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Numéro 42 - août 2006 - 4e année ©

 

Les dix meilleurs titres gays : palmarès de Serge Morin

 



Abdellah Taїa à l’armée du salut
par Jean-Sébastien Vallée

Abdellah Taїa a déjà publié deux livres aux éditions Séguier : Mon Maroc en 2000 et Le Rouge du tarbouche en 2005. Enfant du Maroc, profondément marqué par son pays d’origine, Abdellah Taїa habite maintenant à Paris où il poursuit des études en littératures. Il vient de publier son troisième livre, L’Armée du salut. Un livre simple qui retrace le cheminement d’un jeune homme en quête d’amour et d’aventures !

L’Armée du salut, présenté comme un roman, ressemble plutôt à un recueil de récits. Dans les premières pages, l’auteur se remémore des souvenirs d’enfance. Dans un style qui rappelle celui de Rachid O., auteur marocain qui nous avait donné L’Enfant ébloui, Abdellah Taїa relate des moments de bonheur ou de détresse : disputes familiales, observations au sujet de ses parents, voyage à Tanger avec son grand frère. C’est d’ailleurs au cours de ce voyage que l’auteur découvrira la nature de ses désirs homosexuels, au moment même où son frère aîné tombe amoureux d’une femme.
L’Armée du salut, c’est aussi l’histoire d’un jeune homme de vingt ans qui vient de quitter le Maroc pour aller étudier en Suisse. Boursier en lettres, plein de rêves et d’espoir, le jeune Abdellah arrive à Genève. Seul, sans le sou, alors qu’il n’a pas encore reçu sa bourse, il se retrouve à l’armée du salut. Il erre alors dans les centres commerciaux, dans les rues et dans les parcs. Arrivé en Europe dans l’attente d’une vie remplie, il rencontre la solitude qu’il doit apprivoiser au jour le jour.
Les récits de ce livre alternent les histoires présentes et celles du passé. Abdellah Taїa raconte son difficile parcours à Genève et ses rencontres fortuites avec les hommes. Puis, il se concentre sur certaines aventures survenues alors qu’il était encore au Maroc.
Tout au long du livre, on ressent bien le désarroi de l’auteur face à sa condition, face à la société. Entre la tradition marocaine et la culture occidentale dont il a tant rêvée, le jeune homme du livre tente de rallier le meilleur des deux mondes. Y réussira-t-il ? Au bout du compte, malgré les nombreuses déceptions, il se trace un chemin qui lui ouvrira la porte d’un avenir prometteur.
Même si on a l’impression que l’auteur nage entre deux mondes, qu’il se perd dans plusieurs histoires en même temps, ce livre demeure captivant. Écrit comme un journal intime, spontanément, sous l’impression du moment vécu, L’Armée du salut, par sa simplicité et son exactitude dans les sentiments décrits, saura plaire aux plus passionnés. Assurément, ce troisième opus d’un jeune auteur dans la trentaine lui ouvre la voie d’une carrière prometteuse.

Abdellah Taїa, L’Armée du salut, Paris, Éditions du Seuil, 2006, 160 pages, 24,95$, 14 €.

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Tony Mark et l'autre Dracula
par Pascal Éloy

Les éditions H&O rééditent Tony Mark, spécialiste ès vampires. Cet auteur a créé la surprise en 1997 en publiant, à l'occasion du centenaire de la parution du roman Dracula de Bram Stoker, un pastiche intitulé L'Autre Dracula. Il s'agit d'une nouvelle extraite d'un recueil inédit baptisé HistoiresSEXtraordinaires en hommage aux dix plus célèbres contes du recueil d'Edgar Poe, Histoires Extraordinaires. Le pastiche de Tony Mark a reçu, dès sa parution, un accueil enthousiaste.

L’idée de départ de Tony Mark est que le livre Dracula, chef d'œuvre de la littérature gothique du 19e siècle, recelait un mystère si sulfureux que son auteur, Bram Stoker, fit tout pour le dissimuler... En effet, Jonathan Harker, clerc de notaire britannique, va être envoyé auprès du célèbre comte, afin de négocier avec lui la vente d’une maison. Confronté peu à peu au mystérieux comte, Jonathan va découvrir et raconter dans son journal ce que personne n’a jamais osé dire… et si Dracula était gay !?! Il finira ainsi par mettre à jour, pour son plus grand bonheur et le plus grand bouleversement de sa vie, une sombre machination tissée des années plus tôt…
Dans cette satire drôle et truculente, Dracula n'apparaît pas comme le monstre dont on nous a tant rabâché les oreilles. Il a plutôt un côté sensible et fragile. Il possède aussi une libido très développée qu'il utilise afin de pousser ses victimes à faire face à tous leurs désirs et à rejeter les normes sociales écrasantes et hypocrites de l'Angleterre victorienne. On aurait presque envie de le rencontrer au coin de la rue, tant il sait faire oeuvre de liberté et d’épanouissement personnel.
Le livre de Tony Mark n’égalisera sûrement jamais celui de Bram Stocker. Toutefois, sans être un chef d'œuvre de la littérature, c’est une histoire bien écrite et très agréable à lire. De plus, les nombreuses scènes érotiques qui y sont développées ne tombent jamais dans la vulgarité facile et ne font que rajouter à notre plaisir. Bref, L’Autre Dracula est parfait pour se détendre.

Tony Mark, L’Autre Dracula, Béziers, Éditions H&O, 2006, 160 pages, 6.50 €.

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Chroniques des quais pour David Wojnarowicz
par Pierre Salducci

Photographe, vidéaste, peintre, sculpteur et écrivain, David Wojnarowicz est un artiste multidisciplinaire qui s’est imposé comme l’un des créateurs américains incontournables des années 80. En 1985, il connaît le succès lorsqu’il est choisi pour exposer à la fameuse Whitney Biennal. Homosexuel militant, farouchement engagé et enragé, il meurt du sida en 1992 à trente-huit ans. Éternel critique de la société américaine, il déclarait : « Si j’avais pu écrire un livre capable de tuer l’Amérique, je l’aurais fait. »

David Wojnarowicz naît dans le New Jersey en 1954. Enfant battu et maltraité, il s’enfuit à New York, découvre son homosexualité, vit dans la rue, subsiste grâce à la prostitution occasionnelle. Comme Kérouac, il traverse les États-Unis en auto-stop. Pendant des années, il s’épuise à batailler contre la bêtise, le sexisme, l’homophobie institutionnelle, la politique ultraconservatrice de Ronald Reagan, les intégristes religieux de l’extrême droite américaine qui ont décidé de lui faire la peau. Quand il n’en peut plus, il lui reste l’imprécation, le monologue, le happening. On a rarement vu pareille radicalité !
En 1999, sept ans après sa mort, une grande exposition rétrospective, Fever, s’est tenue au New Museum de New York. Paris lui a rendu hommage en 2004 en organisant une rétrospective de ses photographies à la galerie Éof. L’année suivante, les éditions Désordre publiaient son ouvrage Chronique des quais sous la direction de Laurence Viallet qui signe elle-même cette excellente traduction.
« Toute ma vie, j’ai ressenti de la rage par rapport à ce qu’on appelle la société », expliquait-il. Et pour compenser, il se met à l’écriture et jette tout sur papier. « J’écris depuis que j’ai quitté la rue. J’ai commencé en écrivant de mauvais poèmes, puis quand j’ai eu une vingtaine d’années, j’ai fait des monologues », déclarait-il. Et c’est justement une quarantaine de ces monologues qu’on peut retrouver dans son ouvrage Chroniques des quais. Il ne s’agit ici ni d’un roman, ni de nouvelles, ni d’une quelconque suite narrative traditionnelle. David Wojnarowicz donne la parole aux gens de la rue qu’il rencontre au cours de ses errances. Il écoute. Il retranscrit. Et comme ses pas le guident toujours vers les plus égarés et les contestataires, on ne sera pas surpris de ne croiser dans cet ouvrage que des êtres en marge, des prostitué(e)s, travestis, drogués, auto-stoppeurs, homosexuels en chasse et autres figures égarées du continent américain. Chaque fois, il note le lieu, l’heure. Ses textes n’ont pas de titres mais sont précédés de mentions telles que Vagabond sur un wagon plat en partance pour St Paul Minneapolis, Jeune garçon dans un restaurant de fruit de mer New York, ou encore Homme dans un centre d’aide à l’emploi 6h30 du matin San Francisco. Ces personnages nous parlent presque tous de désir, de fuite, d’argent, de violence, de peur, d’espoir ou de mort, et même si leurs confessions sont inégales, certaines restent profondément ancrées dans nos mémoires aussi fortes qu’un traumatisme.
En dehors de l’aspect témoignage, une autre des grandes réussites de ce livre est très certainement de nous plonger dans une écriture originale et parfaitement maîtrisée, un style qui fait fi des virgules et de la ponctuation classique pour privilégier une langue orale et vivante, qui colle au réel. Au sujet de sa démarche, David Wojnarowicz précisait : « J’ai toujours eu envie d’écrire un livre qui parlait des choses que je vois dans ce pays. Je voudrais que certaines personnes se sentent moins seules, c’est ce qui compte le plus pour moi, ce qui a le plus de sens. J’ai beaucoup souffert quand j’étais adolescent, parce que je n’ai jamais eu l’impression qu’il y avait des choses dans ce monde qui reflétaient ce que j’étais. Mais je voulais aussi laisser une trace, témoigner. Parce qu’une fois que ce corps m’aura laissé tomber, j’aimerais que mon expérience continue de vivre. » Et avec le recul, il ne fait aucun doute que Chroniques des quais ait parfaitement réussi à atteindre cet objectif.

David Wojnarowicz, Chroniques des quais, éditions Désordres Laurence Viallet, traduction Laurence Viallet, 2005, 194 pages, 18.90 €.

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New York rage et autres récits de Bruce Benderson
par Jean-Sébastien Vallée

Auteur d’œuvres de fiction (Toxico, 1995; Autobiographie érotique, 2004) et d’essais (Pour un nouvel art dégénéré, 1998; Sexe et solitude, 1999), Bruce Benderson présente dans New York rage et autres récits seize nouvelles, traduites de l’anglais par Thierry Marignac. Un recueil coloré, insolite et merveilleusement indécent ! À lire toutefois avec modération !

New York Rage : Et autres récitsDrogues, sexe, alcool, pauvreté, prostitution, travestisme, les nouvelles de New Rage et autres récits couvrent une panoplie de thèmes des plus étonnants. Benderson publie dans ce livre seize nouvelles qui font rire et qui choquent : Nancy Reagan rend visite à un groupe de travestis, fumeurs de crack, dans leur appartement de Times Square, un jeune homme se paie une soirée de sexe avec l’argent qu’il a reçu de sa mère pour son anniversaire, un père de famille désemparé développe une dépendance à la drogue.
Dans les bas-fonds de New York, en compagnie d’homosexuel-les, de travestis et d’autres excentriques, Benderson nous entraîne dans un monde cruel, plein d’horreur et de violence. L’auteur n’hésite pas à inclure une bonne dose d’érotisme dans lequel les personnages, de véritables accros de sexe et de drogues, se déchaînent littéralement.
Portrait véridique ou simple fiction, une chose est certaine, le monde de Benderson étonne. Cyniques à souhait, écrites dans un style simple et direct – les phrases courtes défilent les unes après les autres – les nouvelles de ce recueil présentent la face cachée de l’Amérique. Le rêve américain serait-il plutôt un cauchemar ?
Alors que l’on rit et s’exclame à plusieurs reprises au cours de la lecture des premières nouvelles du livre, on a vite l’impression que s’installe peu à peu une certaine répétition, aussi bien dans les thèmes que dans le style. En effet, les personnages, un peu trop souvent identiques et systématiquement toxicomanes, voleurs, violeurs et pervers, cessent tranquillement d’exercer tout attrait. Quoi qu’il en soit, lues avec modération, les nouvelles de ce livre demeurent intéressantes.
Les éditions Payot et Rivages comparent Benderson à Burroughs, à Pasolini et à Genet. Écrivain des classes marginales, il est certes excentrique à plusieurs égards. Pour les rebelles, les amoureux de New York et de ses quartiers les plus difficiles, nul doute que Bruce Benderson offre avec New York rage et autres récits sa vision impudique des choses ! À noter que les onze premières nouvelles du recueil avaient déjà paru dans un autre livre en 1994 ainsi que la dernière nouvelle. Seulement quatre textes sont inédits.

Bruce Benderson, New York rage et autres récits, Paris, Éditions Payot et Rivages, 2004, 176 pages, 12,95$, 6,40 €.

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Les 32 jours de mai de Martine Storti
par Pierre Salducci

Autrefois professeur de philosophie puis journaliste, Martine Storti est aujourd’hui inspectrice générale de l’éducation nationale. Elle a déjà publié deux livres : Un chagrin politique (L’Harmattan, 1996) et Cahiers du Kosovo (Textuel, 2001). Elle nous revient à présent avec 32 jours en mai, un roman politico-lesbien qui restitue brillamment les illusions et désillusions de mai 1968 en même temps que la violence et les emportements d’un amour éphémère.

Avec la précision d’un horloger, Martine Storti a compté 32 jours, c’est-à-dire une bonne partie du mois de mai plus les quelques journées de juin qui ont suffi à réduire une presque révolution en un mouvement agonisant, 32 jours stratégiques qui vont aussi donner naissance à un amour qui, tel mai 68, ne disposera de guère plus d’un mois pour naître, atteindre son apogée et mourir.
Jeanne est étudiante, passionnée, convaincue, et la fougue de ses 20 ans fait d’elle une des intervenantes les plus engagées dès le début de la contestation populaire. Elle a trop vu la condition ouvrière de près pour ne pas se sentir interpellée. Elle a trop vu son père partir à l’usine pour des journées de 12 ou 15 heures, toute la semaine y compris le samedi. Elle a soif de revanche, de justice sociale. Elle sera parmi les premières à participer aux assemblées générales, à prendre la parole, à exiger toujours plus et à refuser de baisser les bras.
Face à elle, il y a Louise, 35 ans, professeur de philosophie à l’université, un autre milieu, presque une autre génération, mais entre les deux, dès le premier regard, c’est le coup de foudre. Jeanne le sent très profondément et sans aucune ambiguïté au plus creux de son être. Mais voilà, mai 68 a beau être perçu aujourd’hui comme le porte-flambeau avant-gardiste de la liberté sexuelle, on est encore à une époque où l’homosexualité ne se dit pas et ne se vit pas, à une époque où l’on respecte les protocoles, les barrières sociales, les tabous, à une époque où même les jeunes se vouvoient quand ils se parlent, si bien que Jeanne ne dira rien. Pas un mot. Mais si sa bouche se tait, ses yeux, ses gestes parlent à sa place et très vite, elle ne sait plus après quoi elle court, pourquoi elle veut tant être là, participer. Pour faire avancer la lutte ou tout simplement pour être auprès de Louise, la voir et la revoir encore, la frôler, la toucher ?
Écrit avec le cœur et la sensibilité d’une femme de gauche, le roman de Martine Storti est une admirable reconstitution des journées historiques de mai 68 et on apprend beaucoup à sa lecture. On voit comment les gens ont vécu les grèves et les manifestations de l’intérieur, comment tout s’est organisé dans le chaos et l’euphorie, mais aussi comment le pouvoir a réagi, soutenant des contre-manifestations et utilisant un vocabulaire qui nous est depuis resté familier, assimilant toute réaction d’opposition à du terrorisme (déjà !) et considérant les opposants comme de la racaille. Plus encore, 32 jours de mai expose parfaitement les déchirements internes au sein des familles et des institutions, décrit la chute du mouvement, et propose une analyse profonde de cette tentative avortée, expliquant pourquoi ça n’a pas marché et pourquoi tant de gens se sont recentrés par la suite, abandonnant leurs idéaux de jeunesse. Un livre qui pourrait être triste finalement, ou pessimiste, s’il n’y avait l’amour, deux femmes qui vont jusqu’au bout de leurs rêves et réussiront à se retrouver malgré les espoirs déçus, la mort qui rôde et la société qui s’écroule tout autour. Remarquable d’intelligence d’un bout à l’autre. Tout simplement magnifique.

Martine Storti, 32 jours de mai, éditions Le Bord de l’eau, Latresne, 2006, 198 pages, 17 €.

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L'Année de l'orientation vue par Lionel Labosse
Par Pascal Éloy

Lionel Labosse est professeur de français dans un collège d'Île-de-France. L'Année de l'orientation est son premier roman. Il s’agit de l’échange épistolier de deux adolescents que le hasard sépare et qui s’écrivent pour rester en contact.

Karim et Julien ont quinze ans lorsque les parents de Julien divorcent et que celui-ci quitte Paris pour s’installer à Bordeaux avec son père. Julien décide alors d’entamer une correspondance soutenue avec Karim. Il lui raconte le divorce et le remariage de sa mère, puis le nouveau mode de vie de son père. Karim, quant à lui, expose ses difficultés familiales et ses réflexions sur l'intégration.
Progressivement, une grande complicité se crée entre les protagonistes. Dans leurs lettres, les deux adolescents évoquent toutes les questions que l’on se pose à cet âge : la religion, la politique, l’amour, l’amitié, la violence, la drogue, et par-dessus tout la question de l’autre, quel que soit cet autre... Petit à petit, l’homosexualité occupe la première place de leurs préoccupations, d’autant plus que le père de julien s’installe à Bordeaux avec un « colocataire », tandis que Karim sent naître en lui un désir au masculin, sans en être encore totalement certain
L’Année de l’orientation tord le cou à bon nombre d’idées reçues puisque Lionel Labosse tient sur les adolescents et les adultes des propos dérangeants mais pleins de bon sens. En effet, les deux épistoliers, au travers de leurs réflexions philosophico-existentielles, ne ménagent ni ne font de cadeau à personne. Il faut noter cependant que le livre est écrit comme l’aurait fait deux adolescents, c’est-à-dire d’une plume parfois simpliste et peu littéraire. Par ailleurs, l’ensemble demeure très franco-français dans les thèmes abordés, la façon de traiter les personnages ou l’emploi de certaines expressions. Ne serait-ce que dans le choix du titre, puisque « l’orientation » désigne en France l’année charnière où les élèves doivent décider vers quel genre de spécialité ils vont se diriger par la suite.
Néanmoins, grâce à ses narrateurs en quête d’eux-mêmes et de réponse sur la vie, L’Année de l’orientation met en évidence les travers et les ridicules de l’âme humaine dans un style plutôt agréable à lire, pétri d’un humour parfois grinçant et saupoudré de quelques pensées finement exprimées.

Lionel Labosse, L’Année de l’orientation, éditions Publibook, Paris, 144 pages, 16 €.

Voir aussi Karim et Julien.


 


Pas un jour pour Anne F. Garreta
Source : Média G

Anne F. Garreta est normalienne, elle a publié en 1986 un premier roman, Sphinx, avant d'en publier trois autres ainsi qu'un pamphlet. Membre de l'Oulipo, elle est aujourd'hui maître de conférences à l'université de Rennes II et enseigne également aux États-Unis. Pas un jour a obtenu le prix Médicis en novembre 2002.

Après un ante scriptum dans lequel l'auteure présente ses intentions et avant un post scriptum en forme de bilan pamphlétaire, douze récits de désir s'enchaînent, douze souvenirs de femmes, non dans ce que celles-ci étaient ou ont fait avec l'auteure, mais en ce qu'elles alimentent sa mémoire désirante. Point de scènes de sexes torrides donc, mais une parole non bridée sur les ressorts du désir.
Qu'y a-t-il de plus agaçant que de prendre plaisir à lire un roman dont on avait entendu bien du mal, surtout quand celui-ci a obtenu un prix littéraire ? Qu'il aurait été doux de se gausser de la suffisance de l'intelligentsia, d'honnir une auteure qui, en mettant sur la place publique le désir lesbien, en aurait fait bien méchante publicité, d'aligner les arguments contre un récit et une écriture de deuxième zone ! Eh bien, tant pis, il faut s'y résoudre, dire que ce roman-là vaut d'être lu, que ce qu'il exprime du désir est plus qu'intéressant, qu'il est politique en ce qu'il érige les femmes en sujet, ni putes, ni salopes, ni viragos, capables de désir tout simplement ; dire que l'écriture a un sacré style, déroutant autant que d'une sonorité superbe, que jamais le mot n'est vulgaire, qu'il sait être cru quand l'imaginaire l'exige, tendre aussi, souvent ; dire que ce qui s'exprime est rare car de l'ordre de la pure émotion, que l'auteure ne bluffe pas, qu'elle ose et que c'est bon, de l'oser, qu'il était temps.
Alors pourquoi dit-on du mal de ce livre ? Parce qu'il pècherait par trop de constructions elliptiques, de fausses rimes ou de répétions abusives ? Parce que les mots ont trop souvent un ordre qui réduit la phrase à un exercice de style ? Parce que les digressions et adresses à la lectrice sont à la limite du lisible ? Parce que le discours est par trop ironique et frise le cynisme ? Parce le parti pris d'une écriture à soi-même par le biais d'une construction en « Tu » met trop l'auteure, cette égocentrique, en évidence, source et centre du livre, au détriment du lecteur, bien obligé de s'en satisfaire et pire, d'assumer, par ce « Tu » qui en fin de compte le désigne, les turpitudes d'une autre qu'il ne voudrait être lui-même ?
On peut invoquer tout cela, voire d'autres choses encore, ou prendre le roman tel quel, gommer de son esprit l'image entretenue par elle d'une Anne F. Garreta à l'allure trop garçonne, trop machotte, trop sûre d'elle et lire, pour le plaisir de lire autant que pour faire vivre cette parole incontournable sur les ressorts du désir, celui qui procure immensément plus de jouissance que le plus bel orgasme. En d'autres termes, il y a matière à trouver le roman génial ou nullissime. À chacun d'apprécier.

Anne F. Garreta, Pas un jour, roman, éditions Grasset, Paris, 2002, 240 pages, 21 €.

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Le Ventre de Thierry Desaules
par Thierry Zedda

La sortie du roman Le Ventre nous permet de découvrir un nouvel auteur âgé d’à peine trente ans, Thierry Desaules. Mais première publication ne veut pas dire inexpérience. L’écriture accompagne ce passionné du verbe depuis toujours. Pigiste, portraitiste, chroniqueur chez Oxydo, il est aussi l’initiateur de rencontres avec quelques-uns des plus grands écrivains du moment, comme Nothomb, Besson ou encore Despentes, à la librairie internationale Kleber de Strasbourg. Grâce aux éditions Bonobo, il esquisse aujourd’hui ses premiers pas dans un monde qu’il connaît déjà parfaitement mais, cette fois-ci, de l’autre côté du miroir. Enfin !

Présenté comme un roman, Le Ventre présente la particularité de pouvoir se lire comme un recueil de nouvelles. Peut-être même un journal. Chacune des rencontres ou des dates clefs de l’existence de Valence, le personnage principal du livre, pourrait constituer en effet un texte à part entière. Avec une âme et une structure qui lui sont particulières. L’histoire centrale est celle d’une rencontre amoureuse. Lorsque Valence plonge son regard dans celui de Simon, il sait de suite qu’il ne s’agit pas d’une simple aventure sans lendemain. Et l’amour porte Valence. Il le libère. Il peut enfin affronter le cauchemar de son enfance, lorsque son père abusait de lui. Jamais auparavant il n’avait été capable de prononcer le moindre mot à ce sujet, assumant un silence effroyable qui semble avoir provoqué la terrible maladie de peau dont il souffre depuis longtemps et qui renonce brusquement à ravager son corps. Comme par miracle. Ce pourrait être l’histoire d’une délivrance. Pourtant, Simon s’en va. Livrant son amant au plus profond désespoir.
Malgré sa gravité, le fil conducteur du livre est simple. C’est aussi sa force. À noter que la présentation proposée par l’éditeur sur la couverture est un peu trompeuse, car plus que tout, le vrai sujet du livre serait la survie. Survie face à la solitude, aux mensonges et à la détresse.
Les mots de Thierry Desaules sont justes et d’une beauté glaciale lorsqu’il aborde la douleur de la séparation. Nous plongeons avec Valence dans les ruelles qui mènent aux tréfonds de la perdition mentale. Et nous découvrons combien est attachant ce garçon-là ! Sentimental, fragile, un peu fleur bleue aussi, qui ballade sa dégaine et sa tristesse entre l’Alsace et l’Allemagne avant d’échouer à Bordeaux. Cet être saigné à vif voit dans le ciel et la mer le visage de son amoureux. On le suit pas à pas sur ce sentier de l’abandon, du « je n’y peux plus rien », avec cette boule coincée au fond de la gorge et qui fait si mal, ce fichu sentiment d’infériorité face à l’autre. Un autre qu’il ne reconnaît presque plus lorsque il le retrouve finalement, parce qu’il ne lui appartient plus. Nouvelle coiffure, nouvelles fringues, presque nouvelle voix. Est-ce encore le même ? A-t-il vraiment existé ou n’était-ce qu’un rêve ?
Le Ventre est une première œuvre intense et intéressante qui fait de Desaules un auteur prometteur. Le récit est bourré de références musicales et cinématographiques. Le style très moderne donne naissance à de grandes envolées lyriques et se fait parfois d’un classicisme surprenant qui amène à l’émotion la plus juste.
Un seul regret, que ce ne soit pas plus long (même pas 100 pages en tout !), car on aurait aimé en savoir encore plus sur ce gars-là et sur les personnages qui croisent sa route. Partager avec eux quelques pages de plus. Desaules, peut-être, s’est sous-estimé et a cru qu’il ne nous intéresserait pas davantage. C’est tout le contraire. À noter que ce roman est suivi d’une nouvelle inédite « L’Être nivéal ».

Thierry Desaules, Le Ventre, roman, éditions Bonobo, Villettes, 2006, 88 pages, 10 €.

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