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Numéro 44 - automne 2006 - 4e année ©

 

Les dix meilleurs titres gays : palmarès de Hugo di Ventura

 


  

 

Le beau rôle pour Gun Brook
par Josée Gabrielle Morisset

Gun Brooke est le nom de plume d'une auteure suédoise qui habite à la campagne avec sa compagne et sa famille. Infirmière de profession, elle se consacre désormais à plein temps l’écriture. Elle a publié trois romans et des nouvelles érotiques. Le Beau Rôle est son premier roman, traduit de l’anglais Course of action qui a été primé.

Le Beau Rôle met en scène des personnages nuancés du jet-set. Annelie Peterson, lesbienne, femme d’affaires richissime et discrète, produit une trilogie de films tirés de livres à grand succès dont le personnage principal est Diana Maddox une détective lesbienne. L’actrice Carolyn Black, hétéro, est une très populaire Maddox qu’elle interprète dans la version audio. Elle n’est pourtant pas pressentie pour tenir le rôle au cinéma. À 45 ans, les experts en marketing la jugent trop vieille. Convaincue que Maddox lui revient de plein droit, manipulatrice hors pair, La Diva poursuit avec acharnement à la fois le rôle et Annelie. En fait, elle ferait n’importe quoi pour obtenir le rôle de sa vie.
Composé avant tout de dialogues soutenus, Le Beau Rôle est un roman qui se lit tout seul. Les descriptions n’encombrent pas le désir ardent de savoir si Carolyn Black est séduite par Annelie pour explorer le plaisir lesbien ou pour décrocher le rôle de Maddox. Est-ce un jeu espiègle ou un rôle bien orchestré ? Les dialogues, les rencontres et les intrigues sont imprégnés d’une tension perceptible et excitante. Lorsque Carolyn donne un rendez-vous à Annelie en disant : « Quand est-ce que tu me veux ? », on sourit à son double sens puisque leurs deux vies se côtoient, le professionnel et le privé. Cette ambiguïté et la confusion des sentiments avivent les passions.
L’utilisation de l’italique dévoile le sous-texte, la voix intérieure. Les états d’âme d’Annelie décrivent parfaitement les hésitations du cœur face à une hétéro. Comment allier l’effleurement à l’élan et en sortir indemne ? Le romantisme érotique donnera-t-il naissance à l’amour ? Sera-t-il un des ces romans lesbiens à la fin funeste ? Ne trichez pas, ne lisez pas l’épilogue en plein milieu du roman comme je l’ai fait... Imaginez la voix grave, dégustez les dialogues susurrés, savourez l’apprivoisement et les dénouements. Le Beau Rôle porte son titre avec grâce, puisqu’il y en a plusieurs, stratégiques et passionnés, tout au cours du roman.

Gun Brooke, Le Beau Rôle, roman, Labrys Éditions, 2006, 360 pages, 18.50 €

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Le poing mort de Bruno de Witte
par Pierre Salducci

Installé à Nice depuis 10 ans, Bruno de Witte a décidé d’en écrire les chroniques. Avec Poing mort, il nous livre le premier tome de sa trilogie des « anges de la baie ». Les anges étant ces figures très peu orthodoxes qui hantent la vie nocturne de la perle de la côte d’Azur. Né en Afrique, à Katanga, Bruno de Witte est un éternel voyageur qui a vécu en Belgique, à Madagaskar et à Paris. Il a reçu une formation en audiovisuel et mène aujourd’hui une carrière de photographe à l’École Municipale d’Art Plastique. Il signe là son premier roman.

Poing mort est un roman policier, l’histoire d’une enquête dans le milieu gay de Nice, suite à un double assassinat. Mais c’est aussi le portrait d’un groupe d’amis liés par leur appartenance à la Fist Academy, un club d’adeptes du fist fucking qui compte des membres à la grandeur du pays et jusqu’en Suisse. Ce petit comité niçois se connaît depuis longtemps, se fréquente, et se sent uni par des liens profonds. Ils sont tous plus ou moins au tournant de la quarantaine, ils sont aisés et occupent des positions enviables dans la petite société locale. Ils fréquentent un club cuir réputé sur place, le Hole. Jusqu’à ce qu’un soir deux d’entre eux manquent à l’appel et que tout leur bel univers se mette à chavirer.
Entre alors en scène l’inspecteur de police Erwan Vidales qui, pour notre plus grand bonheur, est gay lui aussi. C’est justement pour ça qu’on lui a refilé l’enquête. Son boss a besoin de résultats rapides et il se dit qu’en tant que gay, son subalterne aura forcément une meilleure connaissance du terrain, que cela va lui donner une longueur d’avance. Il compte sur lui pour accélérer et faciliter les recherches. Erwan Vidales est un homme séduisant qui appartient à la première génération sida et qui en porte les stigmates dans son quotidien. Il se sent particulièrement interpellé par ce double meurtre et va se donner  « corps et âme » pour faire arrêter le meurtrier.
Récit d’une de ces vengeances à la Monte Christo qu’on rumine pendant une vie entière, Poing Mort est un roman efficace et sensible, très prenant dès le début et qu’on ne peut plus lâcher par la suite. Assez court, il se lit d’une traite et on pénètre comme en voyeur dans cet univers insolite du Nice gay, riche et célèbre, toujours avide d’en apprendre plus. Un bon divertissement. En attendant la suite.

Bruno de Witte, Poing mort, roman, éditions Bonobo, La Villette, 2006, 168 pages, 17 €

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Jean-Paul Tapie - Zaïn Gadol : Entrevue érotique (2e partie)
par Pierre Salducci

Dans notre précédent numéro, Jean-Paul Tapie levait le voile sur sa double carrière en révélant qu’il avait également signé une série de romans érotiques sous le nom de Zaïn Gadol. Il expliquait pourquoi il avait fait appel au subterfuge de la double identité pour produire cette œuvre et donnait sa définition de la littérature érotique. Enfin, il commentait le fait que les textes érotiques aient toujours rencontré plus de succès auprès des gays que toute autre forme de littérature. Dans la suite de cette entrevue, il nous parle de son avenir littéraire et de la frontière parfois très étroite entre érotisme et littérature gay.

Voulez-vous continuer à produire toujours deux oeuvres parallèles sous deux noms différents ou songez-vous à révéler la vérité sur votre identité ?
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Je ne pense pas que savoir qui se cache sous le pseudonyme de Zaïn Gadol passionne les quelques centaines de lecteurs qui lisent ses œuvres. J’ai reçu quelques lettres de lecteurs, mais ceux-ci me paraissaient plus émoustillés par la biographie inventée de l’auteur que par une possible supercherie littéraire. La révélation que derrière cette identité d’emprunt se dissimule Jean-Paul Tapie ne ferait probablement pas la une du journal d’informations de 20 heures sur TF1. Donc continuer à produire des romans classiques sous une identité et des romans pornos sous une autre ne me pose pas vraiment de problème. Ce qui m’en pose, en fait, c’est tout simplement de continuer à écrire en restant un auteur à insuccès.

Si vous deviez renoncer à un type d’écriture, lequel sacrifieriez-vous et pourquoi ?
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Je pourrais, à la rigueur, continuer le classique et laisser tomber le porn’érotique, mais pas le contraire. Ce serait trop humiliant. Un peu comme un acteur qui aurait rêvé de jouer Shakespeare et qui se retrouve à faire du doublage dans des télénovelas !

Certaines personnes prétendent que la littérature gay est toujours plus ou moins synonyme de littérature érotique, que les deux genres ne sont jamais vraiment séparés et même que la grande part d’érotisme dans la littérature gay nuit à la reconnaissance, à la considération et à la perception de la littérature gay en général. Êtes-vous d’accord avec ce point de vue ?
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Il me paraît inévitable que la littérature gay, ou du moins toute œuvre littéraire mettant en scène des gays, présente un contenu érotique. Dès que, dans un livre, un personnage est homosexuel, alors la sexualité devient un élément important de l’histoire. Sinon, à quoi bon ? Bien entendu, on peut parfaitement imaginer un personnage de flic dans un roman policier, qui serait homosexuel (il en existe un, d’ailleurs, mais là, sur l’instant, je ne me souviens plus de son nom, ni de celui de l’auteur), mais dont l’auteur n’évoquerait jamais la sexualité pour se centrer simplement sur ses enquêtes. Mais alors, pourquoi l’avoir fait homosexuel ? Si sa sexualité importe peu ou pas, alors elle doit être ‘normale’. Donc, tout personnage homosexuel doit forcément avoir un comportement sexuel avec un contenu précis. Ou du moins son homosexualité doit influencer son comportement vis-à-vis d’autres personnages (par exemple, il peut inciter le flic à disculper un prévenu parce qu’il est beau mec – ce que je moi je ferais sans hésiter si j’étais flic !).
C’est d’ailleurs vrai pour tout personnage homosexuel, dans un roman comme au cinéma : pourquoi en mettrait-on un en scène si l’on doit se borner à signaler simplement qu’il préfère les hommes ? Pour attirer une clientèle supplémentaire de gays ? Les gays sont bonnes poires, mais quand même pas à ce point. Si ?
Ne jamais oublier que dans homosexuel, il y a sexuel, et donc, dès qu’il y a un homosexuel dans un livre, il y a de la sexualité, donc de l’érotisme.
Maintenant, savoir si cela nuit à la perception de la littérature homosexuelle, c’est un faux problème, mais c’est un alibi très pratique pour traiter cette littérature à part. Il y a là un sujet très intéressant de discussion. Par exemple, en instituant dans ses magasins un rayon gay, Virgin œuvre-t-il en faveur des auteurs gays ou au contraire en leur défaveur ? Je n’éprouve personnellement aucun embarras à être considéré comme un auteur gay, puisque je suis gay et que je n’écris que sur ce sujet. Mais mettre mes livres sur un rayonnage à part conduit à me mettre moi-même un peu à l’écart. Bon, c’est vrai qu’il existe un rayon policier, ou un rayon fantastique, ou un rayon japonais. On peut toujours affirmer qu’ainsi, les romans qui parlent d’homosexualité ne sont pas noyés dans la masse des autres et qu’ils sont plus aisément repérables pour ceux que cela intéresse. Mais il faut toujours se méfier de ce genre d’attitude : on peut aussi prétendre avoir créé des ghettos pour que ceux qui y vivent s’y sentent davantage en sécurité. Je pense que le monde littéraire a vraiment besoin de tirer au clair son attitude sur ce sujet. Il y a encore trop de gens hostiles aux homos qui se dissimulent sous un souci de respect de la nature d’autrui. Pour paraphraser Gide à propos de Du côté de chez Swann, on pourrait écrire : " C’est plein de gays et d’homosexuels, ce n’est pas pour nous ! " Je crois que nombre de professionnels reprochent aux romans sur l’homosexualité ce qu’ils n’osent pas reprocher aux homos eux-mêmes, c’est-à-dire d’être un peu trop centrés sur ‘la chose’. Bizarrement, personne ne reproche aux auteurs hétérosexuels de parler un peu trop de rapports hommes-femmes dans leurs livres…

Dans la mesure où la littérature gay est déjà souvent plus ou moins érotique, qu’y a-t-il de plus ou de moins dans la littérature érotique gay ?
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Je ne pense pas que la littérature érotique gay offre quoi que ce soit de plus que la littérature gay. C’est la littérature pornographique, ou dans mon cas porn’érotique, qui apporte quelque chose d’autre, cette violence sensuelle née de l’emploi de certains mots, de la description de certaines situations. Ce que le cinéma porno gay apporte de plus au cinéma gay, si tant est qu’il en existe un. Simplement, dans le cas de la littérature, c’est un peu plus subtil, car on ne peut pas se borner à montrer un acte de sodomie pendant cinq minutes sans rien apporter en plus. La littérature érotique ou porn’érotique gay s’adresse en fait à des gays qui ont des besoins sexuels et fantasmatiques un peu plus élaborés ou sophistiqués que les amateurs de cinéma porno.

Première partie de l'entrevue dans le numéro 43

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Le Baiser vertige de Nicole Brossard
Source : Hugues Corriveau (Le Devoir)

Baiser vertige rassemble pour la première fois au Québec des textes de prose et de poésie faisant « écho aux amours et à la solitude gaies, à la révolte et aux rêves lesbiens », souligne la maison d’édition TYPO. Sous la direction de Nicole Brossard, cette anthologie unique réunit en ses pages des auteurs d’époques et de générations différentes dont (entre autres) Marie-Claire Blais, Anne-Marie Alonzo, Gloria Escomel, pour les femmes, et Pierre Samson, Pierre Salducci, Jean-Paul Daoust et André Roy pour les hommes. Une sélection qui permet de redécouvrir une part importante des lettres francophones. Tout le gratin de la littérature gaie et lesbienne du Québec enfin réuni en un seul volume !

Solitude, sentiments amoureux, embrasement et passion, désir et échec, tant d'aspects parlent au coeur de ces poèmes et de ces proses proposés par Nicole Brossard qui réussit à imposer dans son Baiser vertige l'utilité de ce regroupement dont on aurait pu remettre en question, au départ, le parti pris gai ou lesbien en fonction d'un point de vue strictement littéraire. Ce qui nous est donné à lire s'épanouit plutôt à cause de la haute teneur poétique des textes. Divisée en deux parties presque égales, cette anthologie présente 29 textes, ceux (dits) lesbiens en premier, ceux (dits) gais, en second.
Dans les textes lesbiens, c'est bien dans ce raccord fondamental d'hier et d'aujourd'hui que le jeu de la parole se met à tourner dans le rond humide des corps amoureux, dans ce chant de liberté qu'est tout entière cette anthologie. Le féminin a trouvé à travers les années à imposer un souffle et un désir d'être dans le elle, dans ce qu'elle sait de la vie et de la jouissance.
Dans les textes gais, le corps parle du corps, les organes désirent, le jeu de la séduction opère. Et tous les âges sont conviés dans ces confidences qui vont dans tous les sens. Peut-être bien que la plupart des auteurs retenus par Nicole Brossard signeraient cette déclaration de Pierre Samson : « La pureté rend stérile. La pureté est stérile. » Il faut pour ces auteurs « prendre cette allure joyeuse des organes / à saisir puisque le danger [serait] que la mémoire les oublie » (André Roy).
La richesse de cette anthologie ne fait aucun doute, elle réussit à faire lire du texte et de la littérature. Elle réussit à nouer ces fictions diverses ou des éclats de poésie autour d'une trame sous-jacente qui va de l'émerveillement de vivre le corps sexuel et amoureux au devoir de parole quand on est marginalisé, qu'on veut, à tous les vents, imposer sa voix, sa vie. La qualité du travail d'anthologiste de Nicole Brossard n'est plus à prouver, rappelons l'exceptionnelle et essentielle Anthologie de la poésie des femmes au Québec, parue au Remue-ménage, qu'elle a signée avec Lisette Girouard.
Poète, romancière et essayiste, Nicole Brossard est née à Montréal. Depuis la parution de son premier recueil, en 1965, elle a publié une trentaine de livres, dont Le Centre blanc, La Lettre aérienne, Le Désert mauve, Hier et Cahier de roses et de civilisation. Elle compte parmi les chefs de file d’une génération qui a renouvelé la poésie québécoise dans les années 1970. Deux fois lauréate du Prix du Gouverneur général, en 1974 et en 1984, récipiendaire du prix Athanase-David en 1991, Nicole Brossard vient de recevoir le prix Molson du Conseil des arts du Canada.

Nicole Brossard (choix et préface), Baiser vertige, anthologie, éditions Typo, Montréal, 2006, 352 pages.

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Marc Maillé hors de l’eau
par Paul François Sylvestre

La publication d’un livre, surtout d’un premier roman, est souvent comparée à un accouchement. Une idée germe, mûrit, puis trouve péniblement sa voie/voix. Marc Maillé a accouché cette année d’un premier roman baptisé Hors de l’eau. Dans son cas, il s’agit d’une double naissance puisque le roman porte sur la naissance hors de l’ordinaire d’un enfant-poisson.

Marc Maillé est né le 17 février 1957 à Labelle, petit village blotti dans les Laurentides (Québec). Pour surmonter une adolescence difficile, pour s’oublier, il étudie sans cesse. Il va jusqu’à faire un doctorat en sémiotique littéraire. Depuis plus de dix ans, il vit avec son compagnon, argentin d’origine chinoise naturalisé canadien. Il s’adonne avec délectation au plaisir solitaire… de l’écriture. Hors de l’eau, m’a-t-il confié, est « un roman d’apprentissage qui illustre, par le biais d’une parabole insolite, différentes situations portant sur la découverte et l’acceptation de soi et des autres ».
L’auteur nous raconte l’histoire de Matthew qui voit le jour d’une manière assez débridée. Sa future mère se rend dans une clinique de fertilisation au moment où une explosion se produit à l’étage supérieur. Par un concours de circonstances quasi improbable, elle se trouve fécondée par un poisson génétiquement modifié. Quelques mois plus tard, elle accouche d’un enfant-poisson. Ses mains et ses pieds deviennent palmés au contact de l’eau. Matthew est un mutant, doté d’une langue protractile et de branchies au niveau du cou.
Les parents de Matthew font tout pour le soustraire à l’entourage d’enfants ou d’adultes qui pourraient mal réagir. Sa mère accepte difficilement ce garçon qu’elle qualifie presque de monstre. Elle le rejette pendant plusieurs années, forçant le père à trouver un gardien. Ce précepteur, c’est Ricky, un étudiant en psychologie, très perspicace, très attentionné, très enrichissant pour Matthew. Les deux personnages s’adonnent à plusieurs confidences, mais Ricky cache son orientation sexuelle.
Le père de Matthew est très satisfait du travail accompli par Ricky et constate que son fils pourra fréquenter une école ordinaire sans trop attirer l’attention (il porte toujours un col roulé et évite l’eau). Tout au long de son cours primaire, Matthew observe ses compagnons de classe. Il a beau dissimuler sa différence, il ne peut pas l’éliminer; il doit composer avec elle. « D’où une manière de se comporter qui tenait à distance. » Avant même d’arriver à l’école secondaire, Matthew se sent affectueusement et sexuellement attiré vers les garçons. Surtout par Anthony, un nouveau venu dans sa classe.
Le roman se veut une parabole pour le moins insolite sur l’acceptation de soi et d’autrui. Le personnage débridé de Matthew incarne cet apprentissage à plusieurs égards et avec aplomb. Il n’en demeure pas moins que la question de l’orientation sexuelle pose relativement peu de problèmes. La mère de Matthew accepte tout de go le fait que son fils soit homosexuel. Son père, pourtant macho et conservateur, avale la pilule sans hésiter. Anthony, l’amant de Matthew, est un gai dans le placard qui accepte avec enthousiasme toutes les différences de son partenaire. La seule véritable tension dans ce roman réside dans le fait que les parents d’Anthony font preuve d’homophobie. Pour le reste, tout se passe relativement sans heurt, presque sur des roulettes pour l’enfant-poisson-homosexuel.
Hors de l’eau est un roman écrit avec finesse et doigté. Petit à petit, Marc Maillé se détache de la science-fiction pour s’attarder sur la psychologie de son personnage, sur ses sentiments et ses espoirs. L’auteur nous prouve, un peu vite, que toutes les différences sont surmontables. Le livre se veut, ainsi, un hymne à la tolérance.

Marc Maillé, Hors de l’eau, roman, Éditions Publibook, Paris, 2006, 186 pages, 20 €.

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Jean-Pierre Ferrière en service de nuit
Par Thierry Zedda

Rien de tel pour prolonger l’été que de dévorer un bon polar ; se débattre avec l’intrigue tandis que nos méninges démêlent les fils habilement tendus par un auteur. Un des maîtres du genre, Jean-Pierre Ferrière peut s’enorgueillir d’une carrière exemplaire ornée d’une soixantaine d’ouvrages, dont certains comptent parmi les perles de la cultissime collection Fleuve Noir. Écrivain mais aussi scénariste et dialoguiste, cinéphile passionné, cet auteur prolifique a également participé au magnifique livre de souvenirs de Darrieux. Après le sulfureux et combien passionnant Des relations de plage, paru l’été dernier, Ferrière nous revient avec un Service de nuit tout aussi croustillant. Et c’est peu dire…

Le suicide raté de Jérémy Farnel, l’acteur français le plus chaud du moment, va entraîner le très séduisant responsable d’ un grand palace parisien, un dénommé Vincent, dans une suite d’événements aussi surprenants que rocambolesques. Le tout saupoudré à souhait d’amour, gloire et beauté… et de sexe ! Le décors est planté. On se ballade sur les plateaux de cinéma, on plonge au cœur des répétitions de théâtre, on découvre la vie sentimentale tumultueuse de la jeune star. Plus encore qu’en feuilletant goulûment les pages du magazine people du lundi matin, Service de nuit permet au lecteur d’explorer incognito l’univers de ces extra-terrestres que sont les vedettes et de se régaler de délicieuses indiscrétions sur leurs mœurs et coutumes. Leurs caprices aussi.
Mais il n’y a pas que ça. Le livre est un vrai polar qui respecte les règles du genre, avec son lot d’énigmes, de complots, de mystères et de rebondissements. À cela s’ajoute le style de l’auteur, un véritable plus, volontairement grinçant, un brin cynique, ce qui électrise nombre de scènes. Et sa plume s’affine davantage encore lorsqu’il dessine le caractère des personnages principaux. Quadra désillusionné, le cœur brisé par la perte de son amant quelques années auparavant, Vincent flirte à nouveau avec les vertiges de la passion, au contact de Jérémy, d’autant plus que l’irrésistible comédien est devenu totalement dépendant de lui. Le polar devient alors émoustillant !
Jean-Pierre Ferrière nous emmène dans un monde qu’il connaît sur le bout des doigts. Certains protagonistes sont des caricatures à peines maquillées ; celle de Reine Baxter, l’agent de Jérémy, est un régal ! L’auteur prend un véritable plaisir à nous livrer de tels portraits, un plaisir qui devient contagieux au fil des pages. On en oublie alors certaines invraisemblances et l’on finit par ne plus chercher quelle est donc cette ville où du réalisateur au commissaire de police, en passant par le médecin de nuit et le releveur de compteurs, tous les hommes sont beaux, gays et si délicieusement disponibles… Service de nuit est un pur divertissement dont le propre est de parvenir à nous sortir un instant du quotidien. On y frissonne, on y rêve et on n’y est pas à l’abri d’un battement de cœur par-ci, par-là. C’est réussi, talentueux, et on se laisse faire sans résister.

Jean-Pierre Ferrier, Service de nuit, roman, H&O éditeur, Béziers, 2006, 320 pages, 16 €.


 


Marijane Meaker et Patricia Highsmith dans les années 50
Par Josyane Savigneau - Source : Lezzone

C'était une belle femme brune, au corps androgyne et aux yeux si noirs que la pupille semblait avoir disparu. On était en 1959, elle avait 38 ans. En ce temps-là, - à New York, comme ailleurs - on ne parlait pas des gays. Ils n'étaient pas sortis du placard, ne se promenaient pas main dans la main, mais se retrouvaient volontiers dans certains bars. Ainsi, le L., dans une petite rue de Greenwich Village...

Un soir d'avril, une jeune romancière, Marijane Meaker décide d'aller y boire un verre. Elle y fait la rencontre de Patricia Highsmith, l'auteure de L'Inconnu du Nord-Express qu'Alfred Hitchcock a porté à l'écran en 1951. Au L., on vénère la romancière pour son livre Carol - Les Eaux dérobées, qu'elle a publié sous le pseudonyme de Claire Morgan chez Coward McCann en 1952. Toute lesbienne qui se respecte possède ce roman dans sa bibliothèque, près des classiques tels que Le Puits de solitude, We Too Are Drifting, Diana et Olivia.
Marijane est subjuguée, ce qui ne déplaît pas à celle qu'on appelle Pat. Elles vont vivre deux années d'amours tumultueuses et ne se reverront que trente ans plus tard. Marijane Meaker, auteure de plus de quarante livres ­ et de romans pour la jeunesse sous le nom de M. E. Kerr ­, a voulu revivre cette histoire inoubliable et retrouver l'Amérique de sa jeunesse, les nuits de New York, en racontant Highsmith, un amour des années cinquante.
Tous les amoureux de l'étrange Mrs Highsmith, tous ceux qui savent qu'elle est un excellent écrivain ­ « un des plus grands écrivains modernes », selon Gore Vidal, pourtant avare de compliments - peuvent se précipiter sur ces souvenirs. On y croise beaucoup d'artistes, on y retrouve l'étonnante Janet Flanner ­ célèbre pour ses Lettres de Paris signées Genêt, dans le New Yorker. Surtout, on partage ses journées avec Pat. Une femme lumineuse et mystérieuse, séductrice et tourmentée. Inquiète et inquiétante. Elle aime ce New York secret et cette Marijane qui l'adore, mais elle se sent nomade. Elle n'aime pas beaucoup l'Amérique et elle rêve d'Europe. Elle affirme n'écrire bien qu'en Europe, où elle s'installera définitivement dans les années 1960, d'abord en Angleterre, puis en France, enfin en Suisse, où elle mourra en 1995.
Elle boit beaucoup, souvent avec joie. Mais quand elle boit trop, elle devient sombre, se ferme. On pressent la solitaire qu'elle va devenir. Déjà, elle aime les chats, mais elle n'est pas encore cette misanthrope absolue qui préférait les escargots aux humains, qui avait gardé de son Sud natal un solide racisme, auquel s'ajoutait un antisémitisme à peine maquillé en soutien radical à la cause palestinienne. Toutes choses détestables.
Et pourtant, comme Marijane Meaker, on reste fasciné par ce personnage paradoxal. À peine délaisse-t-on une Highsmith méchante, coléreuse, qu'on rejoint une Pat attentionnée, généreuse. On vient de quitter une romancière amère de se voir refuser un manuscrit et on découvre une épistolière énergique, terminant ainsi sa lettre à la femme qu'elle aime : « Beaucoup d'amour et tous mes vœux pour un état d'esprit positif ­ l'arme la plus efficace de l'écrivain. »

Marijane Meaker, Highsmith, un amour des années 50, traduit par Alexis Vincent, éditions de Fallois, 250 p., 18 €.

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Naissance des éditions Labrys
par Pierre Salducci

Les maisons d’édition gay et lesbienne choisissent de plus en plus de s’installer en province plutôt qu’à Paris. Après Dans l’engrenage à Nantes, H&O à Béziers, et Bonobo en Normandie, voici que les éditions Labrys, consacrées au roman lesbien, viennent d’être fondées à Lyon par deux amoureuses de la littérature, impliquées presque malgré elles dans la culture lesbienne.

« Nous ne sommes pas vraiment engagées dans le milieu associatif gay, mais nous militons depuis toujours à notre façon, en étant visibles et en nous affirmant », déclarent-elles. Céline est correctrice d’édition et Sandrine, traductrice. Toutes deux souhaitaient travailler ensemble depuis longtemps. « Cela nous a semblé idéal et une bonne façon de mettre en commun nos connaissances dans nos domaines respectifs » précisent-elles. « Labrys Éditions est né d’une envie de lire des romans lesbiens que nous ne trouvions pas en France. » ajoute Sandrine. « Nous avons choisi de proposer des romans sentimentaux, qu’ils soient policiers, de science-fiction ou qu’ils racontent une histoire toute simple de rencontre et d’amour. »
Oui, mais pourquoi à Lyon ? « C’est une ville très riche en histoire et avec un fort développement vers les arts, que ce soit la danse, le théâtre, les musées… nous y avons trouvé notre place » explique Sandrine, même si Céline reconnaît que le pari leur a semblé un peu risqué au début : « Comme toujours, créer une société est une épreuve en soit ! Mais si l’on croit vraiment dans son projet et que l’on est convaincant, les portes s’ouvrent. Nous avions un peu peur de rencontrer des réticences, de la part des banques notamment, qui n’auraient pas été prêtes à suivre et à soutenir une entreprise gay. Je dois reconnaître que ce ne fut pas le cas. Peut-être avons-nous eu de la chance puisque l’homophobie est loin d’être anecdotique, dans le domaine des affaires comme ailleurs, mais sincèrement, jamais nous n’y avons été en but en montant notre projet. »
Il existe déjà plusieurs maisons d’édition lesbiennes en France, comme les éditions Geneviève Pastre, KTM, Dans l’engrenage, La Cerisaie… C’est un secteur dynamique et en plein développement, mais n’y a t-il pas un risque de saturation ? Sur ce point, Céline se veut rassurante « Nous pensons qu’il y a de la place pour la diversité des offres. Il n’y a jamais assez de romans à découvrir, d’univers à partager. Nous ne sommes pas en concurrence avec nos grandes sœurs qui ont largement débroussaillé le terrain, nous espérons plutôt venir en complément avec une offre différente. Il y a beaucoup d’auteures douées, nous sommes loin de la pénurie de manuscrits ! » Une opinion partagée par Sandrine qui ajoute :« il y a de la place pour celles qui veulent apporter leur pierre à l’édifice. La culture lesbienne est encore très marginale, les auteures ont du mal à se faire éditer par les grandes maisons qui ne s’intéressent pas vraiment au genre. »
Les deux éditrices ont déjà deux titres à leur catalogue tandis qu’un troisième est annoncé pour septembre. Pour l’instant, il s’agit toujours de traduction de l’anglais. Les éditions Labrys seront-elles spécialisées dans la littérature anglo-saxonne ? « Nous avons trouvé dans Internet de nombreuses auteures de langue anglaise qui n’avaient pas été traduites en français. Leurs romans étaient très souvent bien écrits, avec une bonne maîtrise des ressorts dramatiques, comiques, sentimentaux, et nous avons eu envie de les faire découvrir aux lecteurs et lectrices de langue française. » explique Sandrine. Pour sa part, Céline précise que leur contact avec la romancière Radcliffe a été déterminant dans la fondation des éditions Labrys. « Nous avons tout de suite eu un excellent contact avec les auteures et notamment avec Radclyffe qui était très enthousiasmée par notre idée. Elle a été d’un grand soutien. Nous n’avons pas l’ambition de révolutionner l’édition lesbienne mais simplement de faire découvrir des auteures douées et des romans agréables à celles qui ne lisent pas l’anglais. »
Est-ce à dire que les auteures anglophones sont en avance sur les auteures francophones ? « Je ne crois pas que les écrivaines américaines soient plus douées que les autres, mais je crois en effet qu’elles ont un peu d’avance sur nous et qu’elles sont totalement décomplexées. Elles savent parler de la sexualité des lesbiennes avec un ton inédit. C’est direct, ça sonne juste, c’est cent pour cent lesbien, écrit par des lesbiennes pour des lesbiennes. » répond Sandrine. Cela dit, les deux éditrices ne sont pas fermées et ne souhaitent pas se limiter, ce que confirme Sandrine : « Nous recevons des manuscrits d’auteures françaises que nous lisons avec la plus grande attention. Nous sommes bien sûr tout à fait prête à éditer des Françaises et nous les attendons l’esprit ouvert. »
Les éditions Labrys pensent publier 4 à 6 titres par an en suivant une ligne éditoriale précise. « Nous avons choisi de proposer des romans sentimentaux, érotiques, ludiques et agréables à lire en privilégiant les histoires mettant en scène des héroïnes qui n’ont pas de problème avec leur orientation sexuelle et qui sont fières », commente Céline. « Nous avons lu de nombreux romans et choisi ceux qui nous paraissaient les plus intéressants et qui suivaient notre ligne éditoriale. Radclyffe d’abord, puisque nous sommes vraiment des admiratrices et que c’est elle qui nous a donné envie de créer Labrys Editions, puis d’autres qui viennent s’ajouter. »
Alors justement, quels sont les projets des éditions Labrys ? « Notre prochain livre devrait paraître en septembre et ce sera un Radclyffe puisque l’accueil a été excellent pour le premier. Shadowland est l’un de ces romans qui justement nous ont donné envie de faire découvrir d’autres univers aux lectrices françaises. Ensuite, nous pensons publier un roman d’Ali Vali, puis un de Ronica Black, sans oublier la suite de L’Honneur avant tout, qui a eu beaucoup de succès », dit Céline, tandis que Sandrine conclut : « L’arbitre sera notre lectorat, si nous nous sommes trompées et que les livres que nous proposons ne trouvent pas un écho favorable, nous serons alors obligées de reconnaître que nous étions dans l’erreur. Mais pour le moment ce n’est pas le cas et nos lectrices ont l’air heureuses. »

Éditions Labrys : http://www.labrys.fr/

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