Décembre
2006 - Numéro 47 - 4e année ©
Au sommaire :
Les
dix meilleurs titres gays : palmarès
de Richard Chartier
Generations
of love pour Matteo B. Bianchi
par Lionel Duroi (Source : Atitud-Inn)
Dans
la région de Milan, au milieu des années 70, un jeune garçon découvre peu à
peu qu’il est différent de ses petits camarades. Ceux-ci ont tôt fait de
mettre un mot lourd de sens sur cette différence qu’il considérait plutôt
comme un atout : pédé. Il plonge alors dans les affres d’une introspection
douloureuse qui va assombrir son adolescence. Seule la musique pop lui sert
d’exutoire.
Après
des années inquiètes, passées dans l’adoration muette de l’un de ses
condisciples, il connaît sa première aventure à Lisbonne : une révélation
qu’il vit dans le bonheur. De retour en Italie, il se sent alors assez mûr
pour entreprendre, le temps d’un été, en compagnie d’amis qui partagent
ses goûts, un voyage initiatique à travers l’Europe, qui les conduit
jusqu’à Amsterdam : la « capitale gay européenne ». C’est
alors qu’interviendra « la » rencontre, celle qui va bouleverser le cours de
sa vie. À son corps défendant, il tombe amoureux d’un homme mûr, aux
antipodes de ses préoccupations de jeune universitaire. Tout les sépare : l’âge,
l’éducation, la culture.… et pourtant !
Dans ce roman largement autobiographique, Matteo B. Bianchi nous raconte
une histoire personnelle mais suffisamment universelle pour que toute une génération
de gays italiens en ait fait son livre de chevet. Quant à l’écriture simple
et rythmée, comme un hommage aux musiciens des années 80, elle contribue à en
faciliter la lecture. Generations of love marque une rupture dans
l’expression de l’homosexualité en ce qu’il parle avec humour et légèreté
d’un sujet trop souvent mal traité, évitant ainsi les deux principaux écueils
du pathétique et du pornographique.
Matteo B. Bianchi est né en 1966 dans la région de Milan. Il a toujours
été passionné par la musique et les livres. Il écrit son premier roman : Generations
of love, en 1999. Livre culte pour les lecteurs gay italiens, puisqu'il en
est aujourd’hui à sa cinquième édition. Rédacteur en chef de l’émission
quotidienne de Radio Due RAI « Dispender » et collaborateur de diverses
revues, Bianchi publie en 2002 un second roman : Fermati tanto così,
avant de s’essayer au théâtre avec une comédie : Bigodini, portée
à la scène par l’une des plus célèbres drag-queens italiennes : « Platinette ».
Un troisième roman est également annoncé.
Generations of love a le goût de la tartine beurrée du dimanche matin.
On y retrouve la vie et le point de vue d’un homosexuel ordinaire sur les
éléments et les événements de l’existence que nous traversons tous. Tout y
est, des questions sur nos vies aux doutes dévoilés, des découvertes qui se
révèlent, de la trajectoire filiale et amicale qui nous détermine à la
gestion de la différence. Ça glisse comme un bon petit déjeuner avec quelques
éclats de rire. Impossible à déconseiller, ce best-seller italien ne fera de
mal à personne. Aussi universel qu’un hétéro décontracté. À lire d’une
seule traite et sans réserve.
Matteo
B. Bianchi, Generations of love,
roman, traduction : Patrick Dubuis, Collection arc-en-ciel, éditions Grancher,
204 pages, 16€.
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Anne
Alexandre à la table du mort
par
Christel Marque
Anne
Alexandre s’est installée depuis une vingtaine d’années à
Clermont-Ferrand, une ville marquée par la noirceur de la pierre de Volvic que
la romancière nous dévoile sous un jour nouveau. Sous sa plume, cette
auvergnate d’adoption nous fait partager son amour de l’Auvergne et de ses
majestueux paysages.
Éprise
de romans policiers et habituée des cours de justice qu’elle côtoie depuis
plusieurs années, Anne Alexandre a crée le personnage de Pauline Vogel,
une avocate clermontoise au caractère bien trempé, passionnée par son métier
et lesbienne convaincue. À travers elle, Anne Alexandre souhaite mettre
en relief ce métier encore peu connu du grand public. La romancière nous fait
ainsi découvrir les coulisses du palais, ses méandres et ses intrigues.
La Table du mort est le premier de la série des enquêtes de Pauline
Vogel. Une quête de la vérité des plus haletantes qui entraîne le lecteur à
la suite de cette avocate virevoltante dans un tourbillon de rencontres, d’interrogatoires,
de mensonges et d’histoires familiales rocambolesques.
Avocate commis d’office auprès de Simon Bak, jeune marginal accusé d’avoir
assassiné son oncle, propriétaire d’un célèbre restaurant de la région,
Pauline Vogel va s’employer à prouver l’innocence de ce client peu loquace
et que tout accuse. L’affaire, bien que difficile à défendre, aurait pu
être aisément résolue si la ravissante juge d’instruction, Laurence Le
Vigan, n’avait pas tant bouleversée l’avocate déjà prise au dépourvue
par la déclaration d’amour d’une ex-amante.
Écrit à la première personne, La Table du mort fait pénétrer les
lecteurs dans l’univers calfeutré d’un cabinet d’avocats et leur permet
de s’identifier avec cette héroïne trentenaire, bouleversante de
sensibilité qui peine à se reconstruire après la disparition de sa compagne.
Une avocate intrépide qui ne renonce jamais face à l’adversité et la
lenteur de l’appareil judiciaire mais qui, derrière cette efficacité sans
pareille, cache une femme fragile et hésitante. Une femme blessée qui ne sait
sur quel pied danser face à cette juge tumultueuse mais ô combien séduisante.
Et bien que l’affaire Simon Bak sera résolue avec brio, le dossier Laurence
Le Vigan est loin d’être clôt. Affaire à suivre, donc…
Anne
Alexandre, La Table du mort, roman, KTM éditions, janvier
2004, 215 pages, 15€.
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Jean
Michel Tinet, lui, émoi
Propos recueillis par manuscrit.com pour les éditions Le Manuscrit
Jean
Michel Tinet est né le 8 décembre 1964. C'est à la suite d'un
reportage sur la drogue à la télévision qu'il écrit son premier texte,
couchant sur le papier ses émotions, sa révolte, son besoin de donner ses
réflexions sur ce thème. Après, ce furent de nombreuses créations sous forme
de poésie, roman ou documentation. Jean Michel Tinet
se bat pour la liberté, l'amour, la fraternité entre doute et certitude.
« C'est en cela qu'il est un véritable poète et poète d'avenir »
dit de lui l'écrivain René Varennes. « Je le place dans la lignée de
Paul Eluard, Paul Fort et Jacques Laurent qui ont voulu croire en l'homme
jusqu'au bout en dépit de ce qu'ils en savaient ». Tel est Jean
Michel Tinet. Son interview, à l'image de son roman se veut touchante et
sensible. Soucieux de vouloir faire évoluer les mentalités, il insiste sur sa
volonté de pouvoir choisir son orientation sexuelle, sans jugement.
Quel
est votre parcours?
- Depuis l’adolescence j’ai toujours lu et écrit. D’abord des
poésies. Puis ce fut des pensées, citations, une pièce de théâtre, des
romans restés dans les tiroirs, des chansons mais également des documents dans
quelques revues et des textes pour des occasions diverses lors de manifestations
d’amis et connaissances. Sinon je suis agent de la fonction publique
territoriale dans un domaine festif et relationnel pour lequel il m’arrive d’écrire
quelques discours et textes. J’aime tout ce qui est papier de concret et
palpable : le toucher, fouiller, conserver…
Pensez-vous que votre roman autobiographique, qui relate la dépression d’un
homosexuel, peut aider à faire évoluer les esprits sur la question de l’homosexualité,
parfois encore taboue, ou encore incomprise ?
- Je pense et j’espère qu’il va aider ! L’objectif de ce roman
est de faire prendre conscience que chacun a le droit de choisir sa liberté
sexuelle et ne doit être jugé. Les ados, les parents, la société entière
doit réfléchir à cela et en parler. Où est la honte ? On est tous libres et
égaux en droits en théorie ? Alors il serait temps d’appliquer. C’est
un ouvrage pédagogique. Il montre aussi que l’on n’a pas le droit de se
foutre en l’air et que les hommes qui se marient pour faire semblant
détruisent non seulement leur vie mais aussi celle de leur entourage. Soyons
nous-mêmes ! Et je pense qu’il serait temps que nos politiques avancent dans
leurs mentalités et qu’ils comprennent que chacun est libre et doit vivre
comme il l’entend. D’autres pays l’on compris et pourtant beaucoup plus
conservateurs que nous, tel l’Espagne.
L’écriture de ce livre vous a-t-elle aidé à vous reconstruire, à mieux
vous connaître ?
- Ce fut une véritable thérapie. J’ai pu écrire pour le plaisir d’écrire
mais surtout extérioriser des démons, de la peur et des doutes. Exprimer des
forces et des faiblesses et des avis dans un contexte de dépendance et d’état
anormal au sens de la dépression. J’ai pu apprécier l’efficacité de ma
psy, profession dont je doutais, une femme formidable et découvrir les amis,
découvrir ceux qui le sont devenus et ceux aux abonnés absents…
Pensez-vous pouvoir aider, à travers ce témoignage les personnes qui
souffrent (dans leur relation amoureuse par exemple) ?
- J’espère bien. Mais la conclusion en refermant le livre est de dire que
gays, lesbiennes, hétéros sont les mêmes. Identiques. Et qu’il ne faut pas
jouer. Toute ma vie je n’ai ni fait semblant, ni milité. J’ai toujours
été moi-même. Ma sexualité ne regardait que moi. Ce témoignage dit aussi qu’il
ne faut pas être dépendant. Ce n’est plus de l’amour à ce niveau là.
Mais cela on ne le sait qu’après.
Quels projets d'écriture avez-vous pour l'avenir ?
- J’ai toujours des bouts de papier qui traînent dans la maison ou la
voiture ! J’écris en permanence, de jour comme de nuit et n’importe
où, des poèmes, des petites phrases, même pas longues et ensuite je
travaille. Un cd de chansons est en cours, un livret pédagogique à quatre
mains avec ma nièce, mais aussi un nouveau roman. Il me faut trouver le temps
de concrétiser tout cela.
Jean-Michel
Tinet, Lui, émoi, roman, éditions Le manuscrit, Paris, 2006,
267 pages,
21.90 €.
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Alec
Steiner en transports parisiens
par
Pierre Salducci
Depuis
le succès des Chroniques de San Francisco et de Queer
as folk, les gays et lesbiennes se sont découvert tout à coup une
passion pour les sagas, ces récits qui suivent les mésaventures d’un groupes
de personnages sur une longue période de leur vie. Surfant sur la vague de ce
nouvel engouement, plusieurs livres sont parus récemment en adoptant plus ou
moins ce procédé, comme par exemple Génération Arc en
ciel de Grib Borremans et Cécile
Bailly, ou Transports parisiens de Alec
Steiner. Si ce n’est que ce dernier titre fait vraiment cas à part en
raison des circonstances étranges qui entourent sa publication.
Remontons
un peu dans le temps. En 2000, surgit de nulle part une maison d’édition
nommée Diesel press qui publie d’un coup un immense premier roman en deux
volumes d’un illustre inconnu : Alec Steiner. L’auteur utilise
un pseudonyme, ne donne aucune entrevue et n’apparaît jamais nulle part. On
ignore son visage et nul ne sait qui se cache derrière ce nom. Et comme si ce n’était
pas assez, la maison d’édition est tout aussi anonyme… Impossible de savoir
qui édite qui, ni avec quels fonds. S’agit-il d’auto-édition ? D’un
projet ambitieux qui aurait avorté prématurément ? Ou d’un simple coup
d’argent organisé autour d’un succès populaire ? Impossible de le
savoir puisque Diesel press disparaîtra rapidement sans jamais s’intéresser
véritablement à un autre auteur que cet Alec Steiner, restant ainsi à
jamais la maison d’un seul titre.
Comme si ce n’était pas assez étrange, voici que l’histoire de Transports
parisiens ne s’arrête pas là ! Six ans plus tard, les deux volumes
du toujours aussi mystérieux Alec Steiner reparaissent chez une nouvelle
maison d’édition complètement inconnue : Les Trois rives. Tout comme
Diesel press en son temps, Les Trois Rives est inscrit en permanence aux
abonnés absents et ne figure nulle part. On ne lui connaît aucun autre titre.
De quoi, de qui s’agit-il ? Mystère. Alors que les romans gays qui ont
la chance de jouir d’une réédition sont aujourd’hui rarissimes (même Yves
Navarre n’arrivait pas à faire rééditer ses livres), comment expliquer
le destin si particulier de Transports parisiens ? Pourquoi ce roman
surgit-il toujours ainsi de nulle part dans le plus complet anonymat ? Qui
se cache derrière Alec Steiner et quelles sont ses intentions ?
Pourquoi ne se montre-t-il toujours pas à visage découvert ? Honte ?
Peur ? L’énigme reste entière.
En ce qui concerne le livre en tant que tel, il relate l’arrivée à Paris d’un
jeune provincial, Olivier, qui débarque de son Cahors natal officiellement pour
poursuivre ses études, mais surtout pour vivre sa sexualité et ses amours dans
la capitale française. Bien entendu, il s’ensuivra toute une galerie de
portraits des nouvelles connaissances qui peupleront rapidement son univers. Et
comme le milieu gay n’est jamais aussi grand qu’on l’imagine, on s’apercevra
avec le temps que tous finissent par se croiser et par tisser des liens étroits
voire étranges. Les couples se font et se défont, tout comme les carrières,
les amitiés et les grands projets. Quant au titre, il fait sans doute allusion
aux transports amoureux qu’on peut vivre dans la ville lumière car il n’est
jamais question ici de métro ou d’autobus.
Il faut mettre au crédit d’Alec Steiner un don indéniable pour la
formule (certaines expressions ou remarques sont dignes d’entrer directement
dans un dictionnaire des citations), un grand sens de l’observation et un
certain talent pour décrire et rendre compte des situations. Il a su créer un
univers aux figures multiples dont le parcours est jalonné d’événements et
de revirements de situation. Si ce n’est qu’en même temps tous ces
personnages se ressemblent plus ou moins et qu’il est parfois un peu difficile
de les identifier et de s’y retrouver. Par ailleurs, certains passages ont
tendance à s’étirer inutilement et diluent l’intérêt du lecteur, ce qui
donne l’impression de croiser des trous d’air dans l’histoire auxquels on
aurait aimé pouvoir échapper. Enfin, c’est triste et pessimiste à souhait. Alec
Steiner dépeint un monde composé uniquement de frustrés, de gars en
situation d’échec, de prétentieux, de ratés, d’obsédés sexuels et de cœurs
abandonnés incapables d’aimer. Est-ce véritablement le reflet de la
communauté gaie parisienne ? On peut admettre qu’elle ait des défauts
et des travers, mais de là à n’être que ça, il ne faut quand même pas
exagérer. Il doit bien y avoir des histoires d’amour et de succès, ou des
gais heureux sur les rives de la Seine…
Mais ce qu’il y a de pire dans Transports parisiens, c’est que le
premier tome ne se suffit pas à lui-même et qu’il faut absolument se
procurer le deuxième pour connaître la suite de l’histoire, si bien qu’on
est un peu prisonnier d’une saga qui n’en finit plus. Si on peut admettre
facilement l’idée de donner une suite à un roman, il est en revanche
décevant de devoir avaler trois cent cinquante pages pour ne parvenir
finalement qu’à poser les jalons d’un feuilleton incomplet. Indéniablement
un bon coup au niveau commercial parce que ça oblige à acheter la suite, mais
sur le plan éthique, ce n’est pas très honnête.
Alec
Steiner, Transports parisiens, roman,
éditions Les Trois rives, 2006, 365 pages.
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Caio
Fernando Abreu et le
visage-cliché de la mort
par Claire Cayron
Nouvelliste,
romancier, scénariste, auteur dramatique et journaliste,
Caio Fernando Abreu est un écrivain brésilien né
en 1948 à Santiago do Boqueirão. Cette petite ville de l'état du Rio Grande
do Sul, frontalière de l'Argentine, revient d'ailleurs dans son oeuvre sous le
nom de Passo da Guanxuma. Son grand-père Manuel et son père Zaél étaient
grands maîtres francs maçons ; sa mère professeur d’histoire et de
philosophie. Il sera un des plus grands écrivains de son temps avant de
disparaître prématurément à 48 ans, emporté par le sida. Son oeuvre est
aujourd'hui disponible en français aux éditions José
Corti.
Caio
Fernando Abreu a commencé à écrire dès l’âge de 14 ans, à
l’occasion d’un concours organisé par son lycée où fut couronné La Malédiction
des Saint-Marie, mélodrame situé dans un château des Pyrénées… En
publiant ce récit en 1995, dans un recueil en forme de biographie littéraire
intitulé en toute provocation : Brebis galeuses, l’auteur remarque
malicieusement : « Le succès fut énorme : les filles faisaient la queue
pour le lire (il n’y avait qu’une copie, écrite sur un cahier de la marque En
avant avec un stylo Parker 51) ».
Après des études de Lettres et d'Art Dramatique à Porto Alegre et quelques
publications en revue dès 1966, il s'installe à São Paulo de 1968 à 1994 et
travaille comme reporter notamment à la revue Veja, puis comme rédacteur et
chroniqueur au quotidien l'Estado de São Paulo. Mais les difficultés
politiques et économiques de la vie brésilienne lui ont fait exercer bien
d'autres métiers, notamment pour financer de nombreux voyages en Europe : il a
été plongeur à Londres, modèle aux Beaux-Arts de Paris, etc.. Il publie son
premier recueil en 1970. Dans les deux dernières années de sa vie, il s’était
retiré à Porto Alegre, capitale de son État d’origine ; il s’est alors
consacré à la révision de l’intégralité de son œuvre.
La bibliographie de Caio Fernando Abreu (prononcer abréou) comporte 8
recueils de nouvelles, 2 romans, 7 pièces de théâtre toutes représentées,
plusieurs scénarios et le recueil de ses chroniques dans le quotidien O Estado
de São Paulo, de 1986 à 1995, sous le titre Petites épiphanies. Il a
reçu dans son pays de nombreux prix et distinctions. Son œuvre est également
traduite en anglais, italien et néerlandais.
Admirateur de Clarice Lispector, qui l’appelait « Don Quichotte »,
son amie Lygia Fagundes Telles disait de lui qu'il est un « biographe des
passions ». Lui-même s’est ainsi défini en 1995, au bout d’une
courte existence passée à guetter, éprouver et transcrire les avatars de la réalité
: « Je suis un lieu commun incarné. Dans les années 50, j'ai fait de la
moto et dansé le rock. Dans les années 60, j'ai été arrêté comme
communiste. Puis je suis devenu hippie et j'ai tâté de toutes les drogues. Je
suis passé par une phase punk et une autre dance. Il n'y a pas une expérience-cliché
de ma génération que je n'aie vécue. Le sida est simplement le visage-cliché
de ma mort. » Son recueil Petites épiphanies s’ouvre sur cette déclaration
: « Quand tout paraît sans issue, on peut toujours chanter, je continue
à le penser. Voilà pourquoi j'écris ».
Caio
Fernando Abreu, Petites Épiphanies, traduction Claire Cayron,
Paris,
éditions José Corti, 2001.
Caio Fernando Abreu, Brebis galeuses,
traduction Claire Cayron, Paris,
éditions José Corti, 2002.
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Les
10 vies de Edmund White
Source :
e-llico
Ce
n’est pas une vie qu’Edmund White raconte dans
les mémoires qu’il vient de publier, mais bien plusieurs comme l’indique
son titre, Mes vies, qu’il va ensuite décliner
en une série de chapitres au ton forcément subjectif. Cela donne Mon père,
Mes femmes, Mes blonds, Mon Genet, Mes psys, Mes
tapins… pour une traversée jouissive de l’univers d’un grand écrivain
gay.
Mes
vies commence comme ça : « Au milieu des années 50 — j'avais 14 ou
15 ans —, j'ai déclaré à ma mère que j'étais homosexuel : c'était alors
le mot, homosexuel, dans toute sa majesté satanique, enveloppé de vapeurs d'éther,
mêlant le mal à la maladie. » Et le ton ne quittera plus cette liberté
sans tabous bien dans la manière d’un écrivain qui a toujours mis en avant
son homosexualité.
Il y a deux pôles dans la vie d’Edmund White : la littérature d’un
côté, et tout ce qu’exige l’art d’écrire comme discipline, comme
rigueur, comme entraînement quotidien ; et puis le sexe de l’autre, cet
espace de liberté absolu dont l’écrivain White va explorer, nuit
après nuit, tous les interstices. Mes vies navigue entre ces pôles
opposés et complémentaires, aussi essentiels l’un que l’autre à
l’équilibre du romancier, aussi présents chacun au fil des pages de cet
ouvrage qui se présente comme une confession sans fards. Car White n’a
rien à cacher, ni ses affres littéraires ni ses coups d’un soir, ni les
deuils liés au sida (des amants, Gilles Barbedette, Michel Foucault…) ni ses
amitiés prestigieuses (Salman Rushdie, Joyce Carol Oates, Susan Sontag…).
Voilà donc au galop, découpée par thèmes, l’existence d’un des
romanciers majeurs de l’Amérique contemporaine qui s’offre à nous, de
l’enfance bourgeoise dans l’Ohio profond aux bars interlopes de la
libération gay new-yorkaise, des rets d’une mère psy omniprésente aux
premiers succès littéraires (Oublier Elena en 1973), des USA où il est
retourné à cette Europe où il a longtemps vécu. Rien n’est oublié, ni la
découverte de son homosexualité ni les partouzes SM, ni l’écriture de sa
biographie de Jean Genet ni celle de cette autobiographie romanesque en
trois volumes (Un jeune Américain, La Tendresse sur la peau, La
Symphonie des adieux) qui est peut-être le meilleur d’une œuvre loin
d’être achevée.
Ouvrage libre certes mais surtout ouvrage de délivrance pour un écrivain en
pleine possession de ses moyens (il n’a que 66 ans), Mes vies scintille
des mille talents d’un White qui sait être tout à la fois drôle,
émouvant, scandaleux, polémiste, sensuel, sensible en étant toujours
brillant.
Edmund
White, Mes vies, récit autobiographique, Paris, éd. Plon, 23
€.

Charles
Gueboguo et l'homosexualité en Afrique
Par
Joel Gustave Nana
À
l'heure où beaucoup d'Africains considèrent encore l'homosexualité et la
bisexualité comme un fléau occidental propagé par la colonisation en Afrique,
ou comme une pratique liée à des cercles ésotériques, l'ouvrage du
sociologue camerounais Charles Gueboguo est un pavé
dans la mare des préjugés.
Né
le 23 mars 1979, Charles Gueboguo vient de publier le premier ouvrage de
sociologie consacré à l'homosexualité en Afrique sub-saharienne. Il s'agit
d'un travail de fond, étendu sur plusieurs années, une démarche de pionnier
et un acte de courage qui laisseront une profonde empreinte dans la sociologie
africaine tout en contribuant à l'évolution des mentalités.
En Afrique, le thème du suicide lié à l'homosexualité, ne fait tout
simplement pas partie des centres d'intérêt actuels des chercheurs. En outre
le phénomène de l'homosexualité, reste encore mal connu et largement
marginalisé. En effet, dans ces sociétés, l'homosexualité est largement déniée.
Comme argument, on fait appel au vide conceptuel et linguistique qui entoure
cette orientation sexuelle. Le raisonnement devient alors : comment parler de
quelque chose qu'on ne peut même pas nommer dans les langues vernaculaires
locales ? S'il n'y a pas de mot pour désigner une chose, n'est-ce pas la
preuve que cela n'existe tout simplement pas ? Et si l'on ne peut pas nommer
l'homosexualité, on peut encore moins évoquer ses conséquences comme par
exemple le suicide chez les homosexuels... Non seulement l'homosexualité
n'existe pas dans le vocabulaire, mais elle est aussi niée par le domaine
politique qui la condamne farouchement. En
effet, l'article 347 bis du code pénal camerounais stipule clairement que tout
individu qui a des rapports sexuels avec une personne de même sexe est passible
d'une peine d'emprisonnement de 6 mois à 5 ans et d'une amende de 20000 à
200000 FCFA.
Cependant, l'étude récente menée par Gueboguo prend le contre-pied des
idées reçues et met clairement en exergue l'existence de l'homosexualité en
Afrique en général et au Cameroun en particulier. Selon
lui, l'homosexualité au Cameroun ne relève pas du mythe, car il s'agit d'une réalité
bel et bien observable. Les homosexuels forment aujourd'hui dans ce pays une
sorte de communauté plus ou moins cohérente, d'ailleurs ils ont leur propre
marché sexuel. Par ailleurs, face à la rigidité sociale, l'auteur a pu
constater qu'ils ne se suicident pas pour autant. En effet, ceux-ci ont plutôt
développé une stratégie de camouflage de leurs activités sexuelles réelles.
C'est ainsi que, bien qu'ils s'identifient et s'acceptent comme homosexuels,
certains d'entre eux, pour faire bonne figure, ont également choisi
d'entretenir des rapports factices avec des partenaires de l'autre sexe.
D'autres sont même allé jusqu'à établir des unions officielles avec ces
partenaires de circonstance, tout en ayant une activité sexuelle intense avec
leur partenaire habituel ou autres.
Ainsi, ce qui semble être un paradoxe n'est en réalité qu'un moyen, une
astuce pour tromper la vigilance de l'entourage proche, et ça marche toujours.
A Yaoundé, les homosexuels désignent ce type de partenaire de façade sous le
terme de « nfinga ». C'est la traduction dans l'une des langues locales du mot
« couverture », et cette expression révèle bien qu'il s'agit d'une mascarade
pour se couvrir et assurer ses arrières, pour ne pas sortir du « nkuta »
comme ils disent. En français, on parlerait de sortir du placard. Ce camouflage
sert éviter tout recours au suicide, puisque grâce à sa couverture,
l'individu est accepté et réintégré dans son milieu d'appartenance.
L'homosexualité au Cameroun est aussi étroitement liée à la sorcellerie.
De tout ce qui précède, il ressort que l'attitude sociale réprobatrice vis-à-vis
de l'homosexualité peut être un facteur majeur, mais pas principal, de suicide
chez les homosexuels. Cependant, le Cameroun a ceci de particulier que face à
cette hostilité, les homosexuels ne pensent pas au suicide. À la place, ils préfèrent
jouer le jeu que la société leur impose, en se dotant d'un partenaire de
l'autre sexe pour se faire accepter, tout en maintenant leur activité
homosexuelle de manière cachée. C'est que Charles Gueboguo désigne
comme une stratégie de camouflage.
En raison de l'homophobie ambiante au Cameroun, il faut souligner les menaces
d'agression physique, les insultes et la pression sociale dont est victime Charles
Gueboguo, qui a dû s'éloigner de sa famille pour ne pas la mettre en
danger. Il faut également souligner la solitude extrême d'un jeune homme
attaché à sa terre natale, et saluer son courage et sa dignité, qui ouvriront
la voie à d'autres personnes sur le continent africain.
Charles
Guebogo, La Question homosexuelle en Afrique, le cas du
Cameroun, étude sociologique, Paris, éditions de L'Harmattan, 2006,
188 pages, 17 €.
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Gertrude
Stein, une avant-gardiste philosophe
par Shawn Mir
Gertrude
Stein est née à Allegheny, Pennsylvanie, le 3 février 1874. Dès ses
premières confidences, d'emblée, elle nous donne le la. « J'écris pour
moi-même et pour des inconnus ». Nombriliste, elle le sera toute sa vie.
Il faut que les autres tournent autour d'elle : sa compagne Alice, ses
amis, mais aussi les artistes qu'elle aidera en songeant secrètement qu'un
jour peut-être ils deviendront célèbres ! Aujourd’hui encore, la
portée philosophique de sa pensée et l'hermétisme de ses phrases font de Gertrude
Stein un écrivain extrêmement moderne qui ne mâchait pas ses mots.
Gertrude
Stein est anti-conventionnelle, excentrique à l'excès. Elle pratique
pendant un temps l'écriture automatique. Après avoir abandonné ses études de
médecine, elle se lance dans l'écriture de Mélanctha, la plus longue
et la plus stylistique de ses histoires. Il s’agit d’une transposition du
drame lesbien qui est le sien. Dans les écrits de Stein apparaît en
filigrane l'ombre de sa mère perdue toute adolescente et qui la poursuivra sa
vie durant. On y retrouve aussi omniprésent le thème de l’impossibilité de
créer un lien durable et mature avec une autre femme. Son histoire avec Alice
Toklas durera cependant 37 ans.
Plus connue comme mécène que comme écrivain à son époque, elle est très
théâtrale et se met volontiers en scène avec Matisse, Picasso, Hemingway,
Sherwood Anderson, Paul Bowles, Carl Van Vechten, Guillaume Appolinaire, Erik
Satie et bien d'autres, au 27 rue de Fleurus où elle vit avec Alice et où elle
tient salon. Tandis que Gertrude discutait avec ces messieurs, Alice conversait
avec leurs femmes dans la pièce d'à côté. Dans ce couple lesbien, les rôles
renvoyaient au malheureux stéréotype hétérosexuel. Gertrude Stein ne
fut jamais inquiétée du fait de son lesbianisme et fréquenta un autre couple
aussi célèbre que le sien, Adrienne Monnier et Sylvia Beach, ainsi que
Nathalie Barney qui avait le salon lesbien le plus connu de Paris. Dans les
milieux littéraires et aisés, cela ne pouvait être une gêne en aucune sorte.
Bien qu'elle fut un écrivain prolifique, Gertrude Stein eut énormément
de difficulté à être publiée, sans doute en raisons de ses écrits sulfureux
ou par trop originaux. Le lesbianisme est au centre de plusieurs de ses livres.
Dans Two (1908-1912) elle relate le conflit qui l’opposa à son frère
Léo en raison de son double statut de femme écrivain et lesbienne ! Dans Miss
Furr et Miss Skeene (1922) elle fait le portrait d'un couple lesbien :
Maud Hunt Squire et Ethel Mars. Cette dernière classe les femmes en trois
catégories : les décoratrices, les intérieures, les intrigantes. Lifting
Belly (1953) raconte la façon de faire l'amour entre femmes.
Les portraits de femmes dans les écrits de Gertrude Stein sont aussi sa
façon d'exprimer sa sensibilité. Elle dresse des portraits de groupe; de
trios, de duos. Elle décrit les gens par nationalité : les Italiens, les
Américains... Nous sommes dans le domaine de la classification, du
scientifique. Nous retrouvons la trace du début des études en médicales
entreprises par l'auteure.
En 1933, Autobiographie d'Alice Toklas la rend enfin célèbre.
Dans les années qui suivent, Gertrude est de plus en plus préoccupée par les
problèmes d'identité. Elle se demande comment la connaissance de l'identité
peut-elle être décrite, transmise ou comprise. En 1946, Brewsie and Willie
expose les affres de l'après-guerre industrielle mais traite aussi de l'espoir
des droits des femmes. On y trouve déjà sous-jacent le développement d'une
sensibilité gay distincte dans une camaraderie homosociale encouragée par la
seconde guerre mondiale. Gertrude Stein décède à Neuilly-sur-Seine, en
France, le 27 juillet 1946.
À noter que les éditions L'Harmattan ont
publié en 2000 un recueil de lettres entre Gertrude
Stein et l'écrivain gay surréaliste René Crevel.
Une correspondance passionnante entre deux auteurs avant-gardistes qui
refusaient de cacher leur homosexualité.
Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein,
Paris, L'Harmattan, 2000, 270 p. [Traduction, présentation et annotation
par J-M. Devésa].
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Irrésistible : événementiel et célébration
d'union gay et lesbienne