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Novembre 2006 - Numéro 46 - 4e année ©

 

Les dix meilleurs titres gays : palmarès de Olivier Gainon

 


 


Quand la bande dessinée aborde les questions de genre
par Pierre Salducci

Cet automne, deux nouveautés en bande dessinée abordent les questions de genre. Un premier album, signé Freddy Nadolny Poustochkine, évoque avec subtilité les ambiguïtés et la sensualité des jeux de garçons pendant l’enfance, tandis que dans le second, Alison Bechdel nous livre une autobiographie familiale à l'humour sombre et à la lucidité éblouissante qui met en scène la découverte de sa propre homosexualité.

De l’enfance, Freddy Nadolny Poustochkine a choisi d’extraire ce que la mémoire garde habituellement comme un grain de honte, un « pépin » de gêne. Dans La Chair des pommes, chacune des cinq histoires mettent en scène l’amitié entre garçons, les relations fraternelles, et finissent par constituer un puzzle, celui de la quête de l’identité. Avec une économie de mots et une aisance graphique impressionnante, l’auteur transmet là, un ressenti d’une infinie précision sur l’ambiguïté de cet âge, les frétillements sensuels qui agitent les garçonnets querelleurs et la peur délicieuse de l’inconnu. On les voit enfourcher leur vélo, fumer leurs premières cigarettes, goûter à l’ennui, palper la solitude, éprouver l’attente. Cette attente chargée de tension et d’électricité, celle d’avant l’orage, celle que l’on rompt en croquant la pomme. Une puissance sourde et sensuelle traverse cette première bande dessinée et y diffuse un charme discret d’une magie toute vénéneuse.
Freddy Nadolny Poustochkine est né dans le Loiret en 1977 d’un père d’origine ukrainienne et d’une mère française. Sa soif d’indépendance et sa passion du dessin élargissent considérablement sa vision du monde. Aux Arts Décoratifs de Strasbourg, il prend conscience du potentiel que représente la bande dessinée. Diplôme en poche, il part au Vietnam pour un périple de quatre mois qui le marque tellement qu’il y retourne trois ans plus tard et décide d’apprendre le vietnamien. Freddy vit actuellement à Strasbourg.
Secrets de famille, déchirures cachées, enfance gothique, anxiétés sexuelles et grande littérature sont les éléments essentiels de Fun Home, de l’américaine Alison Bechdel. Cet album largement salué par la critique fait intervenir Bruce Bechdel, le propre père de l’auteure, qui enseigne l'anglais dans une petite ville de Pennsylvanie tout en dirigeant le Fun Home, le salon funéraire familial. La sensibilité de cet homme, sa passion des livres, son raffinement s'expriment tant dans l'embaumement des corps que dans la restauration obsessionnelle de sa maison et la dictature esthétique à laquelle il soumet sa femme et ses trois enfants.
La jeunesse d'Alison, sa fille, est envahie par l'ombre de ce père aux secrets brûlants, ogre des sentiments à la fois distant et infiniment proche. Elle découvre en même temps sa propre homosexualité et celle, soigneusement cachée, de ce tyran charmant, inconséquent et tourmenté, dont la mort brutale à 44 ans a tout d'un suicide. Dépassant de loin sa fonction d'exorcisme personnel, cette plongée vertigineuse dans les non-dits d'une famille américaine est le prétexte à revisiter l'une des plus grandes révolutions du XXe siècle – celle des genres sexuels.

Freddy Nadolny Poustochkine, La Chair des pommes, éditions Ego comme X, Angoulême, 138 pages, noir et blanc, 21 €.

Alison Bechdel, Fun Home, traduit de l'anglais par Corinne Julve et Lili Sztajn, éditions Denoël Graphic, Paris, 2006, 240 pages, 20 €.

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Éric Jourdan ou la liberté absolue : Entrevue (2e partie)
par Pierre Salducci

Dans cette seconde partie de l’entrevue exclusive que nous a accordée Éric Jourdan, l’auteur poursuit son bilan de 50 années d’écriture.

D’après vous, le fait d’avoir été révélé à 17 ans à peine par un premier roman, comme François Sagan avec Bonjour Tristesse ou Radiguet avec Le Diable au corps, a-t-il joué en votre faveur ou avez-vous trouvé cela difficile à porter par la suite ?
- Je n’ai pas été révélé, mais honni aussi, mis à l’écart, interdit. Ce fut de la pluie sur les ailes d’un canard. J’ai les épaules assez larges pour supporter ce « petit » poids.

L’interdiction des Mauvais Anges en 1956 en a fait un roman culte et de vous un écrivain mythique, une sorte de martyr de la cause… Quel regard portez-vous sur ces événements ?
- Je ne suis pas un martyr. Ce n’est pas dans ma nature. Le livre reparut en France chez au moins 4 maisons différentes, sans compter les éditions de luxe « au dépens d’un ami ». Il y a eu d’ailleurs des éditions tronquées, ça m’est arrivé avec quatre de mes livres. Ils reparaissent dans l’éclat (je le dis en m’amusant) de leur jeunesse.

Vous êtes toujours resté très secret sur votre vie privée, je crois même que vous publiez sous un pseudonyme, pourquoi tant de mystère ? Accepteriez-vous de nous en dire un peu plus sur vous aujourd’hui ?
- Voir la réponse 2 : Pour vivre heureux, vivons caché. J’ai eu au moins 4 noms, je parle d’état civil. Mes parents réels, je dirai seulement ça, étaient tous deux des enfants naturels. Ça a produit le garçon que je suis devenu. Dans la vie, comme les gémeaux, j’ai beaucoup de copains.

Votre œuvre en général est plutôt connectée avec le réalisme et la modernité, elle se veut le reflet d’une certaine actualité, vous avez pourtant écrit un roman qui se passe sous l’Antiquité grecque et qui se présente comme une reconstitution historique, Le Songe d’Alcibiade. À première vue, c’est un sujet qui n’a rien de commun avec vos autres livres. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
- Le Songe d’Alcibiade. Puisque c’est le livre qui vient de paraître, c’est ce qui vous pousse à me poser des questions. C’est un livre double, pas un roman historique. Extérieurement, il y a le monde grec. J’ai dû, pour « voir » Athènes à l’époque, me taper Pausanias, en grec et en anglais pour tout saisir, c’est un Baedefrer fort ennuyeux, mais les lieux sont au moins tels qu’à cette époque. J’ai alors projeté beaucoup de passages de ma propre vie dans celle d’Alcibiade et inversement. Notamment mes réactions personnelles, mon père adoptif, la fille que j’aimais à 16 ans, puis le garçon qui m’a fait battre le cœur, puis après les garçons. Il n’y a pas de roman historique, nous vivons toujours les mêmes désirs et les mêmes rêves. J’espère que ceux qui aiment mes livres le saisiront et feront à Alcibiade une place à part en l’honneur de l’Athénien et du Parisien que je suis.

Sur notre site, La Référence, nous publions un palmarès des meilleurs romans gais et Les Mauvais Anges est un des titres les plus souvent cités par les lecteurs interrogés. Êtes-vous surpris par ce choix ? Quel effet cela vous fait ?
- Très touché et très heureux, puis-je à mon tour dire merci à mes lecteurs ?

Certaines critiques vous ont reproché une obsession pour la sexualité, des personnages plus ou moins névrosés, et une certaine attirance pour le sado-masochisme et la flagellation, mais vous êtes aussi par excellence le chantre de l’amour fou, est-ce que ce sont justement ces sentiments passionnés qui mènent systématiquement à de telles extrémités ?
- En France, en 50 ans, je compte « mes » critiques sur mes dix doigts. La sexualité est faite non seulement de désirs, mais de sentiments. Les deux mêlés, ça donne tout ce qu’on veut. Le paroxysme est plus vite atteint par une phrase dans mon livre que dans la vie, ou du moins, ça semble plus brut, comme on le dit d’un diamant.

J’ai lu à votre sujet « un grand don si souvent galvaudé par la suite », comme si plusieurs lecteurs semblaient ne plus jamais avoir vraiment retrouvé l’auteur des Mauvais anges dans vos autres livres, avez-vous quelque chose à répondre à de telles remarques ?
- J’ajoute « galvaudé » à mon palmarès d’adjectif. C’est simplement que je ne suis pas fait pour ce genre de lecteurs. On ne peut pas refaire toujours le même livre. D’autre part, comme vous pouvez le voir dans mes autres réponses, je ne me suis jamais voulu ou senti « écrivain » comme on l’entend. J’écris pour m’expliquer à moi-même, alors que je reste obscur pour les autres. Dans chacun de mes livres – je ne dis pas « roman » et j’allais presque écrire « aveu » - il y a toujours ce qui m’est arrivé. Ce n’est pas là où je crois, mais ça m’échappe dans des détails. Il serait facile de noter aussi les points de contact entre mes différentes histoires et de me les jeter à la face : « Assez ! » Mais je ne le désire pas. D’une certaine façon, chacun est libre, sauf parfois à l’intérieur de lui-même. J’essaie de communiquer la liberté absolue.

Éric Jourdan, Le Songe d'Alcibiade, éditions H&O, Béziers, 2006, 176 pages, 15 €.

Voir les livres d'Éric Jourdan : L’Amour brut, Saccage, Le Songe d'Alcibiade, Aux gémonies

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Nicolas Henri en bleu Caraïbes
par Pierre Salducci

Rares sont les livres qui abordent le thème de l’homosexualité en Haïti et c’est sans doute le mérite principal de Bleu Caraïbes de Nicolas Henri. En effet, cet auteur belge nous livre ici un portrait sans pudeur d’une série de rencontres qu’il fit lors d’un séjour dans la patrie de Toussaint l’Ouverture au début des années 80.

Plus qu’un roman, Bleu Caraïbes se présente en fait comme un récit de voyage qui fait la part belle à la plastique des corps bien plus qu’aux curiosités touristiques. Le narrateur passe de garçon en garçon, et ses diverses excursions en terre haïtienne lui servent toutes de prétexte à engager un nouveau guide et à s’offrir de nouveaux plaisirs. Chaque chapitre porte le nom d’un de ces éphèbes et l’on passe ainsi de Jean Ti-bois à Gustave, puis à Louis, Junior, Jimmy, et ainsi de suite jusqu’à Jean-Guy, Calixte et Jean-Gary. De beaux prénoms associés à de beaux souvenirs. Tous sont très jeunes, souvent moins de vingt ans, et motivés bien plus par le souci de gagner quelques sous tant bien que mal (pour payer leurs études, disent-ils) plus que par un véritable désir homosexuel. Plusieurs entretiennent parallèlement des relations avec des filles, l’un d’entre eux a même déjà un enfant. Indirectement, Nicolas Henri nous pose ainsi la question de la pauvreté et de la prostitution même si c’est loin d’être le sujet principal de son propos.
Bleu Caraïbes se déroule au fil du rythme lent de la vie antillaise. Entre deux orages, et sous une chaleur accablante qui ne lâche jamais, il se passe peu de chose, voire presque rien. On oublie tout à fait dans ces pages toute volonté de créer un suspense, une intrigue ou de proposer la moindre analyse psychologique ou sentimentale. L’observation reste à la surface des épidermes ce qui vaut d’ailleurs à l’ouvrage d’être présenté dans la catégorie « érotisme ». À la fin de son périple, le narrateur a tellement joui qu’il n’arrive plus à rien. Il s’en retourne alors à la vie monacale de sa Belgique natale avec le sentiment heureux d’avoir accompli sa mission et d’avoir fait suffisamment le plein de sexe pour parvenir à supporter l’abstinence des jours à venir.
Il fut un temps où Haïti était une terre promise à un riche avenir, une perle caribéenne où l’on parlait français et où il faisait bon vivre. On sait aujourd’hui qu’il ne reste plus grand-chose de ces belles espérances. À l’heure où toute initiative touristique a complètement disparu de l’île et où il est impossible pour un Blanc de se promener librement, on ne peut s’empêcher d’éprouver un brin de nostalgie à la lecture de Bleu Caraïbes qui nous parle d’un temps, pourtant pas si lointain, où l’on pouvait encore explorer le territoire de ce qui fut la première république noire sans prendre le risque de se faire kidnapper pour être échangé contre une rançon à peine a-t-on posé le pied par terre. Bleu Caraïbes a obtenu le prix du roman gay 2004.

Nicolas Henri, Bleu Caraïbes, roman, Éditions Cylibris, Paris, 2004, 204 pages, 17 €.

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Portrait de Stephen McCauley
par Pascal Eloy

Notre chroniqueur a eu la chance de rencontrer l’écrivain américain Stephan McCauley de passage à Montréal. Tous deux se sont retrouvés dans la bibliothèque d'un grand hôtel du centre-ville. Portrait d'un homme sensible et attachant.

D’un naturel assez timide, Stephen McCauley dégage, dès le premier contact, une grande impression de gentillesse, non pas une gentillesse de façade parce qu’il est en campagne promotionnelle, mais quelque chose d’inné qu’il offre à chacun avec un grand sourire. Rapidement, nous avons abordé la question de la psychologie de ses personnages. En effet, dans la plupart de ses ouvrages, le héros se sent assez mal dans sa peau et se pose beaucoup de questions sur le sens de sa vie. Si Stephen McCauley s’est autrefois presque autant interrogé que ses personnages il a découvert avec le temps une certaine sérénité et vit le moment présent en jouissant de toute la richesse qu’il peut procurer.
À quoi bon s’interroger sur ce que l’on ne possède pas ou plus, à quoi bon fabuler sur un hypothétique avenir ? N’est-il pas plus sage, plus simple et finalement, plus intelligent de vivre pleinement le moment présent avec toutes les joies et les possibilités qu’il peut offrir. C’est, en tout cas dans cette démarche que l’auteur place la signification de la vie !
Si le romancier concède qu’il peut être difficile d’être pleinement heureux en tant qu’être humain, cette vision de la vie le conduit à développer un optimiste raisonné teinté de beaucoup de patience, une patience vient peut-être aussi du fait que l’auteur pratique régulièrement le yoga depuis de très nombreuses années. Il a même enseigné cette discipline dans des sous-sols d’église lorsqu’il était plus jeune… En fait, pour lui, le bonheur tient surtout à deux qualités essentielles : la gentillesse et l’humour !
Interrogé sur sa vision de l’homosexualité, l’auteur pense qu’il s’agit de quelque chose de « normal », qui va de soi. Dès son premier livre, il a voulu parler de personnages qui acceptent cette part d’eux-mêmes comme une donnée de base que le lecteur peut recevoir ou rejeter librement. Par ailleurs, l’écrivain souligne qu’aucun de ses romans ne raconte de coming-out parce que si le sujet l’intéresse sur le plan personnel, il ne constitue pas, selon lui, un thème littéraire essentiel.
Il le reconnaît, Stephen McCauley a longtemps pensé que la vie doit être plus simple pour les hétérosexuels. Toutefois, il semble qu’il n’en soit plus si sûr aujourd’hui. En effet, il pense plutôt que les problèmes existent quelle que soit la sexualité, mais qu’ils sont différents. C’est ainsi qu’il est maintenant persuadé qu’il est plus important de s’interroger sur le problème de la durée dans les relations de couple que sur les « particularités » d’une sexualité par rapport à une autre.
Dans le même ordre d’idée, le milieu gay n’est présenté que d’une façon très ironique et éloignée dans les romans de McCauley. Cela reflète sûrement la propre expérience de l’auteur qui, même s’il a une majorité d’amis gays, ne fréquente par pour autant « le milieu ». En fait, quel que soit le domaine, hormis celui de l’écriture, l’auteur se sent assez extérieur au monde, plus observateur qu’acteur. Cela lui permet de garder son indépendance dans toutes les situations et d’emmagasiner ainsi nombres d’informations qui constitueront, un jour ou l’autre, le matériel dont il se servira pour écrire.
C’est ainsi qu’il s’est tour à tour intéressé à l’écologie et à l’environnement (voir son livre L’Art de la fugue), le monde de la télévision (voir La Vérité ou presque), les relations de couple (voir L’Objet de mon affection), jusqu'aux conséquences des événements du 11 septembre sur les mentalités américaines (son plus récent titre Sexe et dépendances)... Souvent comparé à Woody Allen, McCauley réussit parfaitement tout comme lui à écrire avec intelligence, acuité et finesse sur des sujets qui nous touchent par leur actualité ou qui nous obligent à réfléchir sur la société que nous voulons pour demain... Le tout sous couvert de légèreté et d’ironie.
Bref, avec son regard timide et charmeur, Stephen McCauley est un observateur attentif et précis de ses contemporains, de leurs travers et de leurs habitudes. Mais c’est aussi un homme attentif aux autres et soucieux de leur bien-être.

Stephen McCauley, Sexe et dépendances, éditions Flammarion, Paris, 2006, 311 pages, 19.90 €.

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Nicolas Henri dans la nuit de Mortefagne
par Pascal Éloy

Après Bleu Caraïbes, son premier roman remarqué, le retour en librairie de Nicolas Henri ce trimestre était particulièrement attendu. Édité chez H&O, La Nuit de Mortefagne bénéficie en plus d’une superbe couverture signée par le couple de photographes Pierre & Gilles.

1960. Abbaye de Mortefagne, Belgique. La petite communauté religieuse qui vit en autarcie, voit son existence bouleversée par l’arrivée d’un jeune novice, tout droit débarqué du Katanga. Manuel Beaufort, d’une beauté insolente, sème le trouble chez ses petits camarades en usant de sa sensualité débordante. Nicolas, un doux rêveur, poète en proie au doute de sa vocation, ainsi que frère Matthieu, un jeune religieux chargé de réaliser une fresque pour la chapelle, tomberont tous deux sous le charme voluptueux et combien sulfureux de ce libertin ténébreux.
La Nuit de Mortefagne est une peinture passionnante de l’univers du monde religieux. Avec ses personnages attachants, tous ces garçons amputés de leur adolescence, castrés du trouble de leurs premiers émois, abandonnés à une parole divine qui, en passant de la soumission à l’obscurantisme, broie les candeurs légitimes de la fin de l‘enfance. Tour à tour, chacun d’eux prend la parole et on découvre ainsi diverses interprétations d’un même événement. Une nouvelle émotion nous submerge alors. Car même si l’œuvre est avant tout un divertissement, cette forme de narration trouve ici, toute sa dimension et sert très efficacement le véritable propos du roman : la condition de jeunes homosexuels dans un environnement catholique et conservateur, où l‘hypocrisie est parole d‘évangile.
Même si certains passages ralentissent légèrement le rythme du récit (les scènes avec le « protecteur » de la tante de Manuel desservent davantage l’histoire qu’elles ne l’éclairent), l’auteur nous livre ici une œuvre réussie et captivante. Nicolas Henri parvient à créer une véritable atmosphère autour de cette abbaye perdue dans les hautes fagnes, isolée au cœur de ces tourbières aux sinistres légendes, nourries par les morts tragiques de tant d‘hommes égarés. On écoute le vent glacial des plaines se faufiler entre les couloirs sombres et on ne peut s’empêcher de penser à Doyle ou à Du Maurier.
La Nuit de Mortefagne se lit avec délectation grâce au réel talent de son auteur. C’est une œuvre sans prétention, sincère d’un bout à l’autre, et dont la joliesse de l’écriture nous invite dès aujourd’hui à prendre rendez-vous avec les prochains livres de Nicolas Henri.

Nicolas Henri, La Nuit de Mortefagne, roman, éditions H&O, Béziers, 2006, 236 pages, 17 €.

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Claire McNab et l’île du double jeu
Par Christel Marque

Australienne d'origine, Claire McNab vit depuis une dizaine d'années dans les environs de Los Angeles. Écrivaine prolifique, elle a déjà publié une cinquantaine de livres dont les thèmes vont de la fiction policière aux histoires pour enfants. Elle est l'auteure des douze romans de la série des enquêtes de Carol Ashton qui a connu un vif succès outre-atlantique. Elle enseigne les techniques d'écriture à l’UCLA et met aujourd’hui sa plume au service de l'exotisme et du dépaysement en proposant à ses lecteurs de partir à la découverte de l'Australie, merveilleux pays qui était déjà au centre du roman Antipodes, son précédent livre.

L'Île du double jeu propose une intrigue policière qui résonne de l'exotisme et du charme de la Grande Barrière de Corail, décor paradisiaque où vont se jouer drames humains et passionnels sur fond d'une romance lesbienne que l'auteure nous dévoile tout en délicatesse et sans aucun voyeurisme. Dans ces pages, la volupté d'une rencontre charnelle entre deux femmes superbes s'allie à la duplicité des sentiments de l'héroïne, partagée entre son devoir et son désir.
Mêlant intrigue policière et intrigue amoureuse, Claire McNab nous invite à suivre les aventures de l'agent secret Denise Cleever, alias Denise Hunter, devenue barmaid sur Aylmer Island, pour les besoins de son enquête. Sur cette île, tout se prête à la détente et au doux plaisir du farniente : paysages somptueux, hôtel luxueux et personnel avenant. Mais la beauté des lieux se trouve rapidement ternie par deux décès aux circonstances étranges.
Denise Cleever s’engage aussitôt dans une enquête complexe. Infiltrée au sein du complexe hôtelier de la puissante famille Aylmer, la voici qui met tout en œuvre pour percer le mystère de cette île paradisiaque, nous entraînant dans une formidable chasse à l'homme, particulièrement dangereuse, jusqu’à un dénouement des plus surprenants.
Mais en plus des risques qu’elle prend pour résoudre les crimes, un autre danger guette Denise Cleever : celui de succomber aux avances de la ténébreuse et secrète Roanna, fille de la famille Aylmer, réputée pour ses frasques amoureuses et son caractère impétueux. Denise Cleever parviendra-t-elle à résister à cette voluptueuse tentation ? Enfin, sous quel nom se laissera-t-elle emporter dans cette impétueuse liaison avec la magnifique Roanna Aylmer ? Pourra-t-elle redevenir la véritable Denise Cleever ou devra-t-elle rester enfermée dans le personnage de barmaid sans éclat et passe-partout qu’elle a composé pour l'occasion ?

Claire McNab, L'Île du double jeu, roman, KTM éditions, Paris, septembre 2006, 165 pages, 15 €.


 


Mireille Bertrand fait une différence
Par Geneviève Allard (source : L’Express d’Outremont)

Mireille Bertrand propose de lever le voile sur plusieurs tabous reliés à l'homosexualité avec son livre L'Obstacle d'une différence: Paroles de gais, réflexions et confidences. Ce collectif recueille les réflexions de huit hommes, dont le designer Philippe Dubuc, le comédien-humoriste Alex Perron, le journaliste Luc Boulanger, l'écrivain Pierre Salducci ou l'artiste Zïlon, ainsi que trois intervenants anonymes.

Dans ces entretiens Mireille Bertrand a voulu aborder les questions suivantes: Être gais, aujourd’hui, au Québec, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Quels obstacles quotidiens doivent-ils affronter ? Que pensent-ils du Village et des événements entourant la communauté gaie ? Veulent-ils des enfants ? Et, surtout, sont-ils heureux ? Tour à tour, ils parlent de leur enfance, de leur adolescence, de leur vie adulte, de l'importance ou non de faire son coming out, de leur vie professionnelle, d’amour, d'amitié et d'homophobie. Au final, tous ont en commun un témoignage touchant et franc, qui porte à réflexion.
Relationniste et agente littéraire depuis une vingtaine d'années, Mireille Bertrand reconnaît qu’elle a été influencée notamment par la sortie des livres Paroles d'hommes de Mathias Brunet et Paroles de femmes d'Anne-Marie Villeneuve, qui donnaient tous deux la possibilité à des descendants d'Adam et d'Ève de s'exprimer sur la masculinité, la féminité et tous les thèmes de société qui y sont rattachés. Pour son propre livre, Mireille Bertrand a préféré écouter ceux dont on entend trop peu la voix. « Depuis que je suis toute petite, je suis sensibilisée à tout ce qui est différent, à ce qui choque. Les gais dérangent encore beaucoup. [...] J'ai choisi ces hommes presque par hasard, en ayant consulté des gens du milieu. Je ne voulais pas non plus tomber dans le cliché et donner la parole à des gais déjà plus connus, comme Michel Tremblay et Daniel Pinard, bien que je les respecte énormément », explique-t-elle à propos de ses choix.
Du sida au barebacking, en passant par les relations amoureuses et la famille, Mireille Bertrand fait réagir ses intervenants en adoptant une méthode journalistique. Ses questions apparaissent d'une étonnante simplicité, mais soulèvent bien des discussions et des émotions. « Même si les questions étaient préparées à l'avance et vues par la majorité des interviewés, dit-elle, la question ouverte a permis à chacun d'entre eux de se prononcer sur ce qu'il voulait, et a laissé libre cours à des échanges intéressants et instructifs. »
Au début du projet, qui a bien failli avorter, la difficulté était de trouver des intervenants qui acceptent de se livrer à cœur ouvert. Mireille Bertrand voulait aussi parler de l'homosexualité féminine, mais les plans ont changé en cours de route. « Premièrement, aucune des femmes que j'ai contactées n'a fait suite à mes appels. Je me suis aussi rendue compte qu'à part le fait que les gais et les lesbiennes aiment tous deux une personne du même sexe, ils n'ont pratiquement rien en commun. Aussi, je crois que les gais prennent plus de place dans la société. »
Mireille Bertrand a pris deux ans et demi pour écrire ce premier livre et elle n'a actuellement pas de projet pour en écrire un autre ; elle espère surtout que ce bouquin servira d'outil pour alimenter les débats et les discussions. « En 2006, il y a encore beaucoup de chemin à faire, mais la porte est entrouverte. [...] On voit aussi que même si ces hommes ont fait leur coming out, ils ne sont pas toujours nécessairement prêts à se confier ».
Assurément, cet ouvrage suscitera des discussions et, qui sait, servira à démystifier cette réalité. Comme le dit Philippe Dubuc à la fin de son entretien, au moment où Mireille Bertrand le remercie : « Si ça peut aider des gens, surtout les jeunes, je l'ai fait pour cette raison. » Ce qui ressort le plus de ces entretiens, c’est justement cette volonté qu’ont les gais de vouloir témoigner de ce besoin légitime d’être aimés et respectés avec leur différence.

Mireille Bertrand, L'Obstacle d'une différence : Paroles de gais, réflexions et confidences, éditions Québec Amérique, Montréal, 2006, 208 pages, 19.95 $.

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Geneviève Pastre en apesanteur
Source : Lezzone

Qui mieux que Geneviève Pastre pouvait retracer l'histoire du mouvement gai et lesbien ? Plus que des mémoires personnels, l'auteur a rassemblé dans Une femme en apesanteur ce qui fait de sa vie une trajectoire. Femme de terrain autant qu’artiste engagée, elle nous livre, chemin faisant, ses réflexions et ouvre des perspectives sur le monde contemporain.

Témoin direct et actrice importante de la nébuleuse gaie, lesbienne et féministe, Geneviève Pastre pose un regard personnel et indépendant sur les dernières décennies. Son ouvrage se veut une réponse directe et provocante aux livres déjà parus sur l'histoire du féminisme et particulièrement du mouvement gai et lesbien. Elle corrige, nuance, complète et renouvelle une page d'histoire loin d'être finie autant qu'une aventure personnelle.
« Je savais que j'aimais le corps, la grâce, le visage féminin. Je fus apparemment vaincue aux alentours de mes 24 ans. Je me débattis exactement comme quelqu'un se noie. Et depuis tors, c'est une joie constante, en dépit des douleurs que comporte toute vie, en même temps qu'un sentiment de force inaltérable de m'être trouvée, d'avoir trouvé les femmes, et de savoir que c'est ce qui me fait vivre, agir, penser, rire, écrire, aimer et, du même coup, pouvoir penser le monde. » déclare-t-elle dans son ouvrage.
Geneviève Pastre nous livre ici une foule d'informations prises sur le vif et nous dresse un portrait de groupe dans lequel nombre d'hommes et de femmes se retrouveront. Une vue d'ensemble se dégage pourtant de ce récit, qui intéressera la jeune génération, curieuse de ce passé, mais aussi tous ceux et celles qui veulent connaître et mieux comprendre l'évolution des mentalités, des modes de vie. Une avancée, dont les gais et lesbiens récoltent aujourd'hui les fruits, mais qui est loin d'être achevée, tant les archaïsmes, persistant derrière une liberté sexuelle apparente, causent encore beaucoup souffrances inutiles.
Agrégée de l'université, Geneviève Pastre, grande figure du monde gai et lesbien, est aussi poète, dramaturge d'avant-garde, historienne, linguiste, philosophe, essayiste, éditrice et femme politique. Elle a produit une œuvre abondante et multiple, dont L'Espace d'un souffle et un essai Les Amazones, du mythe à l'histoire.

Geneviève Pastre, Une femme en apesanteur, éditions Balland, collection Le Rayon, Paris, 2002, 411 pages, 10.85 €.


Irrésistible : événementiel et célébration d'union gay et lesbienne

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Pour 2 DVD GAY TIGER PROD achetés le troisième est offert.


La Référence, toute l'actualité du livre gay et lesbien

Rédacteur en chef : Pierre Salducci (www.salducci.com) / Collaborateurs / Ligne éditoriale / Logo La Référence : Pablo Cruz, agence Punto Net  (www.puntonet.info) / Pour nous écrire : Contact / Pour vous abonner gratuitement / Visitez notre site à cette adresse : www.la-reference.info / La Référence vous parvient des îles Canaries (Espagne) / © Tous droits réservés - tous pays 2004-2007

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