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Printemps
2006 - Numéro 36 - 3e année
©
Au
sommaire de ce numéro :
Les
dix meilleurs titres gays : palmarès
de Pascal
Éloy
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Yves
Navarre et le petit galopin de nos corps
par
Pascal Éloy
Pendant
les dernières années de sa vie, Yves Navarre se
lamentait souvent du fait que plusieurs de ses romans restent épuisés et
introuvables. Il en voulait à ses éditeurs de ne pas procéder à des
retirages systématiques. Aussi, la réédition du Petit
galopin de nos corps, plus de dix après la mort de l'écrivain, est à
considérer comme un véritable événement qui lui aurait certainement fait
plaisir. Né
à Condom, en 1940, Yves Navarre est l’auteur de
nombreux textes : romans, pièces de théâtre, livres pour enfants et même de
chansons. Après avoir failli l'obtenir pour Le Temps
voulu, il reçoit finalement le prix Goncourt en 1980 pour Le
Jardin d'acclimatation. Dépressif, déçu par la vie et par le monde des
lettres, très affecté par la mort de plusieurs de ses amis ayant succombé au
sida, il se suicide en 1994, après avoir vécu deux ans à Montréal.
Septième
roman d’Yves Navarre, Le Petit Galopin de nos corps est
l'histoire de deux hommes, Roland et Joseph, qui se sont aimés en secret durant
trente-six ans. Or, Joseph, vient de mourir… Pour le ramener à lui, Roland,
dans le vide et le calme qui suivent les grandes tristesses, entreprend de
rapporter sur un cahier ce que fut leur vie, mêlant à son récit les lettes
qu'ils ont échangées, les notes prises par l'un ou l'autre au fil du temps...
De deux œuvres incomplètes, il crée ainsi une œuvre commune, une œuvre à
deux ou tout est dit, ou rien n’est dit…
Dans un style très classique, mais avec un phrasé inégalable et souvent
proche du langage de la publicité (métier qu'il a longtemps exercé), l’auteur
nous fait partager la vie de ses personnages d’une façon quasi balzacienne, c’est-à-dire
tout en pudeur et en délicatesse. Inspirée de la vie de son propre
grand-père, ce récit prend racine entre 1899 et 1936 sous la forme d'une
histoire d'amour assez conventionnelle et surannée, un peu comme une vieille
maison de famille qui sent la naphtaline et le lilas. Derrière ces lignes à la
tumultueuse tranquillité, on découvre la sensualité à fleur de peau de l’auteur
qui rappelle que « si la tendresse tue, l’absence de tendresse assassine ».
Sorte de Brokeback Mountain à la française et avant l'heure, Le
Petit Galopin de corps présente un amour impossible entre deux hommes qui
ont dû se taire et se cacher toute leur vie mais qui ont su préserver et
entretenir leurs sentiments, ce qu'exprime Yves Navarre en ces termes :
« Ce que nous avons vécu, vit encore et vivra en marge de toute morale et
de toute loi, là où les êtres humains acceptent d’être ce qu’ils sont et
ne s’en contentent jamais ». Proposé accompagné d'une préface de Serge
Hefez, Le Petit Galopin de nos corps est un des plus grands succès
de librairie du précurseur que fut Yves Navarre. Un classique,
absolument.
Yves
Navarre, Le
Petit Galopin de nos corps, Béziers, H&O éditions, 2005, 250
pages, 7.50 €.
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Prix
de poésie des Octaviennes
Source : http://poezibao.typepad.com/
C'est
le dimanche 29 janvier dernier, lors de leur treizième salon annuel, que les
Octaviennes ont décerné leur prix de poésie ainsi que le prix des Gémeaux.
Le terme Les Octaviennes désigne depuis 1988 une association de femmes
créatrices (ouverte à toutes et ouverte sur le monde) fondée et animée par Geneviève
Pastre pour développer un réseau culturel original autour de jeunes
talents autant que d'auteures confirmées. Cette association culturelle
fonctionne sur invitation et cooptation, de manière à préserver les affinités
électives, tout en les élargissant. Cette année, le jury était composé de
mesdames Geneviève Pastre (présidente), Catherine Hubert, Isabel
Meyrelles, Emilienne Paoli, Françoise Tchartiloglou et Katty Verny-Dugelay.
Le
premier prix des Octaviennes a été attribué à Josiane Gelot (photo
ci-contre) et le deuxièmes prix ex aequo à Danielle Marchetti et Miriam
Fedida.
Le Prix
des Gémeaux, pour sa part, est allé à Valère Alcinous. Félicitations
aux auteures.
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Entrevue
: Philippe Cassand
par Pierre Salducci
La
Référence a rencontré le génial auteur de Série
black et de La Mort vous remercie d'avoir choisi sa
compagnie pour en apprendre plus sur ce nouveau venu en littérature gay
qui est en train de s'imposer parmi les auteurs français les plus remarqués du
moment.
Vous
avez publié votre premier livre en 2002 (La Mort vous remercie…), est-ce que
c’était le premier livre que vous aviez écrit ou avez-vous dû faire
plusieurs essais avant de parvenir à publier ?
C’est le premier livre présentable que j’avais terminé. Je trouvais cela
sans intérêt et je l’avais mis dans un tiroir. J’avais écrit la moitié
environ de Série Black
commencé en 1989 à la suite d’un voyage initiatique sur les lieux de ma
naissance au Congo (Brazzaville).
Comment
êtes vous arrivé chez Cylibris et pourquoi cet éditeur auquel vous êtes
resté fidèle depuis ?
J’ai rencontré
Emmanuel
Ménard par hasard, l’auteur
du livre culte C’est
toujours moins grave qu’une jambe cassée,
qui était directeur de collection chez Cylibris. Je lui ai passé le manuscrit
de La Mort vous remercie
d’avoir choisi sa compagnie,
il a aimé le titre tout de suite. Il m’a tout appris du travail de mise au
point d’un manuscrit. J’en profite pour rendre hommage à son talent d’écrivain,
pour le travail éditorial qu’il a réalisé sur mes livres, et à son
amitié. J’ai
l’impression de participer à une merveilleuse aventure interactive avec
Cylibris même depuis le départ d'Emmanuel
Ménard qui a changé d’horizon.
Pourtant, je publierai le quatrième chez un autre éditeur car Mensonges
d’une nuit d’été
n’est pas un roman policier. En fait, c’est un livre très différent de ce
que j’ai fait jusqu’à maintenant. Je crois que c’est … le meilleur…
de moi-même.
Vous
avez publié trois romans en trois ans, ce qui fait de vous un auteur
particulièrement prolifique, est-ce que vous considérez que vous avez une
facilité à écrire et que vous écrivez rapidement ?
J’écris assez facilement mais je suis un bourreau de travail. Je sublime
à mort ! La mise au point d’un livre demande un travail considérable
qui me passionne, m’absorbe entièrement. Mais maintenant j’ai envie de
consacrer du temps à faire vivre ces livres, à les faire lire, et à les faire
aimer. Avec La Référence, c’est un baiser de tendresse supplémentaire qui
est fait à mes petits.
Votre premier livre se passe dans le milieu gay parisien, le deuxième en
Afrique et le troisième en province française. Ce sont des univers très
différents. D’où tenez-vous votre inspiration ? Est-ce que vous vous
documentez spécialement pour écrire ou ce sont des milieux que vous
connaissiez déjà ?
Trois environnements, le Marais Parisien, l’Afrique, la province : ma
vie d’adulte, ma naissance, ma jeunesse. Je ne me documente que très peu car
je veux éviter l’érudition ou l’exactitude technique gratuite. Quand j’écris,
je fais appel à mes connaissances ou j’invente (par exemple, le serpent dans
Série
Black…ou la guenon
qui n’aime pas les…) !
Avez-vous
déjà un quatrième volume en préparation ?
Mon bonheur, c’est d’écrire, je suis donc toujours en écriture. Je suis en
train de proposer aux éditeurs un nouveau manuscrit qui est une histoire d’amour
qui finit bien (avec un autre… que celui qu’on aime…). Une histoire sur le
fantasme, l’imposture, les dégâts qu’occasionne la passion sur le corps. J’écris
également un autre livre dont il trop tôt pour parler.
Pourquoi
le roman policier et quelles sont vos influences dans ce domaine ? Est-ce
que vous pensez toujours écrire du policier ou avez-vous l’intention d’essayer
un nouveau genre à l’avenir ?
Le roman policier représente l’énigme de la vie. Tout s’éclaire à la
fin. Comme après un long travail psychanalytique. Et la mort n’est pas pour
de vrai !
J’ai
envie d’écrire dans tous les autres genres. Après la mort, l’amour (le
roman que je viens de finir), l’humour (le roman que je prépare), le sexe (un
roman qui est écrit mais que je publierai quand je serai vieux car j’y ai mis
trop de moi-même et que la matière première n’est pas encore épuisée,
quoique pas loin !). Je
veux aussi faire une adaptation théâtrale de La
mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie.
Avez-vous
un autre métier en plus de l’écriture ?
Je n’ai pas de fortune personnelle, j’ai donc un travail qui me nourrit. Cassand
est un pseudonyme, je n’ai pas envie d’être répertorié comme
écrivain sulfureux et gay dans mon milieu professionnel qui n’est pas très
drôle.
Quel est votre rêve le plus cher ?
Avoir le visage de Dorian Gray et le génie d’Oscar Wilde. Ça sera
probablement dans une autre vie. S’agissant du second point, naturellement !
Voir également
:
Le Cheval bleu se
promène sur l'horizon deux fois ] La
Mort vous remercie d'avoir choisi sa compagnie
] Série black
]
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The
End pour Didier Lestrade
par
Pierre-Olivier de Busscher (Sida
info service)
Écrire
à propos d’un ouvrage de Didier Lestrade, ancien
président et fondateur d’Act Up-Paris, représente un exercice difficile à
plus d’un titre, tant la simple évocation de son nom provoque les réactions
les plus extrêmes dans la lutte contre le sida.
Levons
d’emblée toutes les ambiguïtés. Oubliez dès à présent le moment où vous
vous faites insulter individuellement ou collectivement (cherchez bien, il y a
forcément une phrase assassine), oubliez la difficulté de l’auteur à appréhender
toute forme d’homosexualité qui n’est pas la sienne (si, si, on peut aimer
les gros, n’avoir jamais pris un ecstasy de sa vie et bâiller devant les
films pornographiques), oubliez enfin une certaine nostalgie à la recherche
d’un idéal perdu de la communauté gay. Cela n’a aucune importance car Didier
Lestrade vient probablement de publier l’une des contributions les plus
importantes sur la prévention du VIH chez les gays depuis le milieu des années
90.
L’ouvrage déconcertera les lecteurs habitués à des travaux de santé
publique. À travers la narration des relations entretenues avec ses proches, à
travers son combat contre le bareback et sa médiatisation littéraire, par un
recensement précis – quoiqu’un peu indigeste - des données scientifiques, Didier
Lestrade propose le constat très réaliste d’une communauté en déshérence
qui nie progressivement son essence même par une fuite en avant vers une
contamination attendue ou revendiquée. Alors que les réponses apportés par
l’état et les associations depuis l’identification d’un retour à des
pratiques à risques se sont limitées à des ajustements « techniques »
(Traitement post-exposition, globalisation de la prévention du sida et celle
des IST…), Didier Lestrade formule la question centrale de la
construction communautaire gaie dans son rapport à l’épidémie. Les analyses
du chapitre II « confusion », tant sur le statut de l’homosexuel séronégatif
que sur le parallèle entre comportement sexuel et consumérisme, sont de ce
point de vue exemplaire.
La force de cet ouvrage est sa virtuosité à mettre en lien des observations
apparemment de nature presque incompatibles (micro-faits relevés dans son
entourage amical, à Act Up-Paris, données scientifiques, observations
empiriques…), pour leur donner un sens dans un tableau qui de page en page
devient de plus en plus tragique. D’où une certaine désespérance de
l’auteur et du lecteur tant le chantier devant nous paraît immense et les
espoirs de bloquer ce processus destructeur, faibles. Il
n’en demeure pas moins que la lecture de The End est une nécessité
urgente non seulement pour l’ensemble des acteurs de lutte contre le sida,
mais aussi pour la communauté gaie (avec l’avantage de la fluidité de style
de l’auteur), afin de redéfinir les bases d’une action collective qui ne
pourra qu'être politique.
Didier
Lestrade,
The end, Paris, Denoël,
2004, 383 pages, 23 €.
Voir
aussi Cheik, journal de
campagne.
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François-Paul
Alibert et le fils de Loth
Par
Thierry Zedda
François-Paul
Alibert, ami de Gide et écrivain discret du
siècle dernier, serait certainement totalement oublié aujourd’hui s’il n’avait
écrit, en marge de son œuvre, somme toute assez classique, trois romans
érotiques « souterrains ». Des écrits sensuels, empreints d’érotismes
audacieux pour l’époque, voire pornographiques, véritables odes à l’amour
homosexuel, que personne ou presque n’a lu. Et pour cause ! Éditions
limitées puis disparues, manuscrits dérobés ou volatilisés. Bref, de quoi
nourrir la légende et engendrer bien des fantasmes ! Deux d’entre eux
renaissent à présent grâce aux éditions La Musardine
après un travail que l’on peut qualifier d’archéologique, et Le
Supplice d’une queue ainsi que Le Fils de Loth sont
désormais de retour chez les libraires, quant au troisième : La
Couronne de pines, s’il reste à ce jour introuvable, les éditeurs ne
se sont pas résolus à le considérer comme définitivement perdu.
Résumer
Le Fils de Loth est d’une simplicité aussi ahurissante que le choc que
suscite sa lecture. Alibert nous expose la confession de son jeune héros
qui a été initié sexuellement par son propre père. En effet, alors qu'il est
âgé de quinze ans à peine, il s’est abandonné avec lui au désir
fusionnel, passionnel qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, enfermés
dans une chambre d’hôtel durant une semaine entière. Le narrateur plonge
dans l’univers trouble et non censuré des rapports qu’un fils peut
entretenir avec son père, image subliminale de l’homme par excellence. Une
relation amoureuse, passionnelle et avant tout sexuelle. C’est simple, net et
sans aucun détour possible.
Le roman de Alibert doit se voir comme une expérience littéraire ou
mieux comme une page tendue à la réflexion. En effet, si Le Supplice d’une
queue, du même Alibert, est un travail de toute beauté, tout en
finesse - une étude psychologique dense et extrêmement intelligente de la
condition homosexuelle au siècle dernier, Le Fils de Loth, de par son
sujet, est une œuvre dérangeante. Difficile en effet de sortir indemne d’une
lecture, d’une qualité exceptionnelle certes, mais qui nous renvoie page
après page vers les échos d’une actualité brûlante, bouleversante,
traumatisante et forcément choquante. La nôtre aujourd'hui. Il est étrange de
penser que l'ordre moral ne laisserait certainement pas publier un récit aussi
sulfureux aujourd'hui par un auteur contemporain, mais comme il s'agit d'un
roman culte, le voici intouchable.
Certes, l’écrivain prend un maximum de précautions pour amener le lecteur
vers son récit : références bibliques, à la culture helléno-latine, plus
certaines précisions de la bouche même de l’adolescent. Mais le plus
intéressant réside peut-être dans ces troubles et ces questionnements qu’il
parvient à faire naître en chacun de nous. La formidable approche de l’œuvre
par Didier Eribon, ingénieusement située juste après le roman, vient
aider à débroussailler un tant soit peu le chaos dans lequel se trouve les
esprits après un pareil récit. Il est d’une judicieuse analyse dont chaque
mot est précieux.
François-Paul
Alibert, Le
Fils de Loth,
éditions de La Musardine, Paris, 2002, 116 p., 8.50 € (format poche avec un
dessin de Jean Cocteau en couverture).
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Felice
Picano dans l'histoire en marche
par
Hugo Marsan / Source : Just4gay
Voici
un livre unique, un roman gay dont on n'a aucun équivalent français. Nous
étions l'Histoire en marche raconte l'aventure des homosexuels américains,
de 1954 à 1991, des premières tentatives individuelles de visibilité
jusqu'aux ravages de la pandémie de sida. L'intérêt du roman est de décrire
la vie quotidienne de gays particuliers mais de l'inscrire dans l'histoire d'une
communauté sexuellement marginalisée et dans celle plus générale d'un pays.
L'impact de ce témoignage et l'étonnement qu'il provoque chez un lecteur français,
tiennent aussi à la structure du récit.
Les
péripéties de la rébellion gay sont connues à travers le destin de deux héros
qui focalisent notre émotion (Edmund White a tout à fait raison de faire de
cette saga l'équivalent queer d'Autant en emporte le vent). Nous nous attachons
à deux personnages bien distincts que nous suivons dans leur vie intime,
professionnelle, sociale et militante. Subversifs et contestataires, ils ne sont
pas pour autant les porte-voix abstraits de la contestation collective ou de la
provocation. Alistair et son cousin Roger, deux jeunes gens privilégiés, ont
grandi dans la meilleure société américaine. Leur vie intime résonne des événements
qui ont marqué cinquante ans de libération homosexuelle et plus largement de
l'évolution des mœurs dans un pays puritain. Le roman alterne le présent
(1991) et de successifs flashes back qui sont les étapes d'une vie. Les deux
cousins ont dix ans, vingt ans, trente ans... quarante-sept ans. Ils vivent leur
homosexualité de façon différente. Alistair, très riche, cultive avec
arrogance et intelligence son dandysme suicidaire. Roger, sentimental et
militant, vivra deux grands amours : avec Matt, en 74, avec Wally, en 91.
Deux générations s'affrontent mais doivent s'unir lorsque le sida vient briser
l'euphorie des anciens et sanctionner la tranquillité des jeunes. Le roman
raconte les fêtes, la drague, la disco, la liberté toute nouvelle du sexe, le
mélange des classes sociales, en marge d'une Amérique divisée par la guerre
du Vietnam. Jouisseurs, lucides, caustiques, amoureux de leur corps, éblouis et
éblouissants, rivaux et complices, les pionniers gay instaurèrent une
fraternité complexe où se mêlaient et parfois s'opposaient l'amitié et la quête
du plaisir. Felice Picano dépeint les excès, les nuits orgiaques noyées
d'amphétamines, mais aussi l'amour particulier entre deux gays, cernés par les
rites de virilité ou de travestissement, les actions d'Act Up, la mort,
faucheuse de joie. Des garçons, tout juste libérés, sont brusquement confrontés
à l'horreur. Matt, un jeune homme blessé revenu du Vietnam, ose dire la véritable
angoisse des soldats drogués et fous.
Nous étions l'Histoire en marche est un très grand roman. Au-delà d'une
chronique colorée, ce récit vrai et sans concessions, enrichit notre vision de
la condition humaine. C'est aussi un hymne à ces séducteurs sans illusions qui
furent le poivre de la vie, son luxe, sa gratuité et sa fertilité culturelle.
Felice Picano (né en 1944) joua un très grand rôle dans la visibilité des
gays et la promotion de la presse militante. Nous étions l'Histoire en marche
est aussi la scintillante mémoire de sa propre jeunesse.
Felice
Picano,
Nous
étions l'histoire en marche,
Montréal,
éditions Stanké, 2001, 698 pages, 21.80 €.
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Les
Fantômes de Jameson Currier
par
Erwan
Chuberre
Jameson
Currier est né et a grandi dans le sud des États-Unis. Il est diplômé
de l'Université d'Emory à Atlanta (Georgia) et siège au Conseil
d'administration de l'Arch and Bruce Brown Foundation des Arts de New
York. Il vit actuellement à Manhattan.
Il
est l'auteur d'un roman Where the Rainbow Ends paru
chez Overlook Press , et de plusieurs recueils de nouvelles, dont Les
Fantômes ( Dancing on the Moon ) et Desire,
Lust, Passion, Sex. Ses nouvelles, ses essais, interviews et articles sur
la culture gay ont été publiés dans de nombreux magazines littéraires dont
Christopher Street, The Crescient Review, Art &
Understanding, Outsider Ink, Velvet Mafia, Blithe House
Quartlery, Rainbow Curve, Harrington Gay Men's Fiction Quarterly
et dans les anthologies Certain Voices, Men
on Men, Best American Gay.
Le
recueil Les Fantômes a été traduit en français dans des circonstances
bien particulières. « Il y a un peu plus d'une dizaine d'années »,
raconte James Currier, « une étudiante belge, Anne-Laure Hubert, a traduit
en français mon premier recueil de nouvelles, Dancing on the Moon, dans
le cadre de son mémoire de maîtrise. Il y a deux ans, Anne-Laure m'a localisé
dans Internet et m'a envoyé un message pour m'informer qu'elle avait traduit
mes nouvelles ; elle me demandait si je voulais voir son mémoire. Anne-Laure
avait plusieurs questions restées sans réponse au sujet de la traduction,
relatif au mode de vie des gays aux États-Unis. Ensemble, nous avons peaufiné
une traduction finale que nous avons proposé à Cylibris ». À
travers quinze nouvelles pudiques, l’auteur américain
retrace le traumatisme
qu’a entraîné l’épidémie du sida
pendant les années quatre-vingt dix à New-York.
Ce livre a reçu le soutien de l’association Sida Grande Cause Nationale 2005,
il est paru le 1er décembre dernier, à l'occasion de la journée nationale de
lutte contre le sida, et comporte une préface de Jean-Luc Roméro.
Parce que certains écrits sont faits pour que la mémoire ne meure jamais…
Parce que les plus jeunes doivent savoir pour apprendre à se protéger… Parce
que le sida a frappé leurs aînés sans pitié et de plein fouet, Les
Fantômes, ce recueil de nouvelles sobres et émouvantes, aussi angoissantes
puissent-elles être, doit voler jusqu'à nous pour toucher notre âme et notre
cœur, pour ne plus craindre de pleurer et pouvoir se redresser en regardant la
vie telle qu’elle est… Parce que le quotidien n’est pas tous les jours une
partie de rire, de jambes en l’air et de plaisir... Parce que le sida ne doit
jamais gagner la guerre même s’il a déjà remporté trop de batailles. Les
Fantômes de James Currier est un ouvrage à lire, à faire partager,
un livre d’utilité publique, une œuvre nécessaire pour ne jamais oublier.
Jameson
Currier,
Les Fantômes, nouvelles, Éditions Cylibris, 2005, 258 pages,
18
€.
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Frédéric
Mitterrand mène une mauvaise vie
par
Pierre Salducci
Frédéric
Mitterrand est bien plus que le simple neveux de l’ancien président
de la république française. Fondateur d’une chaîne de cinémas à Paris
dans les année soixante-dix et quatre-vingt, il a permis la diffusion de
véritables chefs-d’oeuvre et donné une visibilité certaine à de nombreux
films à thématique homosexuelle, en créant notamment le fameux Festival
homosexualité quasi permanent à la salle de l’Olympic Entrepot dans
le 14e. Lui-même cinéaste, il a réalisé le magnifique film Lettres
d’amour en Somalie (1981), d’inspiration
très durassienne, et signé plusieurs livres : récits, documents ou
biographies. Enfin, lorsqu’il a accédé à l’univers télévisuel, il fut
le génial et audacieux présentateur d’une série d’émissions qui
faisaient presque systématiquement l’apologie et le portrait d’icônes de
la culture gaie. Comme par hasard, les Callas, Dalida, Marilyn Monroe, Jakie
Kennedy et autres y sont toutes passées… Autant d’éléments d’un
parcours exceptionnel qui contraste férocement avec le ton de sa confession
biographique La Mauvaise Vie.
En
effet, ce qui marque en premier lieu en découvrant son livre, c’est que Frédéric
Mitterrand est incapable de parler de son propre mérite, de revendiquer ce
qu’il a fait de bien, tout comme de se montrer fier de ses actions envers la
culture gaie et les gays. Tout cela, c’est comme s’il ne le voyait pas, si
ça n’existait pas. Il ne retient de son existence qu’une « mauvaise
vie », un titre curieusement négatif pour présenter ses souvenirs. Il
faut dire que l’homme n'a jamais connu l’amour et qu’il a dû s'habituer
très tôt à des rapports sexuels monnayés car il est incapable de se laisser
aller à la sincérité du couple et qu’il ne fait confiance à personne
(statut de star oblige).
L’autre surprise du livre, c’est que malgré les affirmations de l’éditeur
en 4e de couverture, l’auteur est loin de tout dire ici. Dans les faits, Frédéric
Mitterrand parle assez peu de lui et choisit plutôt d’évoquer quelques
rencontres ou situations déterminantes de son existence. Son récit est divisé
en onze chapitres qui ne suivent aucune chronologie apparente mais volent
plutôt au gré des souvenirs et de la plume de l'auteur. On découvre ainsi que
le jeune Mitterrand a fait du cinéma très tôt et qu’il a eu la
chance de tourner aux côtés de Michèle Morgan, il a eu deux
gouvernantes (une gentille et une méchante), il a eu pour ami un gars qui s’est
fait connaître des années plus tard en égorgeant sa femme et ses enfants, il
est tombé amoureux d’un ambassadeur marié, il a fréquenté les bordels en
Thaïlande, des choses comme ça, pas forcément très intéressantes, qui ne
parlent jamais directement de lui mais plutôt de ce qui l’entoure. Et comme
notre narrateur est une vedette, qu’il est proche du pouvoir et qu’il ne
peut se permettre de citer aucun nom, sa plume est trempé dans l'encre du
non-dit et il se limite chaque fois à des prénoms ou à des initiales. Au
lecteur de deviner, s’il le peut, de qui et de quoi l’on parle. Dans le
genre « je dis tout », on peut faire mieux. Le coming out
annoncé par l’éditeur n’est vraiment pas au rendez-vous.
Il faut ajouter à ça une sorte d’homophobie rampante et intériorisée qui
fait que Frédéric Mitterrand a toujours une petite réflexion
méprisante pour les gais, la communauté et sa propre homosexualité (qu'il est
loin de porter comme un drapeau triomphant mais plutôt comme une tare). Il
évoque notamment « des démonstrations homosexuelles dont la
virulence et l’impudeur me rebutaient » et prétend avoir connu assez de
ces « pédés égocentriques, paranoïaques et destructeurs pour continuer
à m’illusionner sur l’irénisme officiellement unanime de leur communauté ».
Un langage qui fait peine à entendre, malheureusement encore trop répandu chez
une certaine élite française, et qui démontre que même les grands hommes ne
se libèrent pas si facilement de leurs préjugés.
À l’arrivée, La Mauvaise Vie de Frédéric Mitterrand est un
livre décevant et froid, qui passe à côté de ses objectifs d’ouvrage « vérité »,
et dont les jugements à l’emporte pièce n’ajoutent vraiment rien à la
gloire du rejeton Mitterrand. Seul moment d'émotion vraie, le chapitre
sur Howard Brookner, qui évoque l'étrange relation platonique entre le
narrateur et un cinéaste américain. Un texte fort et pour une fois
profondément humain et gay, qu'on peut lire comme une nouvelle indépendante,
un objet à part, juste pour la beauté.
Frédéric
Mitterrand, La Mauvaise Vie,
Paris,
éditions Robert Laffont, 2005, 36O pages, 2O €.
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