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Hiver 2005 - Numéro 32 - 3e année ©

 

Au sommaire de ce numéro :

 

 

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Une aile pour Benoît Charuau
par Erwan Chuberre

Benoît Charuau est un jeune professeur agrégé de philosophie qui frappe par son physique gracile et son timbre de voix doux et effacé, comme s’il s’excusait sans cesse de vous adresser la parole. Une timidité qui ne l’empêche pas pour autant d’enseigner dans un lycée polyvalent et en Maison d’arrêt. Il vient de publier un premier roman envoûtant, entre témoignage, fiction et poésie. Un vrai coup de maestro ! En effet, si l’auteur semble vouloir rester en retrait du feu et de la flamme, sa plume est terrifiante et ravageuse….

Ton aile, c’est avant tout une relation épistolaire entre Monsieur Lotse, dit Luckas, un jeune professeur de philo (étrange !) et Cédric, un jeune détenu enfermé à Fleury-Mérogis par abus de gentillesse, sans avoir été réellement préparé à affronter ce milieu hostile et brutal. Commence alors un échange de lettres, tantôt drôles et touchantes, tantôt cruelles et embarrassantes, mais toujours percutantes, qui pousse le lecteur, voyeur volontaire, à réfléchir sur les différents aspects de leurs révolutions personnelles. Entre les deux garçons vivent aussi d’autres figures masculines, comme le bel et excitant Karim ou le trop fragile Youssef. Sans le vouloir, c’est avec plaisir que nous devenons très vite le complice privilégié des combats respectifs de chacun, avec cette conclusion que le plus prisonnier n’est peut-être pas celui qui reste emprisonné dans sa cellule.
Il y a de la poésie dans les mots de Benoît Charuau, quand les héros se battent pour proposer leur version du bonheur, pour instaurer de nouvelles règles amoureuses, pour se blottir sous leurs ailes respectives… Il y a de la fougue, de la révolte face à ce pays d’égalité qui ne donne pas la même chance à tous, selon que l’on s’appelle Bernard ou Akim. Le livre se lit comme un délice, trop vite sans doute… Une fois terminées les deux cent pages imprimées, on se rend compte qu'aurait souhaité en lire encore et encore, et c’est rompu et heureux que nous fermons Ton aile bien décidé à convaincre notre entourage de se laisser prendre à son tour au jeu…

Benoît Charuau, Ton aileroman, éditions Biliki, 2005, 204 pages, 13 euros.

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Pierre Seel : Une mémoire s'est tue
par Pierre Salducci / Sources : preferencesmag.com et tassedethe.com

Pierre Seel est mort le 25 novembre dernier, à Toulouse, à l'âge de 82 ans. Avec lui, c'est un témoin direct des atrocités du régime nazi qui disparaît et un militant exceptionnel de la reconnaissance de la déportation homosexuelle.

En 1939, Pierre Seel se fait voler sa montre par un inconnu dans une toilette publique où il partageait une rencontre sexuelle avec un garçon de passage. Il a 16 ans. Il porte plainte au commissariat de Mulhouse sans se douter de ce qui allait suivre. À l’automne 1940, il reçoit une convocation du quartier général de la Gestapo. Les Nazis avaient découvert sa déposition et la mention de son homosexualité dans les archives abandonnées par la police française. Il est arrêté, torturé, puis déporté au camp de concentration de Schirmeck, à 30 km de Strasbourg.
Pierre Seel reconnaît là bas son ami Jo, son premier amour âgé de 18 ans. Jo est coiffé d'un seau de métal, déshabillé et battu. Ses tortionnaires lâchent leurs chiens. Pierre Seel voit son ami se faire dévorer par une meute de bergers allemands. « Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d'abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d'horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu'il perde très vite connaissance. Depuis, il m'arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Cette scène de barbarie défile sans cesse devant mes yeux. Je n'oublierai jamais l'assassinat de l'amour de ma vie », a-t-il confessé.
Pierre Seel est transféré six mois plus tard dans le Reich Arbeits Dienst. L'Alsace-Lorraine ayant été annexée par l’Allemagne, il est forcé, au titre de « citoyen allemand », de suivre l'armée nazie sur les fronts Yougoslave et Russe. Il déserte en 1944 en compagnie de son lieutenant, et se rend aux Russes.
Rentré en France, il s'est toujours battu depuis pour l'accueil des associations homosexuelles lors des cérémonie du souvenir et pour que les crimes de la barbarie nazie ne soient pas oubliés. Pierre Seel a été reconnu en tant que victime de l'holocauste et indemnisé par l'Organisation internationale pour l'immigration (OIM), alors que la France s’est toujours limitée à le reconnaître comme « déporté politique »
Pierre Steel a continué à témoigner jusqu’à sa mort, même si cela l'obligeait chaque fois à retourner dans l'horreur. Il vivait dans un modeste appartement de Toulouse avec sa petite chienne, Nina. Une présence à laquelle il a mis longtemps à s’habituer. « Les SS avaient toujours des chiens à leurs côté, cela me rappelait de mauvais souvenirs », déclarait-il.

Le combat de Pierre Seel continue

Plus de 200 personnes vivant dans les départements français annexés par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale ont été déportées pour homosexualité. Pierre Seel est le seul survivant à avoir témoigné. Il a raconté son histoire dans un récit paru en 1994 chez Calman-Levy. Des dizaines de milliers d'homosexuels ont péri dans les camps de la mort. Mais à la Libération, le cauchemar des rescapés est devenu tabou. Honteux, la plupart d’entre eux n’ont jamais témoigné et ont toujours refusé de parler des vraies raisons de leur incarcération. Combien d'homosexuels ont ainsi connu l'enfer des camps ? Certains historiens avancent le chiffre de 350 000, d'autres parlent de 800 000. Quoi qu'il en soit, la plupart d'entre eux ne sont jamais revenus de l'enfer. Le film américain Bent ainsi que le film français Un Amour à taire font partie des rares documents cinématographiques existants sur ces sombres événements.
À noter qu’il existe maintenant une nouvelle association nommée
Les Oublié(e)s de la mémoire, qui œuvre pour la reconnaissance de la déportation des homosexuel(le)s, notamment pour la création d’un plaque commémorative à Marseille et pour la création d’un drapeau «
 aux couleurs nationales et aux armes de l’association, qui sera un témoignage visible de reconnaissance et de mémoire à tous nos ancien(ne)s qui sont tombé(e)s et trop souvent oublié(e)s, ainsi qu’un gage de fidélité de la part de la communauté homosexuel(le) ». L'association est désormais inscrite sur les listes protocolaires officielles ce qui lui permettra d'être invitée « aux cérémonies nationales ainsi qu'aux grands événements du monde combattant et du devoir de mémoire ».

Pierre Seel, Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, éditions.Calmann-Lévy 1994.

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Pour en apprendre plus sur la déportation des homosexuel(le)s : Triangles Roses ; ALGI ; Les Oubliés de la mémoire.

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La Quatrième Révélation d'Olivier Delorme
par Pascal Eloy

Né en 1958, Olivier Delorme est historien de formation, passionné par la Grèce. Après la parution de son premier roman, Les Ombres du levant, en 1996, il a vécu deux ans sur une petite île grecque à l'écart des routes touristiques. De retour en France, il collabore à diverses publications. Il a publié, à ce jour quatre romans dont le dernier La quatrième révélation est en passe de devenir un des événements phare de la fin 2005.

Julien Bergeret est magistrat de la brigade financière. Désillusionné par ses compatriotes, il décide de changer de vie le jour où il comprend qu’il ne pourra ni faire évoluer les moeurs ni faire respecter la loi par la classe politique française. Il part donc s’installer en Grèce avec Nicolas, son Bel-Hermès. Là, dans le calme d’un monastère, ancien temple d’Hermès, il découvre des manuscrits recouverts d’une écriture... phallique ! Commence alors une enquête qui pourrait saper les fondements de la chrétienté, mais aussi qui va conduire Julien et Nicolas, de Paris, à Athènes, en passant par Saint-Pétersbourg et Londres, face à leur destin...
Dans ce roman, qui fait penser à l'histoire du comte de Monte-Cristo, Olivier Delorme nous offre un polar théologique gay qui tient le lecteur en haleine d’un bout à l’autre du récit. Les personnages sont tellement réalistes, attachants et naturels qu’on pense les connaître depuis longtemps (et c’est particulièrement vrai du juge Bergeret puisqu’il s’agit d'un personnage d’un livre d’Anatole France). Les descriptions de la Grèce donnent envie de courir chez le tour opérateur le plus proche. Les citations du Dictionnaire gay de la mythologie grecque d'Henri Tourtois rafraîchiront les souvenirs de ceux qui ont eu le bonheur d’étudier le grec ancien (bien que cet ouvrage soit un pur produit de l’imagination de l’auteur, un peu comme le fait Weber dans ses oeuvres, auteur de la fameuse trilogie sur les fourmis)...
Parallèlement, on partage l’histoire d’amour de Julien et de Nicolas, ce qui nous vaut une des plus belles lettres d’amour qu’un homme puisse écrire à celui qu’il aime, tout en finesse, en retenue et en tendresse. En fait, cette vie amoureuse se mêle étroitement à l’intrigue, comme les deux serpents du Caducée, afin de nous offrir un vrai moment de bonheur.

Olivier Delorme, La quatrième révélation, roman, éditions H&O, Béziers, 2005, 384 pages, 23 euros.

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Le phénomène Susana Guzner
Par Pierre Salducci

On dit d’elle que c’est une « auteure brillante », « une écrivaine courageuse » et qu’elle est « énormément talentueuse ». Originaire d’Argentine et née en 1944, Susana Guzner est le nouveau phénomène de la littérature lesbienne et rayonne maintenant à partir des îles Canaries en Espagne où elle a choisi de s’installer.

Déjà bien connue au Canada anglais, Susana Guzner peut se vanter d’avoir captivé des milliers de lecteurs en Espagne et à travers le monde. Après avoir été traduit en anglais, en allemand et en néerlandais, son roman La Géométrie insensée de l’amour est enfin disponible en français. Publié par les éditions des Femmes, le livre a battu des records de ventes en France en très peu de temps. Selon María Rodríguez Peña Alfonso, professeure de littérature à l’université de Salamanque (Espagne), La Géométrie insensée de l’amour est « peut-être un des meilleurs romans d’amour entre femmes qui ait été publié jusqu’à présent en espagnol. Susana Guzner a ce don inné des latinos-américains pour raconter des histoires excitantes avec un énorme talent. En l’occurrence, l’amour entre les deux femmes est construit comme un suspense amoureux. »
En Espagne, Susana Guzner est considérée comme une des meilleures romancières du moment, même si María Rodríguez déplore qu’elle soit encore « injustement oubliée par les médias grand public » (comme toujours lorsqu'il s'agit de littérature homosexuelle). Son roman a réussi l'exploit de pulvériser le box-office espagnol sans un article dans la presse ni une interview à la télévision, tout s’est fait de bouche à oreille de lecteurs / lectrices. Pourtant, les critiques qu'elle reçoit sont toujours très positives  comme le prouvent ces deux déclarations d’auteures : « Un roman qui vous emporte aussi fort que si vous descendiez des rapides, avec une histoire parfois tendre, parfois bouleversante, mais aussi parfois hilarante, et dans son ensemble, aussi spirituelle et turbulente que la vie », Rosa Montero, et « La Géométrie insensée de l’amour est une histoire pleine d’intrigue, d’intelligence, d’émotion et d’ingénuité, qui raconte la rencontre de Maria et d’Éva, mais aussi leurs moments de bonheur, leurs hésitations, leurs peurs et leurs audaces », Cristina Peri Rossi.
Le fil conducteur du roman pourrait se résumer en quelques mots. María, jeune traductrice, rencontre à l’aéroport de Rome la belle et énigmatique Éva, par laquelle elle se sent immédiatement attirée. La première est une lesbienne affirmée, l'autre est hétéro. Pourtant, cette rencontre marque le début d’une histoire d’amour intense et complexe, d'une passion tumultueuse qui évolue de manière inattendue et tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière page. L'imposant récit de plus de 500 pages tisse une toile sentimentale subtile qui s'achève par un rebondissement spectaculaire qui à lui seul justifie toute la lecture du livre. D'autant plus que Susana Guzner nous gratifie d'une impressionnante bataille de femmes qui risque de faire date dans les anales de la littérature lesbienne.
Dans la préface de son livre, Susana Guzner précise que La Géométrie insensée de l’amour est une pure fiction, animée par des personnages inventés, mais que, aussi étrange que cela puisse paraître, elle a vécu exactement les mêmes situations que dans son roman juste après les avoir écrites. Elle en arrive ainsi à la conclusion que son livre est en fait un autobiographie à l’envers puisque c’est la fiction qui est devenue sa vraie vie et non l’inverse. Par ailleurs, elle révèle que si certaines parties du récit se sont écrites presque toutes seules, s’imposant quasiment d’elles-mêmes, elle dût s’y reprendre à plusieurs fois avant de trouver le dernier chapitre de son histoire. Au terme de plusieurs tentatives infructueuses, elle décida de laisser aller ses personnages au gré de leur fantaisie, de céder aux voix qu’elle entendait, et d’adopter la fin qui lui était ainsi dictée plutôt que celle qu’elle avait auparavant prévue. Et visiblement, elle n'a pas eu tort car tout se déroule d'une manière admirablement bien tournée.
Au final, La Géométrie insensée de l’amour est un livre absolument exquis, raffiné et intelligent, admirablement porté par une langue subtile et vive. Susana Guzner décortique avec maestria la complexité des jeux de l’amour et du hasard entre deux femmes. Une grande découverte. Une auteure comme on en lit rarement. Un roman qui s'adresse à tous et toutes, et qui a les meilleures chances de devenir un incontournable de notre littérature.

Susana Guzner, La Géométrie insensée de l'amour, éditions des Femmes, Paris, 2005, 512 pages, 22 euros.
On peut en apprendre plus sur Susana Guzner, sa vie, son œuvre, en consultant son site officiel (en anglais et en espagnol) : www.susanaguzner.com

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Publibook cible le marché québécois
Par Pierre Salducci

Les éditions Publibook ouvrent un bureau à Montréal et ciblent le marché québécois ou francophone du Canada.

Les éditions Publibook sont une filiale du groupe Petit Futé et « assurent à leurs auteurs la publication et la diffusion de leurs ouvrages, suivant les étapes classiques de l'édition ». Il s'agit néanmoins d'une forme d'édition différente de l'édition traditionnelle, puisqu'elle est payante et que l'auteur investit lui-même dans la réalisation de son ouvrage. Il existe plusieurs forfaits et plus vous demandez d'options, plus la facture s'alourdit. Les éditions Publibook s'appuient beaucoup sur Internet pour la diffusion de leurs ouvrages qui ne se retrouvent pas forcément en librairie. C'est donc une forme d'édition idéale pour ceux qui veulent procéder à des tirages privés. Mais pas seulement.
Publibook
possède une collection de littérature gay et lesbienne et a déjà accueilli plusieurs auteurs remarqués de la communauté dont Serge Brousseau Morin, Sébastien Monod, Pascal Barbarin, Jonathan Denis, Laurent Fraquet, Adrien Lacassaigne ou Amandine Néofiti.  Implantées en France et en Europe depuis plusieurs années, les éditions Publibook viennent d'ouvrir un bureau à Montréal avec l'objectif non dissimulé de cibler le marché québécois et francophone du Canada. Elles nous ont fait parvenir un appel de textes tout particulièrement destiné aux auteurs francophones d'outre-Atlantique.
« Fortes d'une collection de plus de 2000 titres publiés en France, les éditions Publibook cherchent de nouveaux talents au Québec et au Canada (en français) et lancent un appel à projets auprès des auteurs afin de recueillir de nouveaux manuscrits à publier. Grâce à la maîtrise des nouvelles technologies, Publibook permet l'impression à la demande des livres à partir de quatre exemplaires, leur diffusion ciblée en librairie, l'actualisation rapide des contenus éditoriaux. Cette optimisation de la chaîne d'édition permet de distribuer des droits d'auteur supérieurs ( de 9 % à 18 % sur le prix de vente public HT) , et ce dès le premier exemplaire vendu. » Les auteurs-es intéressé-e-s peuvent adresser leurs manuscrits par voix postale à l'adresse indiquée ci-dessous. Les éditions Publibook s'engagent « à vous contacter dans les 15 jours suivant la réception de votre envoi, après lecture de vos travaux, afin d'étudier avec vous votre projet de publication ».

Adresse du bureau montréalais : Jonathan Chodjaï, Neopol inc, 43 Av. Joyce, Montréal (Qc) H2V 1S7. Tél. 514-279-3015


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Textes gais : une aventure hors du commun
Entrevue : Pierre Salducci


Dans un
e entrevue exclusive, Pedro Torres, directeur des éditions et du site Textes gais, revient sur un parcours absolument unique dans le monde de la littérature gay. « J’aurais aimé dire que la foi de l’édition m’habite depuis la tendre enfance, mais cette aventure est plus un concours de circonstances ou un glissement vers l’édition. Cela dit, mon père était éditeur et je travaille pour une grande maison d’édition, ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard non plus », a-t-il confié à La Référence, proposant par ailleurs une remarquable réflexion sur l'édition gay aujourd'hui.

Comment et quand sont nées les éditions Textes gais ? De quel besoin et avec quels objectifs ?
Les éditions Textes Gais sont nées en octobre 2001, un an tout juste après la création du site qui propose plus de 1600 textes en libre lecture. Si on reprend l’historique : 1989, je publie des nouvelles érotiques dans les revues Honcho et All Man qui proposent principalement des photos de nus. 1997, je crée un site personnel sur lequel je replace mes nouvelles érotiques. À cette époque,
l’offre étant rare, mon site devient incontournable. Trois ans plus tard, en octobre 2000, j’achète un nom de domaine et j’écris de nouveaux textes sous des noms d’emprunts (repassés sous mon nom par la suite) pour indiquer que le site est ouvert aux écrits des lecteurs. Ce site devient vite une référence avec un site Québécois plus ancien Gai-Eros dont la finalité est, comme son nom l’indique, plus érotique que Textes Gais.
Face au succès de Textesgais.com, environ 1300 lecteurs par jour aujourd’hui, je désire valoriser le site tout en le laissant gratuit puisque je considère qu’il est un service à la communauté. Je propose mes nouvelles à différents éditeurs qui refusent de les publier. Je me lance alors dans l’auto-édition. Lorsque les 200 exemplaires de Jeunes sexes me sont livrés, grande angoisse, ça prend une place folle et je me demande qui va bien vouloir acheter ces ouvrages. Je vais tenter ma chance du côté de la librairie Les Mots à la bouche où Walter m’en prend 5 exemplaire. Le lendemain, il me téléphone et en reprend 10. C’est le début de l’histoire. Voyant que le marché m’était ouvert et considérant la qualité de certains textes proposés sur le site, je décide d’en publier quelques-uns sur version papier. Si ces textes ne figurent plus sur le site, leur parution gratuite n’a pas gêné leur vente.

Qu’est-ce qui différencie Textes Gais des autres maisons d’édition (gaies ou pas) ?
J’ai choisi le nom Textes Gais pour indiquer clairement que ma maison d’édition est ouverte à tous types de textes, pour autant qu’ils concernent l’homosexualité. Certains ouvrages sont publiés sous le nom des Éditions T. G. pour s’ouvrir à une clientèle non homosexuelle. C’est le cas pour Les Amitiés particulières de Roger Peyrefitte ou de Comment te le dire ? ouvrage que l’on trouve dans les Centre de documentation et d’information des lycées et pour lesquels la dénomination « Textes Gais » ne serait pas passée. Rien ne me différencie d’une autre maison si ce n’est la thématique. Mais si un jour, je pouvais publier un texte non homosexuel d’un de mes auteurs sous le nom de « Textes Gais », ce serait merveilleux.
Un cercle germanopratin a reproché à Textes Gais de n’être qu’une maison d’édition de cul, puis d’ouvrages de type Harlequin, puis plus globalement de ne pas faire de la littérature au sens noble du terme. Sur mon catalogue de 18 ouvrages, tout y est sauf les essais que je rêve de publier. Textes Gais se veut éclectique, mais aussi populaire. Le style est important, l’histoire primordiale.

Quel bilan faites-vous depuis que Textes gais existe ? S’agit-il d’un marché porteur (l’édition gaie et l’édition via Internet) ?
 Isabelle Laffont l’éditrice du Da Vinci Code signalait à juste titre dans une entrevue que l’édition est, d’année en année, très stable (sauf concernant ce dernier livre), le succès d’un ouvrage compensant les mésaventures d’un ou de plusieurs autres. Le nombre d’homosexuels vrais lecteurs est restreint et leur choix d’ouvrages diffère des uns des autres, limitant les tirages. Ce qui manque le plus, ce sont de bons textes, les manuscrits que je reçois sont rarement à la hauteur d’une publication. Un très bon texte serait publié par une maison d’édition reconnue, mais d’autres tels Prélude à une vie heureuse d’Alexandre Delmar ou les débuts sentimentaux d’un adolescent, correspondent tout à fait (pour l’auteur comme pour l’éditeur) à une petite maison d’éditions telle que Textes Gais.
Malgré cela, on ne peut pas parler de succès d’éditions. L’édition gaie suit le mouvement de l’édition en général : de moins en moins de lecteurs, de plus en plus de livres. Aussi le tirage des ouvrages fond comme neige au soleil. Certains publient leur ouvrage à 200 exemplaires, moi je tire directement à 1000 pour rentabiliser plus vite les coûts. Mais le stockage à Paris est un réel problème, le livre prend de la place et se vend sur la longueur. Il n’est pas difficile de devenir éditeur, il est plus difficile de le rester. Donc, on verra de nouveaux acteurs sur ce marché qui se lasseront vite. Je me mets dans le lot comme n’importe quel éditeur, personne n’est sûr d’être encore là dans 5 ans. Pour Internet, la stabilité des textes reçus est aussi de mise. Entre les deux extrêmes (2 récits la semaine la plus maigre et 12 une autre de folie), je reçois 5 ou 6 textes à placer chaque vendredi. Ils permettent une bonne fidélité de la part des lecteurs internautes qui connaissent ce rendez-vous hebdomadaire.

De quelles réalisations êtes-vous le plus fier (découverte d’un auteur, succès de librairie…) ?
Un acteur disait récemment à la télévision : « Lorsque je vois qu’un scénario est protégé, je suis sûr que c’est un nanar. » Je ne suis pas loin d’être d’accord avec lui. Les meilleurs textes que j’ai lus sur mon site m’ont été envoyés sans que l’on me pose de questions sur leur protection. Ce sont des cris du cœur, des envois généreux. L’un des textes reçus vient d’être publié sous le titre de Comment te le dire ? Il venait d’un lycéen qui avait besoin d’exprimer sa souffrance car il n’osait pas dire à son meilleur ami qu’il l’aimait. Ce texte était passionnant, tout en sensibilité. Le faire réécrire par son auteur pour qu’il soit publiable a été un long travail de persuasion. C’est le texte qui m’a demandé le plus d’effort, mais le résultat est là. Ce n’est pas encore ma meilleure vente, mais c’est mon meilleur démarrage. Cet ouvrage vient juste après Prélude à une vie heureuse, un autre roman vécu. Lire cet ouvrage, c’est se replonger dans ses premiers émois sentimentaux et sexuels. C’est, pour les plus jeunes, pouvoir se dire qu’un autre a réussi à trouver un amour stable malgré les erreurs et les embûches. Après avoir lu le manuscrit, j’ai très vite téléphoné à l’auteur pour lui dire que son texte m’intéressait et que je ne souhaitais juste quelques corrections mineures. Une semaine après, Le livre était parfait, Alexandre Delmar a le sens de l’écrit. Étant également photogénique, il a été invité deux fois par Pink TV, la chaîne gaie française, pour parler de son expérience. Ce livre a été en 2004 le titre le plus vendu à la librairie Les Mots à la bouche.

Textes gais s’est lancé dans la réédition de deux romans importants de l’auteur Roger Peyrefitte, qu’est-ce qui vous a donné l’idée de procéder à ces rééditions ? Est-ce une exception dans le cas de Roger Peyrefitte ou avez-vous d’autres projets dans ce sens ?
 Il est difficile de faire des projets à long terme lorsque l’on sait qu’on ne peut pas vivre de la publication d’ouvrages gais. Le temps que je passe, soirs et fins de semaine, aux aspects pratiques de l’édition et de la commercialisation des ouvrages ne laissent pas beaucoup de temps à la stratégie. Un des auteurs du site m’avait conseillé de lire Les Papillons de Makaba, ouvrages des années 70. Étant né en Afrique, ce roman m’a profondément touché. J’ai demandé au Éditions Grasset, détenteur des droits, de me les céder pour quelques années. La responsable éditoriale a bien connu l’auteur Jean-Marie Fonteneau, aussi a-t-elle apprécié ma démarche de redonner vie à une œuvre de cet auteur. Un jour Maxime Foerster, libraire chez Adventice.com s’étonne auprès d’Alexandre Delmar que plus aucun ouvrage de Roger Peyrefitte ne soit publié. Ce dernier me raconte l’entrevue. Le lendemain, je fais parvenir à l’exécuteur testamentaire de cet illustre écrivain ma demande de publication des Amitiés particulières. Touché par ma démarche, il a accepté de me confier ce cher enfant. J’ai bien sûr d’autres ouvrages en tête, mais il reste difficile de convaincre un éditeur classique de céder des droits à un petit éditeur gai.

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez pour votre développement ? Comment voyez-vous l’avenir ?
Il faut en être conscient, l’édition gaie ne nourrit pas son homme. Je dégage des bénéfices, mais si je prenais un coursier pour faire les livraisons à ma place, je n’aurais plus de bénéfices. Aussi Textes gais ne me rémunère qu’en tant que coursier à temps très partiel et non comme éditeur. C’est pour cela que j’ai un emploi à plein temps par ailleurs et que je ne peux humainement pas éditer plus de 4 ou 5 livres par an. Je fais tout, tout seul, sauf la maquette de couverture, la relecture confiée à un professionnel et la comptabilité. À part H & O, le leader, et je n’en suis pas même sûr, personne ne vit de la publication d’ouvrages gais. L’avenir est donc tracé, continuer le plus longtemps possible mon bonhomme de chemin en essayant de trouver de bons textes. De plus, nous sommes tous très tributaires de la librairie Les Mots à la bouche qui réalise pour tous les éditeurs une très grande part de leurs chiffres d’affaire sur ce seul point de vente. C’est une aide précieuse car Walter soutient tous les éditeurs en acceptant de diffuser tout un chacun. De plus, il est régulier dans ses paiements, ce qui est un vrai soulagement. Il représente pour moi le double des ventes de l’ensemble des Fnac dans lesquelles je suis pourtant bien introduit. Il nous faudrait trois librairies comme celle-ci en France pour avoir de véritables projets d’avenir. Je voudrais également remercier Blue Book Paris, État d’esprit, Adventice.com et tous les rares points de vente qui nous font confiance.

Textes gais : http://www.textesgais.com/



Éric Jourdan fait du saccage
par
Thierry Zedda

La publication du roman Saccage de Éric Jourdan aux éditions La Musardine est un véritable événement. C’est la naissance d’un bébé quinqua, au destin tumultueux et sulfureux. Une œuvre chuchotée, passée sous le manteau depuis la fin des années cinquante et devenue presque de l’ordre du fantasme. Tailladée, remaniée puis finalement castrée par les éditeurs de l’époque, l’écriture de l’auteur du splendide Mauvais Anges (également censuré en son temps et devenu mythique depuis lors) nous est aujourd’hui restituée dans son intégralité.

Saccage est l’histoire de Fraîcheur, jeune homme arrivé par hasard chez une séduisante veuve qui vit seule avec sa servante. On ne connaît rien de lui si ce n’est sa beauté pure et les émois qu’elle fait naître en tous ceux qui l’approchent, hommes ou femmes. Il ne possède rien d’autre que sa jeunesse et ce corps voluptueux qu’il offre à chacun en attendant l’amour. Peut-être quelques colères orgueilleuses qui prennent naissance de sa propre candeur mais aussitôt châtiées par sa triste solitude. Fraîcheur n’est personne. Il est tous. Sous la plume de Jourdan, les mots incarnent le désir et le dessinent somptueusement, comme un frisson qui se répand de page en page. Une porte qui s’ouvre sur un corps dénudé, un pied qui s’échappe du drap, la fermeté des fesses empoignées avec rage… L’érotisme des phrases n’est jamais vulgaire et la crudité parfois du vocabulaire ajoute à la beauté du récit.
Saccage n’est pas un livre militant pour l‘homosexualité. Il va bien au delà. Et c’est certainement pour cela que l’œuvre en a toujours inquiété plus d’un. Le désir féminin y est écrit de façon bouleversante avec des mots qui ont presque toujours été absents de la littérature et qui n’effraient pas Jourdan. En entremêlant les soupirs et les fièvres, il légitime l’amour physique quel qu’il soit. Il anoblit la quintessence du désir au mépris de ceux qui s’érigent en moralisateur. De ce fait, le frémissement qui parcourt deux hommes en même temps que leur regard s’attarde en suspend, devient la plus naturelle des pulsions. La plus belle. Servie par une écriture superbe. On comprend à présent que certains en aient eu des sueurs froides.
On a dit de Jourdan qu’il était un visionnaire. Sûrement est-il de la race de ces survivants qui, au cours des siècles, perpétuent l’âme véritable de l’homme. De ceux qui observent battre les cœurs et transcrivent des mots sur une paupière qui se referme, emportant avec elle le vertige de l’abandon. La postface qui aurait pu être un règlement de compte, prend très vite la forme d'un hymne à la liberté. Une pirouette au delà des senseurs qui ont omis l’essentiel. Des décennies après la première publication du roman,
Éric Jourdan, en quelques mots, nous signifie qu’il n’a pas oublié, lui, d’être en vie. Certainement bien plus heureux que ceux qui jamais n’ont réussi à le déstabiliser.

Éric Jourdan, Saccage, roman, éditions La Musardine, 2005, 192 pages, 15 euros.

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Selon Denis Lachaud, le vrai est au coffre
par Jean-Sébastien Vallée

Tout d’abord comédien et metteur en scène, puis auteur pour le théâtre, Denis Lachaud a publié en août dernier Le Vrai est au coffre, son quatrième roman chez Actes Sud. Un roman surprenant, touchant et complexe, qui ne devrait surtout pas rester au coffre !

Le Vrai est au coffre raconte l’histoire d’un enfant de cinq ans, Tom, qui vit en banlieue de Paris dans la Cité des Fleurs, où son père est cheminot. Tom joue seul dans les escaliers de l’immeuble : il joue à la poupée avec son amie imaginaire Véronique. Dans la solitude et l’isolement, il se crée un monde bien à lui, un monde complexe où la réalité et la fiction s’entremêlent. Par ailleurs, dans la cours de la gare de triage, Tom côtoie Miguel, un chauffeur de grue, dont il deviendra l’amant des années plus tard. À l’école, sa vie n’est pas moins compliquée. On l’insulte et le traite de tapette. Mais au cours d’un voyage scolaire, alors qu’il a huit ans, sa vie changera radicalement.
Le roman de Denis Lachaud aborde le thème du questionnement identitaire. Jeu de rôles, inventions, fausses perceptions, le personnage principal devient un être fort énigmatique, un personnage masqué qui se montre l’espace d’un instant pour mieux se camoufler l’instant suivant. Vérités, mensonges, le lecteur se retrouve dans un enchevêtrement d’histoires. Ce roman intrigue autant qu’il désespère. Tom meurt, puis renaît, puis décide qu’il veut se faire opérer, « se faire fendre la bite dans le sens de la longueur ». Écrit entièrement à la première personne dans les deux premières parties, le roman alterne le je et le il/elle vers la fin.
Le vrai est au coffre est un livre à découvrir, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que l’auteur ose, tout simplement, il ose aborder un thème extrêmement difficile, celui de l’identité de genre. Par ailleurs, en romancier aguerri, il réussit à bouleverser le lecteur : Tom est-il gai, transgenre, transsexuel ? Quel est l’origine de cette différence ? L’écriture de Lachaud est fluide, le ton est juste et langue dépouillée.
Denis Lachaud a publié chez le même éditeur J’apprends l’allemand (1998), La Forme profonde (2000) et Comme personne (2003). Alors que Le vrai est au coffre pourrait exaspérer le lecteur habitué à une structure plus traditionnelle, il mérite une lecture attentive. Si vous ne supportez pas l’incohérence, mieux vaut vous tenir loin du dernier livre de Lachaud. Si, au contraire, l’utilisation de structures particulières vous met au défi, Le vrai est au coffre s’adresse particulièrement à vous.

Denis Lachaud, Le Vrai est au coffre, Paris, Actes Sud, 2005, 160 pages, 29,50 $, 17,50 €.

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