans l'oeuvre dans la mesure où
ils ne répondent pas directement au projet initial. Ce sont ses incartades
vers le roman, ses échecs de la fiction. Cependant, l'analyse
souligne que le travail de Guibert se situe toujours dans le passage
entre la réalité et la fiction, entre le documentaire et l'imagination
(Guibert). C'est ici la règle du jeu qu'il adoptera pour ses textes les plus
autobiographiques. Mes parents, étudié dans le chapitre six, en est
l'exemple marquant. Cette apparente autobiographie de jeunesse se caractérise
justement par ce jeu entre la réalité et la fiction et transgresse en cela le
pacte autobiographique. C'est que l'oeuvre de Guibert est avant tout un
piège à lecteur, un piège dans lequel il tombe consciemment, en connaissance
de cause. Mes parents doit donc être lu comme un roman où je mens, où
je falsifie la réalité dans l'écriture romanesque (p.193), une avancée
vers le roman faux, le roman faux étant un roman qui ne respecte pas le
pacte romanesque (p.192).
Vers
le roman faux est justement le titre du chapitre suivant, chapitre qui
porte, entre autres textes, sur Fou de Vincent et L'incognito. Ces
oeuvres, en même temps qu'elles marquent une avancée dans l'écriture de soi,
dans le dévoilement du narrateur, dans la réduction de cette distance entre
les vérités de l'expérience et de l'écriture (Guibert) accentuent le jeu
vérité / mensonge, l'érige en parangon d'écriture qui sera la marque des
textes à venir. Ce jeu trouve son acmé, son point d'implosion (chapitre 8, p. 250)
dans À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie pour diverses raisons. Tout
d'abord, parce que Guibert a pu se choisir comme personnage principal
et inscrire son moi sous le biais du roman faux (p.250). D'autre part, parce
que Guibert nous propose un véritable pacte du leurre, et que
c'est par le prisme de ce pacte qu'il décide de tout dire, de tout écrire.
Pour Jean-Pierre Boulé, il n'y a donc pas d'autofiction, il préfère
l'expression de roman faux car pour lui, le pacte romanesque, chez Guibert,
prime sur le pacte autobiographique.
Les textes suivants de Guibert mettent en place une écriture
thanatographique (chapitre 9). Le Protocole compassionnel, le film La
Pudeur et l'impudeur, et le journal d'hospitalisation Cytomégalovirus
sont l'objet de cet avant-dernier chapitre. L'écriture remplit maintenant la
fonction de réconcilier le moi avec son corps (p. 252), les livres, à
l'image du corps sont envahis par la maladie et il s'agit alors de survivre. Si Guibert
écrit encore, se dit encore, c'est pour échapper à l'angoisse de la mort : Écrire
dans le noir ? Écrire jusqu'au bout ? En finir pour ne pas arriver à la peur
de la mort (Cytomégalovirus, p.93).
Qu'en est-il alors des tout derniers écrits de Guibert ? Jean-Pierre
Boulé les rassemble dans un chapitre intitulé Le fictif, le faux, le délirant.
Dans ses ultimes textes que sont Mon valet et moi, L'Homme au chapeau
rouge et Le Paradis, Guibert s'efforce de s'arracher de sa maladie
et de chercher refuge dans l'écriture (p.285). Bien que ces textes
aient en commun les subterfuges, ils arrivent toujours à coucher le moi sur
papier (p.285), ils jouent sur l'identité, se jouent de l'identité qui n'a
plus désormais pour seul refuge que la folie.
Jean-Pierre
Boulé, Hervé Guibert : L'entreprise de l'écriture du moi,
Paris, L'Harmattan, coll. Critiques littéraires, 2001, 328 pages, 25.90 €.
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Catherine
Hubert et les onze pies
par
Jean-Sébastien Vallée
Catherine Hubert a déjà publié six romans aux éditions Geneviève Pastre,
dont Jessica ou l’Ile, Drame (1993),
Vers l’Ouest (1996), La Lumière de la
Nuit (1997), Création (2000), Lotta (2003) et
Dreams (2005). Dans
son septième ouvrage, Les Onze Pies,
elle propose une histoire passionnée entre deux
femmes,
une nouvelle aventure tendre et sensible sur la recherche de l’amour. Encore
une fois, les
mots simples et poétiques de
cette auteure incontournable de la littérature
lesbienne nous entraînent dans une douce romance.
Les
Onze Pies raconte l’histoire de Marion et de Carlotta, deux femmes qui se
rencontrent au Festival de Films de Femmes de Créteil. Marion tombe sous le
charme de Carlotta dès qu’elle l’aperçoit à son stand. Après une
première discussion avec la belle Italienne, Marion est bouleversée au plus
haut point. Elle se met aussitôt à peindre des portraits de Carlotta et à ne
penser qu’à la revoir. Elle erre dans les lieux que Carlotta fréquente ou
pourrait fréquenter. De son côté, Carlotta voudrait également
revoir Marion. La recherche de l’autre est intense et passionnée. L’exploration
de la femme et la quête du bonheur semblent essentielles. Et dire qu’une
courte rencontre est à l’origine de tout cet émoi, une rencontre pourtant
loin d’être anecdotique ! Tout comme Catherine Hubert, Marion peint, sculpte et
écrit des livres. On a forcément tendance à faire un lien entre l’auteure et
son personnage, tout en restant captivé par la magie de la fiction.
L’histoire de ce roman est rythmée par une comptine anglaise qui parle de
pies, de joie et de peine. Tout au long du récit, la comptine revient, comme
pour guider le lecteur à travers les diverses actions de l'héroïne. Même si les chapitres sont courts –
composés parfois seulement de quelques phrases –, l’auteure réussit sans conteste à nous transporter dans son
univers. Tendre rêveuse, la narratrice étonne par ses réflexions et
ses aventures simples. Le quotidien de Marion devient intriguant, même s’il
est des plus ordinaires. Est-ce que Marion et Carlotta réussiront à se revoir
et à s’aimer ? Pourront-elles développer une relation malgré les obstacles nombreux et
imprévisibles ? À découvrir
!
Catherine
Hubert, Les Onze Pies, Paris,
Éditions Geneviève Pastre, 2006, 163 pages, 18.50 €.
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Homo
ou hétéro selon Stéphane Clerget
par
Paul-François Sylvestre
Le
pédopsychiatre Stéphane
Clerget est chercheur et
clinicien. Il a publié plusieurs ouvrages pour le grand public et vient de
signer Comment devient-on
homo ou hétéro ?, un
livre qui repose sur une recherche très minutieuse et qui répond à peu près
à toutes les questions qu’on peut se poser au sujet de l’homosexualité. Dans
cet ouvrage, l'auteur aborde son sujet sous divers angles. Il évoque la source
des fausses certitudes et leur oppose les vraies croyances de jadis, il parle
de sexe, de la libido de l’enfant, de l’adolescence (qu'il présente comme
l'heure de choix), d’homophobie, etc., mais
plus encore, en tant qu'historien de la sexualité, il propose un parcours très
intéressant des relations homosexuelles à travers le temps.
Stéphane
Clerget commence avec l’Antiquité
gréco-romaine et affirme que l’homosexualité masculine va de pair avec la
virilité. Les jeunes, devenus hommes, ne tournent pas naturellement leur
pensée vers le mariage et la procréation, mais ils y sont forcés par la loi.
Dans l’Empire romain les relations entre hommes sont acceptées socialement.
De César à Hadrien, les empereurs donnent l’exemple. Ce n’est pas l’orientation
sexuelle ou le sexe du partenaire qui pose problème; c’est plutôt la
différenciation hiérarchique entre ceux qui prennent du plaisir virilement et
ceux qui en donnent servilement.
L’apparition
de la religion juive annonce un premier interdit face à l’homosexualité,
tout simplement parce qu’il y a une nécessité sociale pour les tribus peu
peuplées d’Israël de croître pour survivre. La religion juive n’accepte
pas qu’un homme couche avec un autre homme comme on couche avec une femme.
Elle est la première à condamner une relation librement consentie (et non un
viol comme dans les civilisations grecque, romaine ou égyptienne). L’auteur
note que les hommes de Sodome se sont rendus coupables de menace de viol
collectif, du manquement au devoir d’hospitalité et aussi de péchés
multiples associant orgueil, idolâtrie, cupidité et luxure. Rien dans la Bible
ne dit que ce peuple pratique plus l’homosexualité que d’autres. Ce
sont des apocryphes juifs du IIe siècle qui établissent un lien entre ce
récit et l’homosexualité, précise-t-il.
Lorsque la religion chrétienne réprouve l’homosexualité, c’est comme
sexualité non procréative. Entre 40 et 430 (mort de saint Augustin), la morale
sexuelle commence à se former et à être codifiée par les Pères de l’Église
et les premiers conciles. Les pratiques homosexuelles, comme les autres
activités sexuelles, sont des péchés de luxure. Or, il n’est pas question d’identité
sexuelle, d’homosexualité ou d’hétérosexualité, mais de comportements
sexuels acceptables ou condamnables. Selon le docteur Clerget, l’origine
des relations homosexuelles est à rechercher dans l’origine des péchés :
On ne naît pas homo ou hétéro, on ne devient pas homo ou hétéro, on fait
bien ou mal selon que l’on cède à la tentation.
Au grand dam des auteurs chrétiens, les mœurs ne se modifient pas. Selon l’historien
John Boswell, les mariages homosexuels reprennent, parfois à l’église,
sous le patronage de couples de saints. On décrit des cas jusqu’au XIXe
siècle en Europe de l’Est. Dans la France mérovingienne, les chansons de
gestes tendres portent souvent sur des relations homme-homme: Roland et Olivier,
Lancelot et Galehot, Tristan et Kaherlin, Ami et Amile. La beauté des corps
masculins est à l’honneur. Le baiser sur la bouche est plus courant entre
hommes, qu’entre hommes et femmes.
À partir du XIIIe siècle, une reprise en main est opérée dans les pays
catholiques centralisés. L’Inquisition est créée. Hérétiques ou sodomites
sont condamnés à mort. À noter que les sodomites désignent tous les actes
contre-nature y compris la sodomie entre hommes et femmes. […] Mais cela n’empêche
pas chacun de prendre plaisir, plus discrètement sans doute, tel François
Villon qui écrit, entre 1456 et 1461, ses balades homosexuelles où respire la
jouissance ludique, mais en usant du jargon des prostitués, méconnu du grand
public.
Au
XVIe siècle, avec la Renaissance, les modèles d’amours masculins comme
Cupidon, Apollon, Ganymède ou Bacchus reviennent. On reparle d’amour viril,
de beau vice. C’est aussi le début de la découverte de nouveaux
mondes et de leurs mœurs tels que l’homosexualité et le travestisme chez les
Aztèques, l’homosexualité courante des samouraïs, la prostitution masculine
en Chine et les Berdaches en Amériques du Nord.
Avec la montée du protestantisme et la contre-réforme, les condamnations pour
sodomie deviennent plus sévères. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est
l’amorce de la psychiatrisation de l’homosexualité qui sera effective au
XIXe siècle. La philosophie des Lumières tente de porter un regard nouveau sur
la sexualité, mais il n’y a pas de consensus. Montesquieu invente les péchés
philosophiques, Rousseau parle de goût dépravé qui outrage la nature
et Diderot affirme que les interdits sexuels de l’Église sont arbitraires.
Le XXe siècle sonne la fin des bûchers pour les sodomites, mais l’homosexualité
passe de péché à rébellion sociale, puis à maladie ou inadaptation
médicale et psychologique. C’est cette médicalisation de l’homosexualité
qui va donner naissance à la notion d’identité homosexuelle et promouvoir un
début d’organisation sociale des personnes concernées. Puis la découverte
de la psychanalyse par Freud ouvre des horizons nouveaux; l’homosexualité n’est
pas une maladie mais plutôt une composante propre à chacun, à des degrés
divers et sous des modalités expressives variables.
Dans l’entre-deux-guerres, fait remarquer Clerget, la visibilité
homosexuelle apparaît dans les bars et les bals à Berlin, Paris et New York.
Puis le nazisme décide la déportation et de l’extermination des homosexuels
dans les camps de la mort. L’Italie fasciste et les dictatures communistes
feront de même avec le même argument de dégénérescence et de dissidence.
Au milieu du XXe siècle, l’homosexualité aux États-Unis est classée comme
perversion morale ou psychopathie sexuelle permanente. Ce n’est que dans les
années 1980 que l’homosexualité est dépénalisée en Occident et qu’elle
n’est plus considérée par l’Organisation mondiale de la santé comme une
maladie.
Stéphane Clerget conclut son survol historique en clamant que la
sexualité d’une personne est définie à sa naissance, et parfois avant. Ses
préférences sexuelles demeurent préprogrammées. Il y a une part
congénitale, une part héréditaire et une part environnementale.
Stéphane
Clerget, Comment devient-on homo ou hétéro ?, Paris,
Éditions Jean-Claude Lattès, 430 pages, 29,95 $.
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Brigitte
Ourlin, Ingrid et Eva
par Christel
Marque
Après
des études de psychologie, Brigitte Ourlin s’est orientée vers le marketing
avant de travailler pour Sida Info Service. Elle est aujourd’hui correctrice
et peut désormais s’adonner pleinement à ses passions : la peinture et
l’écriture. Elle est l’auteure d’un premier roman, Les
Couleurs
Marines (Double interligne, 2000), et de nouvelles éditées par La
Cerisaie. Ingrid et Eva est son second roman.
Librement
inspiré de la merveilleuse et pourtant terrible histoire d’Aimée et de
Jaguar, dont Max Farberbock a fait un film superbe et émouvant en 1999,
Ingrid
et Eva nous fait découvrir un amour improbable au cœur de la terreur nazie
dans le Berlin des années noires. Néanmoins ce roman se démarque de la vision
cinématographique par la manière dont l’auteure aborde la relation entre ces
deux femmes que tout oppose. Cette histoire est en effet le récit d’un amour
épistolaire et clandestin consigné dans un journal intime, celui d’Eva,
jeune fille juive, résistante et lesbienne, qui tente de survivre aux rafles de
la gestapo dans le Berlin de 1942, à l’heure où la survie des juifs est de
plus en plus menacée.
Alors que sa famille et son meilleur ami gay parviennent à quitter une
Allemagne déchirée, dévastée par la fureur nazie et l’antisémitisme,
Eva choisit de rester, malgré le danger et la terreur, pour l’amour d’une
femme, Ingrid. Et celle-ci n'est pas n'importe qui, elle évolue exactement dans
le camp que tout devrait éloigner. En effet, aryenne et marié à un soldat SS,
Ingrid est aussi la mère de quatre enfants
promis à un avenir au sein des jeunesses hitlériennes. Pourtant, la jeunesse d’Eva et
la puissance de son amour parviendront
à vaincre les réticences de cette femme conformiste ainsi que les obstacles qui les opposent. Mais à quel
prix ! Ignorant l’horreur, faisant fi de tout péril, Ingrid et Eva jouiront
toujours intensément de cet amour, conscientes de vivre un instant de grâce
volé à l’atrocité de l’Histoire.
À partir de cette étonnante rencontre et de cet impossible amour, Brigitte
Ourlin explore la palette de sentiments contradictoires et puissants entre deux
femmes qui risquent doublement leurs vies, tant à cause de la judéité d’Eva
que de la nature de leur relation, à une époque où les juifs comme les
homosexuels étaient exterminés par les nazis.
Brigitte Ourlin nous offre ici un récit poignant qui dépeint admirablement
un amour plus fort que la folie de la mort, et qui invite le lecteur à plonger dans
l’intimité d’une jeune juive lesbienne prête à se sacrifier pour celle qu’elle
aime.
Brigitte
Ourlin,
Ingrid et Eva,
éditions La Cerisaie, Collection Ceriselles, 2006, 91 pages, 10 €.

Elula
Perrin, une vie en héritage
par
Pierre Salducci, d'après Le
Monde et Radio-France
Figure
mythique du milieu lesbien depuis les années 60 jusqu’à son décès, Elula
Perrin est morte à Paris
le 22 mai 2003, des suites d'une longue maladie. Elle était âgée de 74 ans.
Née à Hanoï en 1929, elle avait émigré en France en 1946. Après des
études de droit, elle se tourne vers le théâtre et la chanson. Elle
accompagne son mari au Maroc, où elle découvre l'homosexualité dans les bras
d'une entraîneuse. Puis, d'Espagne en
Italie, elle s'improvise chanteuse afro-cubaine. Elle revient à
Marseille, où elle enseigne l'histoire pendant quelques années, avant d'être
gérante d'une plage à Saint-Tropez. Elle se fait connaître à Paris, en 1969,
en ouvrant, avec Aimée Mori, le Katmandou, rue du Vieux-Colombier, une
discothèque destinée essentiellement aux femmes qui deviendra le haut lieu
lesbien de Paris.
Bourgeoise
assumée, Elula Perrin fut non seulement propriétaire de la boîte
lesbienne la plus importante de Paris mais également une femme de tête qui eut
l’audace de s’exprimer ouvertement en tant que lesbienne dans un livre
confession qui connut un immense succès. Pour la première fois, une lesbienne
s'exprimait en toute liberté, racontant sa vie pittoresque, ses amours
tumultueuses, et affirmant haut et fort une homosexualité heureuse et
triomphante. Paru en avril 1977, alors que l'homosexualité était encore tabou
et pénalisée par la loi (elle ne sera décriminalisée qu’en 1981), Les
Femmes préfèrent les femmes, publié chez Ramsay, reçut un accueil
retentissant et fut traduit dans le monde entier. En ex-URSS, seul pays où le
livre n’était pas disponible, un collectif de femmes de Leningrad se l’était
procuré pour le traduire et le faire circuler sous le manteau.
Cette nourriture, si fruste et primitive qu'elle puisse sembler aujourd'hui,
était donc à ce moment un viatique nécessaire pour beaucoup de lesbiennes.
L'une d'elles, enfin, parlait, à coeur et à visage découverts, et livrait aux
hétéros comme aux homosexuel(le)s quelques clés de portes que personne encore
n’avait osé révéler publiquement. Dans son récit, Elula Perrin
raconte sa vie avec beaucoup d’humour, de son enfance au Vietnam à l’ouverture
du Katmandou, le 2 décembre 1969. Elula Perrin s’interroge également
sur la situation des lesbiennes en France et fait un compte-rendu de la
situation : homophobie, difficulté d’intégration, ségrégation.
Pendant
plusieurs années, Elula Perrin devint une interlocutrice presque
obligée des débats à la télévision ou à la radio. A la fermeture du
Katmandou, à la fin des années 1980, elle traverse la Seine pour s'installer
au Privilège, une boîte de nuit située sous le Palace. Les garçons
fréquentent ce dernier, les filles la première. La nuit continue avec L'Enfer
puis le Rive Gauche.
La publication de Les Femmes préfèrent les femmes marqua également
pour elle le début d’une véritable carrière littéraire. Elle signa par la
suite entre autres les volumes Mousson de femmes (une histoire d'amour
entre deux femmes en Indochine pendant la seconde guerre mondiale), Coup de
gueule pour l'amour des femmes, Bulles et noctambules, Alice au pays des
femmes, l'Eurasienne et Un amour, deux femmes (avec Louna
Borca). Elle produit non seulement des romans d'amour et
d'émancipation (certains non dénués d'un aspect historique), des nouvelles et
des essais mais aussi des romans policiers, comme : Va y avoir mistral,
ou L'Habit ne fait pas la nonne, et Ne tirez pas sur
la violoniste, ces deux derniers écrits en collaboration avec Hélène
de Montferrand. Vingt-cinq ans après son premier titre, Élula Perrin,
prenant du recul, revient à son premier succès et ponctue le texte original de
nombreux commentaires. En complément, elle nous livre la suite de ses amours.
Cette nouvelle version de Les Femmes préfèrent les femmes est
réédité en 2002, suite à la demande de jeunes lesbiennes qui désiraient se
procurer ce passionnant témoignage.
En 1995, dans un entretien au mensuel Têtu, Elula Perrin
s'affirmait très fière de ses années de nuit lesbienne : Je crois que
dans l'histoire et la mémoire des lesbiennes je vais durer quelques années,
même quand j'aurai disparu du circuit, parce que, outre ces vingt-huit ans sur
le terrain, j'ai eu la chance d'être publiée et lue. Je suis donc très
heureuse de ma vie et je ne l'échangerais pour rien au monde contre celle d'une
autre. Elula Perrin a été enterrée dans la Drôme. Son dernier
ouvrage, Révolte des amours mortes (elle préfère toujours les femmes),
venait tout juste de paraître. Tous ses livres sont publiés aux éditions de
la Cerisaie.
Élula
Perrin, Révolte
des amours mortes, nouvelles,
éditions de la Cerisaie, 112 pages, 2003, 14 €.
Élula
Perrin (avec Louna Borca), Un
amour, deux femmes, roman,
éditions de la Cerisaie, 192 pages, 2004, 14 €.
Élula
Perrin, Mousson
de femmes, roman,
éditions de la Cerisaie, 352 pages, 2003, 16 €.
Élula
Perrin, Les
Femmes préfèrent les femmes, autobiographie,
éditions de la Cerisaie, 256 pages, 2002, 14 €.
Élula
Perrin (avec Hélène de Montferrand), L'Habit
ne fait pas la nonne, roman,
éditions de la Cerisaie, 168 pages, 1998, 12,20 €.
Élula
Perrin (avec Hélène de Montferrand), Ne
tirez pas sur la violoniste, roman,
éditions de la Cerisaie, 192 pages, 1998, 12,20 €.
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Victor
par Robert C. Wirth
par
Thierry Zedda
Premier
roman largement autobiographique, Victor
de Robert C. Wirth,
aborde les thèmes de la difficulté de s’accepter et la fuite en avant par l’autodestruction.
Sujets souvent traités, certes, mais rarement sur le ton d’une telle
lucidité. Saignante mais non exempte d’humour, l'histoire de Victor
est un témoignage fantaisiste entre rêve et réalité.
Victor
a quarante ans et vit seul prés de Strasbourg. Il passe ses journées à fumer
et boire. Beaucoup. Du premier cognac dés le réveil jusqu’à ce qu’il s’écroule,
tout bonnement. Tout fiche le camp : compagnon, amis, famille et pour finir plus
de travail. Passif, sa seule issue est l’oubli par la fuite. Somnambule. Comme
suspendu dans le temps. Presque en hibernation avec son addiction qui semble
davantage déranger ceux qui le côtoient ou l’approchent que lui-même. L’alcool
est son anxiolytique et c’est comme ça. Enfin du moins jusqu’à l’arrivée
dans sa vie d' Alexandre, charmant jeune homme socialement bien installé,
attentionné, dévoué et extrêmement compatissant. Coup de foudre. Grand
amour. Mais c’est aussi le début des soucis et des vrais.
Interné de force par ses parents dans un hôpital psychiatrique, voilà Victor
en bataille contre un médecin qui cache mal son homophobie, ne l’écoute pas
et prône la guérison, entre autre, par la peinture sur soie ou le coloriage de
Mickey. Finalement, Victor s’échappera pour suivre son amoureux chez lui, à
Paris, sans être parvenu pour autant au bout de ses peines et de son cauchemar…
Victor est le récit d’un homme au destin brisé, mais aussi de son
retour à la vie, juste avant le verre de trop. Un témoignage sans complaisance,
en grande partie celui de Robert C. Wirth lui-même. L'auteur nous livre
les faits tels quel, sans jamais chercher à nous rendre son Victor sympathique,
ni vouloir nous apitoyer sur son sort. C’est sans doute la force première de
ce roman qui parvient à nous plonger dans le mécanisme de l’alcool jusqu’à
la nausée. Absorbé par son malaise, Victor nous apparaît souvent comme un
être égoïste, acariâtre, qui saccage tout sur son passage comme la plus part
des personnes en dépendance. Ce réalisme contraste étrangement avec la
relation amoureuse qui lie les deux personnages principaux. En effet, celle-ci
en devient presque irréelle. Alexandre reste trop flou pour être vrai. Ou
alors trop idéalisé. Et comment comprendre qu’il tombe du jour au lendemain
amoureux fou éperdu de cet homme au point de tout lâcher, tout partager, tout
pardonner ?
Bien écrit, Victor est un livre qui respire l’honnêteté. Robert
C. Wirth en profite pour régler ses comptes avec ceux qui condamnent sans
chercher à comprendre ni à percevoir le véritable visage des victimes.
Il n’épargne personne, à commencer par lui-même, mais aussi ses parents qui
n’ont jamais tout à fait accepté l’homosexualité de leur fils,
participant ainsi involontairement au naufrage. Victor est un appel à l’amour,
à la vie, à la tolérance. Ne serait-ce que pour ça, ce livre vaut le coup d'être
lu.
Robert
C. Wirth, Victor,
roman, éditions Amalthée, 2006, 212 pages, 16.50 €.
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