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Avril
2006 - Numéro 37©
Au
sommaire de ce numéro :
Les
dix meilleurs titres gays : palmarès
de Pierre Salducci
Acheter les livres en ligne
Le
Bruit paisible de Michel Giliberti
par Thierry Zedda
Michel
Giliberti est un homme orchestre né en 1950 en Tunisie. Ce peintre de
renommée internationale est aussi un écrivain de talent qui publie ici son
huitième livre et son cinquième roman. Auteur compositeur, poète et
peut-être dramaturge demain, cet homme libre - qui n’a de cesse de s’épanouir
à travers les arts sous toutes ses formes - est surtout un communicateur de
tolérance et d’amour. Le Bruit paisible des secrets en
est d'ailleurs un nouvel exemple brillant.
Le
petit dernier de Michel Giliberti,
dont la couverture est
illustrée par l'auteur lui-même, nous amène à la rencontre de Romain (17
ans) et de Guillaume (son aîné), deux frères séparés depuis des lustres et
que la mort accidentelle de leurs parents réunit à nouveau. Ils ne se
connaissent pas et se retrouvent à l’occasion des funérailles. Malgré une
fascination réciproque ; ils ont des difficultés à se comprendre. L’un
émerge à tâtons de l’enfance, l’autre n’est pas encore tout à fait un
homme épanoui. Ce sont deux entités blessées par la vie et encore meurtries
par les souffrances infligées par des parents homophobes et rigides, une
brutalité sourde mais combien destructrice. Tour à tour, ils vont s’épier,
se fuir, puis se rapprocher à nouveau. Ils vont se découvrir, être happés
peu à peu dans un tourbillon de sentiments fusionnels, troubles puis
contradictoires, mais définitivement passionnels. Et nous avec…
Ici, pas de cliché, mais un plongeon dans la vie étroite d’un village de
province victime des apparences. Là où on ferme les yeux pour que tout aille
bien et où il est coutume de rayer sa propre descendance du paysage si elle ne
se confond pas avec le décors. L’écriture est simple, donc belle. Le style
est moderne mais plus que jamais bouleversant. Une naïveté dans le ton qui,
par sa pureté, renvoie le reflet obscène d’une réalité que l’on a du mal
à tolérer. Peut-être à croire.
Mais quels secrets mis à jour feront que Romain et Guillaume transgresseront
finalement la moralité ?
Giliberti est un homme de cœur. Un garçon de cœur pour être précis !
Car il fait partie de ces êtres sur lesquels le temps n’a pas de prise et qui
restent jeunes dans leur âme. Pas étonnant que cet auteur soit sensibilisé
par l’adolescence de manière si touchante. Il en transmet toute la candeur et
aussi l’émotion. Mieux que quiconque, il sait saisir le doute, les craintes
mais aussi les envolées lyriques et les fièvres de cette période qui
transforme l’enfant en l’adulte. Mais l'écrivain est aussi un combattant
qui ne connaît pas l'égoïsme. Il se sert de son art pour tendre la main à
ceux qui en ont besoin. Le Bruit paisible des secrets nous transporte
dans un univers où la perversion supposée confine à la vertu. Ce livre est un
coup de gueule jubilatoire contre les homophobes et un coup de pied aux fesses
des petits démagos répressifs de la bonne société. Une bouffée de liberté.
Michel
Giliberti,
Le Bruit paisible des secrets,
éditions Bonobo, Villette, 2005, 168 pages, 15 €.
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Un
certain état d'esprit
Entrevue :
Tatiana Potard (Source : Têtu)
Établie
à Lyon dans une ancienne imprimerie repensée par l'artiste Marie
Pierre Mellier de Montvallissant, la librairie État
d'esprit a été la première librairie LGBT française en province.
Entre le Rhône, l'opéra de Lyon et les pentes de la Croix Rousse, elle est
vite devenue le rendez-vous incontournable de la culture homosexuelle de la
région. Avant
tout lieu d'échanges, de découvertes et de rencontres, la librairie propose un
espace original qui offre un large choix de références et surtout la
possibilité de feuilleter les ouvrages.
Comment
vous est venue l'idée de créer une librairie LGBT en province ?
À un moment, au chômage, j'avais enfin le temps de lire mais plus les moyens
de monter à Paris acheter des livres. L'idée m'a alors effleurée que je n'étais
peut-être pas la seule dans ce cas-là. Dans le même temps, il y a eu pas mal
de rencontres et d'énergies qui se sont regroupées pour que les choses aillent
de soi. État d'Esprit a ouvert ses portes en mars 1999 avec deux
inaugurations : une officielle le 13 mars et une autre le 15 pour remercier tous
les gens qui nous ont aidés, et ils étaient nombreux. On peut dire que ça a
été la fête…
Pourquoi l'avez-vous baptisée ainsi et quelle est la signification de votre
logo ?
Un associé de la première heure avait toujours rêvé d'une librairie qui
s'appellerait « Un certain État d'Esprit ». On l'a suggéré sur
notre questionnaire d'étude de marché et il nous est revenu raccourci. Pour le
logo, c'est encore une fois une joyeuse collaboration : les deux « E »
d'État d'Esprit forment le « H » de Homosexualité. C'est devenu ce
signe tribal habillé par une artiste. Ce qui est drôle, c'est qu'en berbère,
lorsqu'il est droit, il veut dire « liberté », tandis que dans un
dialecte chinois, il signifie « homme noble et fier » ou « qui
se tient debout ».
L'essor de la vente en ligne vous a-t-il causé du tort ?
Non. Quoi qu'il advienne, rien ne remplacera pour les vrais lecteurs le
contact avec l'objet livre. Une quatrième de couverture, c'est bien, mais pour
pouvoir feuilleter l'ouvrage, en lire quelques lignes au milieu pour savoir
lequel nous accompagnera sous la couette, rien ne vaut une librairie.
D'ailleurs, on est encore là après 6 ans. C'est bon signe, non ?
Pouvez-vous nous donner les titres de vos livres coup de cœur pour l'année
2005 et ce début 2006 ?
Pour 2005, je vous donne deux livres gays et deux lesbiens : La Quatrième
Révélation d'Olivier Delorme, Roy et Al de Ralph Konig,
Love My Life d'Ebine Yamaji et Affinités de Sarah
Waters. Et pour ce début 2006 : L'Art de la Joie de Goliarda
Sapienza, Le vrai est au coffre de Denis Lachaud et plein
d'autres qu'on ne finit pas de redécouvrir.
Que peut-on vous souhaiter en cette nouvelle année ?
On a déjà de l'amour, de la gloire et de la beauté alors… De l'argent ?
État
d'esprit : 19 rue Royale - 69001 Lyon ( 04.78.27.76.53) http://etatdesprit.free.fr
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Parce
que c'était Roger Stéphane
par Pierre Salducci
Avec
Gide, Cocteau, Roger
Matin du Gard ou Pierre Herbart, Roger
Stéphane fait partie de cette génération d’écrivains français de
la première moitié du siècle précédent, à l’écriture et à la culture
excessivement bourgeoises, qui ont oeuvré à leur façon pour la reconnaissance
des amours homosexuelles. Court récit autofictionnel d'une cinquantaine de
pages, Parce que c’était lui paraît pour la
première fois au printemps 1953 avant d’être repris dans Toutes
choses ont leur saison (1979) et Tout est bien
(1989).
Roger
Stéphane rencontre Jean-Jacques Rinieri en juin 1946. Le premier est l’ami
de Gide, Cocteau, Malraux… Il s'est illustré en
participant à la libération de l’Hôtel de Ville de Paris en août 1944, a
fondé la revue L’Observateur et est l’un des pionniers du combat
pour la décolonisation. Le second étudie la philosophie à Normale Sup ;
il a à peine vingt ans. Dès le premier rendez-vous, Roger et Jean-Jacques ne
se quittent plus et vivent au grand jour un amour amitié étonnamment moderne,
dépourvu de sexualité mais non d’intensité, et même si Jean-Jacques
continue à exercer sa séduction de son côté, le couple est ouvert et ne
connaît pas la jalousie. Il n’en ressort que plus fort. Leur histoire dure
quatre ans, jusqu’à ce qu’un bête accident de voiture vienne les séparer
à jamais.
Dans Parce que c’était lui, Stéphane raconte l’agonie de son
ami qu’il rejoint à l’hôpital aux Pays-bas, les hauts et les bas du
malade, les espoirs et l’attente, jusqu’à l'échéance qui prend tout le
monde par surprise. C’est un livre sincère et émouvant sur l’absence, le
sentiment de n’avoir « plus
jamais personne à qui dire l’indicible ».
L'histoire d'une illusion qui jusqu'à la fin n'a pas vu venir la mort. Un
récit qui pourrait sembler parfois un peu timide, évitant les mots qui
fâchent et survolant pudiquement la surface des événements, mais qui,
replacé dans son contexte, se révèle non dénué d’authenticité et de
courage. Pour redonner tout son sens à ce très court témoignage, les
éditeurs ont choisi de l’accompagner de plusieurs textes qui viennent
éclairer l’oeuvre et l’auteur, notamment une préface d’Oliver Delorme,
une postface de Jean Le Bitoux et une composition du regretté
Jean-Jacques Riniéri.
Roger Stéphane, Parce
que c’était lui, éditions H&O, Béziers, 2005, 128 pages,
4.90 €
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Alan
Hollinghurst et la ligne de beauté
par
Pascal Éloy et Paul-François Sylvestre
Couronné
en 2004 par le prestigieux Booker Prize, La Ligne de
beauté est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature
britannique contemporaine. Les critiques anglais ont évoqué Henry James ou
Proust pour décrire l’élégance et la grâce du style d’Alan
Hollinghurst. Le Sunday Telegraph a écrit que « La
Ligne de beauté est ce que le roman britannique peut donner de meilleur ».
Le livre est déjà en cours d’adaptation par la BBC.
Nick
Guest, jeune esthète homosexuel et cultivé fils d’un modeste antiquaire
anglais, fait de brillantes études à Oxford. Au début des années 80, il part
s’installer à Londres pour terminer sa thèse. Il est hébergé dans le
grenier de l'hôtel particulier des Fedden, les parents fortunés de Toby, un de
ses amis d'Oxford sur lequel il a toujours fantasmé et dont le père est un
ambitieux député conservateur. Peu à peu, le nouveau venu entre dans
l'intimité de la famille. Le jeune locataire côtoie ainsi la grande
bourgeoisie londonienne et devient le spectateur fasciné de leur vie fastueuse
et insouciante. Le lecteur a droit à des chapitres entiers consacrés à des
soirées gala, des réceptions et des concerts. Sous
la plume d’Alan Hollinghurst, la ville de Londres revit le faste des
années Thatcher, quand ascension sociale rimait avec hédonisme, égoïsme et
cruauté.
À
peine installé à Londres, en 1983, Nick Guest baise un inconnu dans un jardin
de Notting Hill. Il se dit que c’est très vilain, mais en même temps «
c’était vraiment la
meilleure chose qu’il avait jamais faite ».
Il découvre ainsi le sexe et l’amour dans les bras de Léo, un employé
municipal noir. Quelques chapitres plus tard, en 1986, il rencontre Wani, le
fils d’un magnat libanais. S’en suit alors un tourbillon infernal de
pouvoir, de sexe et de cocaïne... Avide
de plaisirs et de beauté, attiré par la vie facile et les voitures de sport,
le jeune héros se laisse entraîner dans une débauche effrénée, mais
quelques années plus tard, le sida fait des ravages, Nick est rattrapé par son
destin et il voit le monde auquel il avait cru appartenir, le rejeter, avec
dégoût, aussi rapidement qu'il l'avait accueilli.
Le roman regorge de dialogues savoureux, presque tous centrés sur des
conversations anodines autour d’un verre. Nick ne discute jamais des
sentiments qu’il éprouve à l’endroit de son amant de l’heure. Alan
Hollinghurst résume avec brio le climat qui régnait alors. Il nous offre
une description sans complaisance, brillante et puissante, des mœurs de la
bonne société anglaise de l’époque de madame Thatcher. On croirait presque
que rien n’a changé depuis le Maurice de Forster, tant cette «
nouvelle bourgeoisie »
britannique (les Tory, c’est-à-dire les conservateurs anglais) ne pense qu’à
gagner de l’argent et jouir de l’instant présent persuadée que rien ne
changera jamais. Étrange retour des choses, cette époque de perdition est
également celle d’une certaine libération, entre autre sexuelle. C’est
ainsi que la ligne de beauté n’est pas seulement d’ordre esthétique, elle
symbolise aussi la coke et fait référence aux menaces qui planent sur la
communauté gay : la drogue et le sida.
Portrait d’un naïf, satire d’une caste et tableau d’une époque... bref,
il s’agit d’une oeuvre typiquement british. À cet égard, on peut noter que
le livre est construit sur un jeu de mot ironique puisque le héros s’appelle
Nick Guest et que Guest signifie invité en anglais ; ce que Nick restera d’ailleurs
toujours dans ce monde-là. Très agréable à lire, le roman d'Hollinghurst
présente toutefois quelques longueurs. De plus, le dénouement intervient très
rapidement dans les 40 dernières pages d’un ensemble qui en compte 530. On
pourra aussi regretter que la transition entre l’histoire avec Léo et celle
avec Wani se fasse simplement par un changement de chapitre, sans explication
pour justifier le passage de l’un à l’autre comme s’il s’agissait de
détails accessoires pour l’histoire.
Alan Hollinghurst est né en 1954 en Angleterre. Après des études de
littérature à Oxford, il collabore au prestigieux Times Literary Supplement,
de 1982 à 1995. Son premier roman, La Piscine-bibliothèque, publié en
1988 en Grande-Bretagne, est rapidement devenu un livre culte.
Alan
Hollinghurst, La Ligne de beauté,
roman, traduit de l’anglais par Jean Guiloineau, Paris, Éditions
Fayard,
544 pages, 20 €.
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Geneviève
Pastre vis à vis l'état poétique
Par
Jean-Sébastien Vallée
La
réputation de Geneviève Pastre n’est plus à
faire. Poète, dramaturge, essayiste et romancière, elle a publié maints
livres, dont De l’amour lesbien et Octavie
ou la deuxième mort du Minotaure. Femme intègre, issue d'horizons
multiples, elle a créé un parti politique, les Politides (ou Mauves), qui
redéfinit l’homme sur des principes contemporains. Dans son tout dernier
recueil de poésie, accompagné d’un essai sur l’art, Vis-à-vis
et Invia, suivi de L’État
poétique, Geneviève Pastre a su
conjuguer amour, joie et passion. Un livre sensible et exaltant !
Moments
de bonheur simples, promenades dans un jardin, voyages intérieurs, rencontres
fortuites, Geneviève Pastre
livre dans ce recueil ses réflexions et ses expériences sur l’amour entre
femmes. Dans Vis-à-vis,
les poèmes tantôt brefs, sans titres, débordants d’émotions néanmoins,
font place à des poèmes plus longs, dédiés à de multiples personnalités
(Cocteau, Rimbaud, Merce Cunningham) ou à des amies. Émerveillement,
questionnement ou simple observation, la poétesse transmet ses impressions sur
un ton juste, sans prétention (entre autres, dans les très beaux poèmes Spectacle,
Bonheurs, Face à face ou celui sans titre dédié à Suzanne).
Hymne à la femme, à sa sensualité, à sa beauté, ce recueil engendre de
nombreuses réflexions sur l’amour, l’amitié, le désir et la sensualité
(au féminin, bien sûr). Geneviève Pastre sait écouter sa voix
intérieure. Les mots sont déposés sur la feuille dans un élan d’émotions.
Dans Invia, comme l’auteure le dit très bien « des
quatre coins de l’horizon, jaillissent des connexions ».
Célébration vivifiante de la passion féminine, ce livre demeure accessible à
tous, hommes et femmes qui voudraient se laisser transporter dans un tourbillon
incessant de sentiments.
Dans L’État poétique, l’essai qui suit le recueil de poésie, Geneviève
Pastre s’interroge sur l’art de la poésie, l’inspiration et la
création. Description étymologique du mot poésie, discussion sur l’inspiration
et le contrôle de soi, critique de la science dans le discours philosophique et
poétique, trajectoire personnelle de la poétesse, les thèmes abordés dans
cet essaie sont nombreux et variés. L'écrivaine réussit parfaitement
à transmettre son goût pour l’art et la création, tout en gratifiant la
poésie et son pourvoir.
Selon Geneviève Pastre, pour atteindre la création « il
suffit d’écouter sa musique (ou sa voix) intérieure ».
Mais bien sûr, pour que le processus engendre des résultats intéressants, il
faut encore posséder une voix intérieure unique et ardente. Nul doute que Geneviève
Pastre possède cette voix et qu’elle sait la communiquer. Elle est
poétesse dans son essence !
Geneviève
Pastre,
Vis-à-vis
et
Invia, suivi de
L’État poétique, Paris,
Éditions Geneviève Pastre, 2005, 132 pages, 19 €.
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Pascal
Delorme ne veut pas qu'on lui fasse de mal
par
Benoît Payant
Imaginez
que vous vivez le parfait amour. Vous souhaitez alors passer un petit test
médical pour être sûr de votre santé et vous apprenez que
vous êtes séropositif. Tout se bouscule d'un coup. Vous devez le dire à votre
conjoint. Première épreuve. Plus tard, vous découvrez que vous êtes le seul à être porteur. Quelle
est votre réaction ? Rester ? Partir ? Renoncer à tout
avenir ? Ce dilemme est au centre du premier roman de Pascal
Delorme, un
jeune auteur québécois né en 1974.
Afin que personne ne puisse nous faire de
mal surprend
par sa grande maîtrise stylistique, l’audace du propos, et la qualité de ses
observations.
Afin
que personne ne puisse nous faire de mal est l’histoire d’une passion,
d’un amour fou, aussi violent que soudain, qui unit Gabriel, le littéraire,
à Étienne, l’artiste peintre. Tous deux se rencontrent à Montréal. Mais
voici qu’Étienne apprend qu’il est séropositif. Paniqué, il s’enfuit et
retourne se réfugier auprès de sa mère dans le village de son enfance. Dès
lors, pour se souvenir d’abord, puis pour essayer de comprendre, Gabriel
entreprend le récit de cette rencontre puis de cet abandon. Il questionne, il
fouille, il appelle. De son côté, Étienne emploie son éloignement à se
rapprocher de sa mère et de ses origines. Mais ses souvenirs d’enfance refluent
à sa mémoire et lui rappellent la difficulté de s’épanouir en tant
qu’homosexuel dans une région éloignée de tout. Parallèlement, sa nouvelle
solitude lui fait comprendre soudainement le rôle primordial de l’amour dans
la vie.
En
témoignant d’une réelle maturité et d’une grande sensibilité, Pascal
Delorme aborde ici la question des couples sérodiscordants, une réalité
qui touche de nombreuses personnes. Ce roman nous permet de vivre une grande gamme d’émotions, soit le bonheur,
la tristesse, la compréhension, la colère, etc. Il utilise un vocabulaire très
mature et d’une grande sensibilité. À peine commencé, on ne peut s’empêcher de
le dévorer jusqu'à la fin. Il m’a fait passer un très bon moment et j’ai
même versé quelques larmes. Afin que personne ne puisse nous faire du mal
surprend par l’audace de ses propos et la qualité de ses observations.
C’est aussi la révélation d’un jeune auteur au style affirmé et à
l’écriture lyrique.
Pascal
Delorme,
Afin
que personne ne puisse nous faire de mal,
Montréal,
éditions Stanké, 2001, 96 pages, 15.95 $.
Annie
Proulx se souvient de Brokeback Mountain
par
Pascal Éloy et Paul-François Sylvestre
Peu
de gens savent que le film Souvenir de Brokeback Mountain
est inspiré d’une nouvelle de l’écrivaine américaine Annie
Proulx, initialement parue dans un recueil intitulé Les
Pieds dans la boue (2001). En raison du succès rencontré par le film de
Ang Lee, cette nouvelle vient d’être rééditée dans un tiré à part en
format de poche.
Jack
Twist et Ennis del Mar sont des nomades du désert américain, des travailleurs
saisonniers des ranchs. C’est la fin des années 1960 et les deux cow-boys n’ont
pas vingt ans lorsqu’ils sont affectés à la garde d’un troupeau de moutons
sur Brokeback Mountain. C’est le coup de foudre. Jack avance un premier geste
qui n’est pas repoussé, loin de là. Le lendemain, c’est Ennis qui s’approche
par derrière et qui attire Jack contre lui. L’étreinte muette apaise alors
un désir qui n’est plus chaste, qui est pleinement partagé.
L’écriture nous interpelle, elle est très visuelle, presque physique, elle
nous chavire. Nous sentons l’odeur familière de la cigarette et la sueur
musquée. Nous voyons l’étreinte, les poitrines, les cuisses et les jambes
qui s’emmêlent. Nous sommes témoins de la décharge brûlante de Jack qui
transperce Ennis. Ces deux cow-boys vivent sous nos yeux une relation intense,
d'autant plus intense qu’interdite.
La nouvelle d’Annie Proulx est très courte, le style en est concis,
direct, et ses descriptions sonnent justes. Elle parvient même à tirer de
personnages frustres et rudes, des portraits attachants d’une fragilité et d’une
beauté inouïe. On sent ainsi le grand attachement et le respect qu’elle
porte à ses héros et à leur manière de vivre un amour auquel ils ne peuvent
résister malgré les difficultés qu’il leur impose. C’est le récit d’une
complicité totale et honnête entre deux êtres.
Annie Proulx décrit non seulement l’intensité fulgurante des rares
accouplements de ces deux hommes profondément épris l’un de l’autre, mais
également l’ombre jetée sur cette relation du fait qu'ils savent que le
temps leur échappe et joue contre eux. Porté par une langue très épurée et
grave, tendre et retenue, à la fois chaste et érotique, Brokeback Mountain
est une oeuvre très troublante et tout simplement bouleversante.
Née en 1935 dans le Connecticut, Annie Proulx entreprend des études d’histoire
qu'elle abandonne, en 1980, après sa maîtrise, pour devenir journaliste
free-lance. À la même époque, tout en élevant ses trois fils, elle commence
à rédiger des nouvelles qui sont rapidement publiées dans des magasines de
pêche et de chasse. En 1983 et 1987, elle rencontre le succès et commence à
gagner des prix (Pulitzer, National Book Award, Faulkner Award...), tout en
écrivant des romans (Cartes postales en 1992, Nœuds et dénouements
en en 1997, Les crimes de l’accordéon en 2004 et L’As dans la
manche en 2005. Annie Proulx est considérée aujourd’hui comme un
auteur américain majeur.
Annie
Proulx, Brokeback Mountain, nouvelle
extraite du recueil Les Pieds dans la boue,
traduction d’Anne Damour, Paris, Éditions Grasset, 2006, 96 pages.
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Le
Supplice d'une queue selon Paul-François Alibert
par
Thierry Zedda
À
l’occasion de la sortie du Fils de Loth de François-Paul
Alibert, les éditions La Musardine remettent en lumière Le
Supplice d’une queue. Ainsi, ce diptyque unique prend une dimension
historique et retrouve la place qui lui revient dans la littérature et pas
seulement homosexuelle. Une œuvre achevée. Pour qui le temps n’est plus
compté désormais.
Septembre.
Mort lente d’un été. Deux hommes se rencontrent fébrilement sur les chemins
étroits qui mènent au bord du lac. Des ombres, des silhouettes, des odeurs,
des mots et des formules qui sont les clefs du rapprochement fiévreux des
mâles en quête d’abandon. Dans ces déserts sombres de la nuit venue, Albert
s’approche d’Armand. Ses mains s’aventurent et découvrent les formes du
désir vers lequel il est appelé. Le torse, les cuisses, les hanches, puis ce
sexe enfin dont les proportions, énormes, auraient prêtées à sourire en
d’autres circonstances…
Ainsi débute la relation de deux hommes qui sont amenés à se revoir la nuit
suivante pour une longue confession. Peu à peu Armand s’efface pour laisser
place à ce sexe qui palpite en lui, vit, souffre et finit par devenir une
identité propre et autonome. Il pense et, c'est de lui que l‘émotion et les
troubles prennent naissance.
Passionnantes et enivrantes, ces confidences murmurées entre amis se lisent
comme un véritable suspens. L’écriture, précise, judicieuse est somptueuse.
Les mots sont choisis et l’érotisme ne sombre jamais dans la vulgarité
facile. Le Supplice d’une queue est servi par un style magnifique et
fiévreux. C’est une œuvre érotique certes, mais bien davantage. C’est une
réflexion d’une exceptionnelle efficacité sur le désir, la solitude et sur
la pureté.
Paul-François
Alibert, Le Supplice d'une queuee,
Paris,
éditions La Musardine, 2002, 122 pages, 5.9O €.
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