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Hiver
2005 - Numéro 32 - 3e année
©
Au
sommaire de ce numéro :
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Une
aile pour Benoît Charuau
par
Erwan Chuberre
Benoît
Charuau est un jeune professeur agrégé de philosophie qui frappe par
son physique gracile et son timbre de voix doux et effacé, comme s’il s’excusait
sans cesse de vous adresser la parole. Une timidité qui ne l’empêche pas
pour autant d’enseigner dans un lycée polyvalent et en Maison d’arrêt. Il
vient de publier un premier roman envoûtant, entre témoignage, fiction et
poésie. Un vrai coup de maestro ! En effet, si l’auteur semble vouloir
rester en retrait du feu et de la flamme, sa plume est terrifiante et ravageuse….
Ton
aile, c’est avant tout une relation épistolaire entre Monsieur Lotse, dit
Luckas, un jeune professeur de philo (étrange !) et Cédric, un jeune
détenu enfermé à Fleury-Mérogis par abus de gentillesse, sans avoir été
réellement préparé à affronter ce milieu hostile et brutal. Commence alors
un échange de lettres, tantôt drôles et touchantes, tantôt cruelles et
embarrassantes, mais toujours percutantes, qui pousse le lecteur, voyeur
volontaire, à réfléchir sur les différents aspects de leurs révolutions
personnelles. Entre les deux garçons vivent aussi d’autres figures
masculines, comme le bel et excitant Karim ou le trop fragile Youssef. Sans le
vouloir, c’est avec plaisir que nous devenons très vite le complice
privilégié des combats respectifs de chacun, avec cette conclusion que le plus
prisonnier n’est peut-être pas celui qui reste emprisonné dans sa cellule.
Il y a de la poésie dans les mots de Benoît Charuau, quand les héros
se battent pour proposer leur version du bonheur, pour instaurer de nouvelles
règles amoureuses, pour se blottir sous leurs ailes respectives… Il y a de la
fougue, de la révolte face à ce pays d’égalité qui ne donne pas la même
chance à tous, selon que l’on s’appelle Bernard ou Akim. Le livre se lit
comme un délice, trop vite sans doute… Une fois terminées les deux cent
pages imprimées, on se rend compte qu'aurait souhaité en lire encore et encore,
et c’est rompu et heureux que nous fermons Ton aile bien décidé à
convaincre notre entourage de se laisser prendre à son tour au jeu…
Benoît
Charuau,
Ton aile, roman,
éditions Biliki, 2005, 204 pages, 13 euros.
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Pierre
Seel : Une mémoire s'est tue
par Pierre Salducci / Sources : preferencesmag.com
et tassedethe.com
Pierre
Seel est mort le 25 novembre dernier, à Toulouse, à l'âge de 82 ans.
Avec lui, c'est un témoin direct des atrocités du régime nazi qui disparaît
et un militant exceptionnel de la reconnaissance de la déportation homosexuelle.
En
1939, Pierre Seel se fait voler sa montre par un inconnu dans une
toilette publique où il partageait une rencontre sexuelle avec un garçon de
passage. Il a 16 ans. Il porte plainte au commissariat de Mulhouse sans se
douter de ce qui allait suivre. À l’automne 1940, il reçoit une convocation
du quartier général de la Gestapo. Les
Nazis avaient découvert sa déposition et la mention de son homosexualité dans
les archives abandonnées par la police française. Il est arrêté, torturé,
puis déporté au camp de concentration de Schirmeck, à 30 km de Strasbourg.
Pierre
Seel reconnaît là bas son ami Jo, son premier amour âgé de 18 ans. Jo
est coiffé d'un seau de métal, déshabillé et battu. Ses tortionnaires
lâchent leurs chiens. Pierre Seel voit son ami se faire dévorer par une
meute de bergers allemands. « Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens
de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d'abord au bas-ventre
et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur
étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait
prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d'horreur, des
larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu'il perde très vite
connaissance. Depuis, il m'arrive encore souvent de me réveiller la nuit en
hurlant. Cette scène de barbarie défile sans cesse devant mes yeux. Je
n'oublierai jamais l'assassinat de l'amour de ma vie », a-t-il confessé.
Pierre Seel est transféré six mois plus tard dans le Reich Arbeits
Dienst. L'Alsace-Lorraine ayant été annexée par l’Allemagne, il est forcé,
au titre de « citoyen allemand », de suivre l'armée nazie sur les
fronts Yougoslave et Russe. Il déserte en 1944 en compagnie de son lieutenant,
et se rend aux Russes.
Rentré
en France, il s'est toujours battu depuis pour l'accueil des associations
homosexuelles lors des cérémonie du souvenir et pour que les crimes de la
barbarie nazie ne soient pas oubliés.
Pierre
Seel a été reconnu en tant que victime de l'holocauste et indemnisé par
l'Organisation internationale pour l'immigration (OIM), alors que la France s’est
toujours limitée à le reconnaître comme « déporté
politique »
Pierre
Steel a continué à témoigner jusqu’à sa mort, même si cela
l'obligeait chaque fois à retourner dans l'horreur. Il vivait dans un modeste
appartement de Toulouse avec sa petite chienne, Nina. Une présence à laquelle
il a mis longtemps à s’habituer. « Les
SS avaient toujours des chiens à leurs côté, cela me rappelait de mauvais
souvenirs »,
déclarait-il.
Le combat de Pierre Seel continue
Plus
de 200 personnes vivant dans les départements français annexés par l’Allemagne
pendant la Seconde Guerre mondiale ont été déportées pour homosexualité. Pierre
Seel est le seul survivant à avoir témoigné. Il a raconté son histoire
dans un récit paru en 1994 chez Calman-Levy. Des dizaines de milliers
d'homosexuels ont péri dans les camps de la mort. Mais à la Libération, le
cauchemar des rescapés est devenu tabou. Honteux, la plupart d’entre eux n’ont
jamais témoigné et ont toujours refusé de parler des vraies raisons de leur
incarcération. Combien d'homosexuels ont ainsi connu l'enfer des camps ?
Certains historiens avancent le chiffre de 350 000, d'autres parlent de 800 000.
Quoi qu'il en soit, la plupart d'entre eux ne sont jamais revenus de l'enfer. Le
film américain Bent ainsi que le film français Un Amour à taire
font partie des rares documents cinématographiques existants sur ces sombres
événements.
À noter qu’il existe maintenant une nouvelle association nommée Les
Oublié(e)s de la mémoire,
qui œuvre pour la reconnaissance de la déportation des homosexuel(le)s,
notamment pour la création d’un plaque commémorative à Marseille et pour la
création d’un drapeau « aux
couleurs nationales et aux armes de l’association, qui sera un témoignage
visible de reconnaissance et de mémoire à tous nos ancien(ne)s qui sont
tombé(e)s et trop souvent oublié(e)s, ainsi qu’un gage de fidélité de la
part de la communauté homosexuel(le) ».
L'association est désormais inscrite sur les listes protocolaires officielles
ce qui lui permettra d'être invitée « aux
cérémonies nationales ainsi qu'aux grands événements du monde combattant et
du devoir de mémoire ».
Pierre
Seel,
Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel,
éditions.Calmann-Lévy 1994.
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ce livre en ligne
Pour
en apprendre plus sur la déportation des homosexuel(le)s : Triangles
Roses ; ALGI
; Les Oubliés de
la mémoire.
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La
Quatrième Révélation d'Olivier Delorme
par Pascal Eloy
Né
en 1958, Olivier
Delorme est historien de formation, passionné par la Grèce. Après la
parution de son premier roman, Les Ombres du levant,
en 1996, il a vécu deux ans sur une petite île grecque à l'écart des routes
touristiques. De retour en France, il collabore à diverses publications. Il a
publié, à ce jour quatre romans dont le dernier La
quatrième révélation est en passe de devenir un des événements phare
de la fin 2005.
Julien
Bergeret est magistrat de la brigade financière. Désillusionné par ses
compatriotes, il décide de changer de vie le jour où il comprend qu’il ne
pourra ni faire évoluer les moeurs ni faire respecter la loi par la classe
politique française. Il part donc s’installer en Grèce avec Nicolas, son
Bel-Hermès. Là,
dans le calme d’un monastère, ancien temple d’Hermès, il découvre des
manuscrits recouverts d’une écriture... phallique ! Commence alors une
enquête qui pourrait saper les fondements de la chrétienté, mais aussi qui va
conduire Julien et Nicolas, de Paris, à Athènes, en passant par Saint-Pétersbourg
et Londres, face à leur destin...
Dans
ce roman, qui fait penser à l'histoire du comte de Monte-Cristo, Olivier
Delorme nous offre un polar théologique gay qui tient le lecteur en haleine
d’un bout à l’autre du récit. Les personnages sont tellement réalistes,
attachants et naturels qu’on pense les connaître depuis longtemps (et c’est
particulièrement vrai du juge Bergeret puisqu’il s’agit d'un personnage d’un
livre d’Anatole France). Les descriptions de la Grèce donnent envie de courir
chez le tour opérateur le plus proche. Les citations du Dictionnaire gay de
la mythologie grecque d'Henri Tourtois rafraîchiront les souvenirs de ceux
qui ont eu le bonheur d’étudier le grec ancien (bien que cet ouvrage soit un
pur produit de l’imagination de l’auteur, un peu comme le fait Weber dans
ses oeuvres, auteur de la fameuse trilogie sur les fourmis)...
Parallèlement, on partage l’histoire d’amour de Julien et de Nicolas, ce
qui nous vaut une des plus belles lettres d’amour qu’un homme puisse écrire
à celui qu’il aime, tout en finesse, en retenue et en tendresse. En fait,
cette vie amoureuse se mêle étroitement à l’intrigue, comme les deux
serpents du Caducée, afin de nous offrir un vrai moment de bonheur.
Olivier
Delorme, La quatrième révélation, roman, éditions H&O,
Béziers, 2005, 384 pages, 23 euros.
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Le
phénomène Susana Guzner
Par
Pierre Salducci
On
dit d’elle que c’est une « auteure brillante », « une
écrivaine courageuse » et qu’elle est « énormément
talentueuse ». Originaire
d’Argentine et née en 1944, Susana Guzner est le
nouveau phénomène de la littérature lesbienne et rayonne maintenant à partir
des îles Canaries en Espagne où elle a choisi de s’installer.
Déjà
bien connue au Canada anglais, Susana Guzner peut se vanter d’avoir
captivé des milliers de lecteurs en Espagne et à travers le monde. Après
avoir été traduit en anglais, en allemand et en néerlandais, son roman La
Géométrie insensée de l’amour est enfin disponible en français.
Publié par les éditions des Femmes, le livre a battu des records de
ventes en France en très peu de temps.
Selon
María Rodríguez Peña Alfonso, professeure de littérature à l’université
de Salamanque (Espagne), La Géométrie insensée de l’amour est
« peut-être un des meilleurs romans d’amour entre femmes qui ait
été publié jusqu’à présent en espagnol. Susana Guzner a ce don
inné des latinos-américains pour raconter des histoires excitantes avec un
énorme talent. En l’occurrence, l’amour entre les deux femmes est construit
comme un suspense amoureux. »
En
Espagne, Susana Guzner est considérée comme une des meilleures
romancières du moment, même si María Rodríguez déplore qu’elle
soit encore « injustement oubliée par les médias grand
public »
(comme toujours lorsqu'il s'agit de littérature homosexuelle). Son roman
a réussi l'exploit de pulvériser le box-office espagnol sans un article dans
la presse ni une interview à la télévision, tout s’est fait de bouche à
oreille de lecteurs / lectrices. Pourtant, les critiques qu'elle reçoit sont
toujours très positives comme le prouvent ces deux déclarations d’auteures : « Un
roman qui vous emporte aussi fort que si vous descendiez des rapides, avec une
histoire parfois tendre, parfois bouleversante, mais aussi parfois hilarante, et
dans son ensemble, aussi spirituelle et turbulente que la vie », Rosa
Montero, et « La Géométrie insensée de l’amour est une
histoire pleine d’intrigue, d’intelligence, d’émotion et d’ingénuité,
qui raconte la rencontre de Maria et d’Éva, mais aussi leurs moments de
bonheur, leurs hésitations, leurs peurs et leurs audaces », Cristina
Peri Rossi.
Le
fil conducteur du roman pourrait se résumer en quelques mots. María, jeune
traductrice, rencontre à l’aéroport de Rome la belle et énigmatique Éva,
par laquelle elle se sent immédiatement attirée. La première est une
lesbienne affirmée, l'autre est hétéro. Pourtant, cette rencontre marque le début
d’une histoire d’amour intense et complexe, d'une passion
tumultueuse qui évolue de manière inattendue et tient le lecteur en haleine
jusqu'à la dernière page. L'imposant récit de plus de 500 pages tisse une
toile sentimentale subtile qui s'achève par un rebondissement spectaculaire qui
à lui seul justifie toute la lecture du livre. D'autant plus que Susana
Guzner nous gratifie d'une impressionnante bataille de femmes qui risque de
faire date dans les anales de la littérature lesbienne.
Dans la préface de son livre, Susana Guzner précise que La
Géométrie insensée de l’amour est une pure fiction, animée par des
personnages inventés, mais que, aussi étrange que cela puisse paraître, elle
a vécu exactement les mêmes situations que dans son roman juste après les
avoir écrites. Elle en arrive ainsi à la conclusion que son livre est en fait
un autobiographie à l’envers puisque c’est la fiction qui est devenue sa
vraie vie et non l’inverse. Par ailleurs, elle révèle que si certaines
parties du récit se sont écrites presque toutes seules, s’imposant quasiment
d’elles-mêmes, elle dût s’y reprendre à plusieurs fois avant de trouver
le dernier chapitre de son histoire. Au terme de plusieurs tentatives
infructueuses, elle décida de laisser aller ses personnages au gré de leur
fantaisie, de céder aux voix qu’elle entendait, et d’adopter la fin qui lui
était ainsi dictée plutôt que celle qu’elle avait auparavant prévue. Et
visiblement, elle n'a pas eu tort car tout se déroule d'une manière
admirablement bien tournée.
Au final, La Géométrie insensée de l’amour est un livre absolument
exquis, raffiné et intelligent, admirablement porté par une langue subtile et
vive. Susana Guzner décortique avec maestria la complexité des jeux de
l’amour et du hasard entre deux femmes. Une grande découverte. Une auteure
comme on en lit rarement. Un roman qui s'adresse à tous et toutes, et qui a les
meilleures chances de devenir un incontournable de notre littérature.
Susana
Guzner,
La Géométrie insensée de l'amour,
éditions des Femmes, Paris, 2005, 512 pages, 22 euros.
On
peut en apprendre plus sur Susana Guzner, sa vie, son œuvre, en consultant son
site officiel (en anglais et en espagnol) : www.susanaguzner.com
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Publibook
cible le marché québécois
Par
Pierre Salducci
Les
éditions Publibook ouvrent un bureau à Montréal et ciblent le marché
québécois ou francophone du Canada.
Les éditions Publibook sont une filiale du groupe
Petit Futé et
« assurent à leurs auteurs la publication et la diffusion de leurs
ouvrages, suivant les étapes classiques de l'édition ». Il s'agit
néanmoins d'une forme d'édition différente de l'édition traditionnelle,
puisqu'elle est payante et que l'auteur investit lui-même dans la réalisation
de son ouvrage. Il existe plusieurs forfaits et plus vous demandez d'options,
plus la facture s'alourdit. Les éditions Publibook s'appuient beaucoup sur
Internet pour la diffusion de leurs ouvrages qui ne se retrouvent pas forcément
en librairie. C'est donc une forme d'édition idéale pour ceux qui veulent
procéder à des tirages privés. Mais pas seulement.
Publibook possède une
collection de littérature gay et lesbienne et a déjà accueilli
plusieurs auteurs remarqués de la communauté dont Serge Brousseau Morin,
Sébastien Monod, Pascal Barbarin, Jonathan Denis, Laurent Fraquet, Adrien
Lacassaigne ou Amandine Néofiti. Implantées en France et en Europe
depuis plusieurs années, les éditions Publibook viennent d'ouvrir un bureau à
Montréal avec l'objectif non dissimulé de cibler le marché québécois et
francophone du Canada. Elles nous ont fait parvenir un appel de textes tout
particulièrement destiné aux auteurs francophones d'outre-Atlantique.
« Fortes d'une collection de plus de 2000 titres publiés en France, les
éditions Publibook cherchent de nouveaux talents au Québec et au Canada
(en français) et lancent un appel à projets auprès des auteurs afin de
recueillir de nouveaux manuscrits à publier. Grâce à la maîtrise des
nouvelles technologies, Publibook permet l'impression à la demande des
livres à partir de quatre exemplaires, leur diffusion ciblée en librairie,
l'actualisation rapide des contenus éditoriaux. Cette optimisation de la
chaîne d'édition permet de distribuer des droits d'auteur supérieurs ( de 9 %
à 18 % sur le prix de vente public HT) , et ce dès le
premier exemplaire vendu. » Les auteurs-es intéressé-e-s peuvent adresser
leurs manuscrits par voix postale à l'adresse indiquée ci-dessous. Les
éditions Publibook s'engagent
« à vous contacter dans les 15 jours suivant la réception de votre
envoi, après lecture de vos travaux, afin d'étudier avec vous votre projet de
publication ».
Adresse
du bureau montréalais :
Jonathan Chodjaï, Neopol inc, 43
Av. Joyce, Montréal (Qc) H2V 1S7. Tél. 514-279-3015
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Textes
gais : une aventure hors du commun
Entrevue
: Pierre Salducci

Dans
une entrevue exclusive, Pedro Torres,
directeur des éditions et du site Textes gais,
revient sur un parcours absolument unique dans le monde de la littérature gay.
« J’aurais aimé dire que la foi de l’édition m’habite depuis
la tendre enfance, mais cette aventure est plus un concours de circonstances ou
un glissement vers l’édition. Cela dit, mon père était éditeur et je
travaille pour une grande maison d’édition, ce n’est sans doute pas tout
à fait un hasard non plus », a-t-il confié à La
Référence, proposant par ailleurs une remarquable réflexion sur
l'édition gay aujourd'hui.
Comment et
quand sont nées les éditions Textes gais ? De quel besoin et avec quels
objectifs ?
Les éditions Textes Gais sont nées en octobre 2001, un an tout juste
après la création du site
qui propose plus de 1600 textes en libre lecture. Si on reprend l’historique :
1989, je publie des nouvelles érotiques dans les revues Honcho et All
Man qui proposent principalement des photos de nus. 1997, je crée un site
personnel sur lequel je replace mes nouvelles érotiques. À cette époque, l’offre
étant rare, mon site devient incontournable. Trois ans plus tard, en octobre
2000, j’achète un nom de domaine et j’écris de nouveaux textes sous des
noms d’emprunts (repassés sous mon nom par la suite) pour indiquer que le
site est ouvert aux écrits des lecteurs. Ce site devient vite une référence
avec un site Québécois plus ancien Gai-Eros dont la finalité est,
comme son nom l’indique, plus érotique que Textes Gais.
Face au succès de Textesgais.com, environ 1300 lecteurs par jour aujourd’hui,
je désire valoriser le site tout en le laissant gratuit puisque je considère
qu’il est un service à la communauté. Je propose mes nouvelles à
différents éditeurs qui refusent de les publier. Je me lance alors dans l’auto-édition.
Lorsque les 200 exemplaires de Jeunes sexes me sont livrés, grande
angoisse, ça prend une place folle et je me demande qui va bien vouloir acheter
ces ouvrages. Je vais tenter ma chance du côté de la librairie Les Mots à
la bouche où Walter m’en prend 5 exemplaire. Le lendemain, il me téléphone et
en reprend 10. C’est le début de l’histoire. Voyant que le marché m’était ouvert et
considérant la qualité de certains textes
proposés sur le site, je décide d’en publier quelques-uns sur version papier. Si ces
textes ne figurent plus sur le site, leur parution gratuite n’a pas gêné
leur vente.
Qu’est-ce qui différencie Textes Gais des autres maisons d’édition
(gaies ou pas) ?
J’ai choisi le nom Textes Gais pour indiquer clairement que ma maison d’édition
est ouverte à tous types de textes, pour autant qu’ils concernent l’homosexualité.
Certains ouvrages sont publiés sous le nom des Éditions T. G. pour s’ouvrir
à une clientèle non homosexuelle. C’est le cas pour Les Amitiés
particulières de Roger Peyrefitte ou de Comment te le dire ?
ouvrage que l’on trouve dans les Centre de documentation et d’information
des lycées et pour lesquels la dénomination « Textes Gais » ne serait
pas passée. Rien ne me différencie d’une autre maison si ce n’est la
thématique. Mais si un jour, je pouvais publier un texte non homosexuel d’un
de mes auteurs sous le nom de « Textes Gais », ce serait
merveilleux.
Un cercle germanopratin a reproché à Textes Gais de n’être qu’une
maison d’édition de cul, puis d’ouvrages de type Harlequin, puis plus
globalement de ne pas faire de la littérature au sens noble du terme. Sur mon
catalogue de 18 ouvrages, tout y est sauf les essais que je rêve de publier. Textes
Gais se veut éclectique, mais aussi populaire. Le style est important, l’histoire
primordiale.
Quel bilan faites-vous depuis que Textes gais existe ? S’agit-il d’un
marché porteur (l’édition gaie et l’édition via Internet) ?
Isabelle Laffont l’éditrice du Da Vinci Code signalait à juste titre dans
une entrevue que l’édition est, d’année en année, très stable (sauf
concernant ce dernier livre), le succès d’un ouvrage compensant les
mésaventures d’un ou de plusieurs autres. Le nombre d’homosexuels vrais
lecteurs est restreint et leur choix d’ouvrages diffère des uns des autres,
limitant les tirages. Ce qui manque le plus, ce sont de bons textes, les
manuscrits que je reçois sont rarement à la hauteur d’une publication. Un
très bon texte serait publié par une maison d’édition reconnue, mais d’autres
tels Prélude à une vie heureuse d’Alexandre Delmar ou les débuts
sentimentaux d’un adolescent, correspondent tout à fait (pour l’auteur
comme pour l’éditeur)
à une petite maison d’éditions telle que Textes Gais.
Malgré cela, on ne peut pas parler de succès d’éditions. L’édition gaie
suit le mouvement de l’édition en général : de moins en moins de
lecteurs, de plus en plus de livres. Aussi le tirage des ouvrages fond comme
neige au soleil. Certains publient leur ouvrage à 200 exemplaires, moi je tire
directement à 1000 pour rentabiliser plus vite les coûts. Mais le stockage
à Paris est un réel problème, le livre prend de la place et se vend sur la
longueur. Il n’est pas difficile de devenir éditeur, il est plus difficile de
le rester. Donc, on verra de nouveaux acteurs sur ce marché qui se lasseront
vite. Je me mets dans le lot comme n’importe quel éditeur, personne n’est
sûr d’être encore là dans 5 ans. Pour Internet, la stabilité des textes reçus est aussi de mise. Entre les deux
extrêmes (2 récits la semaine la plus maigre et 12 une autre de folie), je
reçois 5 ou 6 textes à placer chaque vendredi. Ils permettent une bonne
fidélité de la part des lecteurs internautes qui connaissent ce rendez-vous
hebdomadaire.
De quelles réalisations êtes-vous le plus fier (découverte d’un auteur,
succès de librairie…) ?
Un acteur disait récemment à la télévision : « Lorsque je
vois qu’un scénario est protégé, je suis sûr que c’est un
nanar. » Je ne suis pas loin d’être d’accord avec lui. Les
meilleurs textes que j’ai lus sur mon site m’ont été envoyés
sans que l’on me pose de questions sur leur protection. Ce sont des cris du cœur,
des envois généreux. L’un des textes reçus vient d’être publié sous le
titre de Comment te le dire ? Il venait d’un lycéen qui avait besoin d’exprimer
sa souffrance car il n’osait pas dire à son meilleur ami qu’il l’aimait.
Ce texte était passionnant, tout en sensibilité. Le faire réécrire par son
auteur pour qu’il soit publiable a été un long travail de persuasion. C’est
le texte qui m’a demandé le plus d’effort, mais le résultat est là. Ce n’est
pas encore ma meilleure vente, mais c’est mon meilleur démarrage. Cet ouvrage
vient juste après Prélude à une vie heureuse, un autre roman vécu. Lire cet
ouvrage, c’est se replonger dans ses premiers émois sentimentaux et sexuels.
C’est, pour les plus jeunes, pouvoir se dire qu’un autre a réussi à
trouver un amour stable malgré les erreurs et les embûches. Après avoir lu le
manuscrit, j’ai très vite téléphoné à l’auteur pour lui dire que son
texte m’intéressait et que je ne souhaitais juste quelques corrections
mineures. Une semaine après, Le livre était parfait, Alexandre Delmar a le
sens de l’écrit. Étant également photogénique, il a été invité deux
fois par Pink TV, la chaîne gaie française, pour parler de son expérience. Ce
livre a été en 2004 le titre le plus vendu à la librairie Les Mots à la
bouche.
Textes gais s’est lancé dans la réédition de deux romans importants de l’auteur
Roger Peyrefitte, qu’est-ce qui vous a donné l’idée de procéder à ces
rééditions ? Est-ce une exception dans le cas de Roger Peyrefitte ou avez-vous
d’autres projets dans ce sens ?
Il est difficile de faire des projets à long terme lorsque l’on sait qu’on
ne peut pas vivre de la publication d’ouvrages gais. Le temps que je passe,
soirs et fins de semaine, aux aspects pratiques de l’édition et de la
commercialisation des ouvrages ne laissent pas beaucoup de temps à la
stratégie. Un des auteurs du site m’avait conseillé de lire Les Papillons de
Makaba, ouvrages des années 70. Étant né en Afrique, ce roman m’a
profondément touché. J’ai demandé au Éditions Grasset, détenteur des
droits, de me les céder pour quelques années. La responsable éditoriale a
bien connu l’auteur Jean-Marie Fonteneau, aussi a-t-elle apprécié ma
démarche de redonner vie à une œuvre de cet auteur. Un jour Maxime Foerster,
libraire chez Adventice.com s’étonne auprès d’Alexandre Delmar que plus
aucun ouvrage de Roger Peyrefitte ne soit publié. Ce dernier me raconte l’entrevue.
Le lendemain, je fais parvenir à l’exécuteur testamentaire de cet illustre
écrivain ma demande de publication des Amitiés particulières. Touché par ma
démarche, il a accepté de me confier ce cher enfant. J’ai bien sûr d’autres
ouvrages en tête, mais il reste difficile de convaincre un éditeur classique
de céder des droits à un petit éditeur gai.
Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez pour votre
développement ? Comment voyez-vous l’avenir ?
Il faut en être conscient, l’édition gaie ne nourrit pas son homme. Je
dégage des bénéfices, mais si je prenais un coursier pour faire les
livraisons à ma place, je n’aurais plus de bénéfices. Aussi Textes gais ne
me rémunère qu’en tant que coursier à temps très partiel et non comme
éditeur. C’est pour cela que j’ai un emploi à plein temps par ailleurs et
que je ne peux humainement pas éditer plus de 4 ou 5 livres par an. Je fais
tout, tout seul, sauf la maquette de couverture, la relecture confiée à un
professionnel et la comptabilité. À part H & O, le leader, et je n’en
suis pas même sûr, personne ne vit de la publication d’ouvrages gais. L’avenir
est donc tracé, continuer le plus longtemps possible mon bonhomme de chemin en
essayant de trouver de bons textes. De plus, nous sommes tous très tributaires
de la librairie Les Mots à la bouche qui réalise pour tous les éditeurs une
très grande part de leurs chiffres d’affaire sur ce seul point de vente. C’est
une aide précieuse car Walter soutient tous les éditeurs en acceptant de
diffuser tout un chacun. De plus, il est régulier dans ses paiements, ce qui
est un vrai soulagement. Il représente pour moi le double des ventes de l’ensemble
des Fnac dans lesquelles je suis pourtant bien introduit. Il nous faudrait trois librairies comme
celle-ci en France pour avoir de véritables projets d’avenir. Je voudrais
également remercier Blue Book Paris, État d’esprit, Adventice.com et tous
les rares points de vente qui nous font confiance.
Textes
gais :
http://www.textesgais.com/
É ric
Jourdan fait du saccage
par
Thierry
Zedda
La publication du roman Saccage
de Éric Jourdan
aux éditions La Musardine est un véritable événement. C’est
la naissance d’un bébé quinqua, au destin tumultueux et sulfureux. Une
œuvre chuchotée, passée sous le manteau depuis la fin des années cinquante
et devenue presque de l’ordre du fantasme. Tailladée, remaniée puis
finalement castrée par les éditeurs de l’époque, l’écriture de l’auteur
du splendide Mauvais Anges (également censuré en
son temps et devenu mythique depuis lors) nous est aujourd’hui
restituée dans son intégralité.
Saccage
est l’histoire de Fraîcheur, jeune homme arrivé par hasard chez une
séduisante veuve qui vit seule avec sa servante. On ne connaît rien de lui si
ce n’est sa beauté pure et les émois qu’elle fait naître en tous ceux qui
l’approchent, hommes ou femmes. Il ne possède rien d’autre que sa jeunesse
et ce corps voluptueux qu’il offre à chacun en attendant l’amour.
Peut-être quelques colères orgueilleuses qui prennent naissance de sa propre
candeur mais aussitôt châtiées par sa triste solitude. Fraîcheur n’est
personne. Il est tous. Sous la plume de Jourdan, les mots incarnent le
désir et le dessinent somptueusement, comme un frisson qui se répand de page
en page. Une porte qui s’ouvre sur un corps dénudé, un pied qui s’échappe
du drap, la fermeté des fesses empoignées avec rage… L’érotisme des
phrases n’est jamais vulgaire et la crudité parfois du vocabulaire ajoute à
la beauté du récit.
Saccage n’est pas un livre militant pour l‘homosexualité. Il va bien
au delà. Et c’est certainement pour cela que l’œuvre en a toujours inquiété
plus d’un. Le désir féminin y est écrit de façon bouleversante avec des
mots qui ont presque toujours été absents de la littérature et qui n’effraient
pas Jourdan. En entremêlant les soupirs et les fièvres, il légitime l’amour
physique quel qu’il soit. Il anoblit la quintessence du désir au mépris de
ceux qui s’érigent en moralisateur. De ce fait, le frémissement qui parcourt
deux hommes en même temps que leur regard s’attarde en suspend, devient la
plus naturelle des pulsions. La plus belle. Servie par une écriture superbe. On
comprend à présent que certains en aient eu des sueurs froides.
On a dit de Jourdan qu’il était un visionnaire. Sûrement est-il de la
race de ces survivants qui, au cours des siècles, perpétuent l’âme
véritable de l’homme. De ceux qui observent battre les cœurs et transcrivent
des mots sur une paupière qui se referme, emportant avec elle le vertige de l’abandon.
La postface qui aurait pu être un règlement de compte, prend très vite la
forme d'un hymne à la liberté. Une pirouette au delà des senseurs qui ont
omis l’essentiel. Des décennies après la première publication du roman,
Éric
Jourdan, en quelques mots, nous signifie qu’il n’a pas oublié, lui, d’être
en vie. Certainement bien plus heureux que ceux qui jamais n’ont réussi à le
déstabiliser.
Éric
Jourdan,
Saccage, roman,
éditions La Musardine, 2005, 192 pages, 15 euros.
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Selon
Denis Lachaud, le vrai est au coffre
par
Jean-Sébastien Vallée
Tout
d’abord comédien et metteur en scène, puis auteur pour le théâtre, Denis
Lachaud a publié en août dernier Le Vrai est au
coffre, son quatrième roman chez Actes Sud.
Un roman surprenant, touchant et complexe, qui ne devrait surtout pas rester au
coffre !
Le
Vrai est au coffre raconte l’histoire d’un enfant de cinq ans, Tom, qui
vit en banlieue de Paris dans la Cité des Fleurs, où son père est cheminot.
Tom joue seul dans les escaliers de l’immeuble : il joue à la poupée
avec son amie imaginaire Véronique. Dans la solitude et l’isolement, il se
crée un monde bien à lui, un monde complexe où la réalité et la fiction s’entremêlent.
Par ailleurs, dans la cours de la gare de triage, Tom côtoie Miguel, un
chauffeur de grue, dont il deviendra l’amant des années plus tard. À l’école,
sa vie n’est pas moins compliquée. On l’insulte et le traite de tapette.
Mais au cours d’un voyage scolaire, alors qu’il a huit ans, sa vie changera
radicalement.
Le roman de Denis Lachaud aborde le thème du questionnement
identitaire. Jeu de rôles, inventions, fausses perceptions, le personnage
principal devient un être fort énigmatique, un personnage masqué qui se
montre l’espace d’un instant pour mieux se camoufler l’instant suivant.
Vérités, mensonges, le lecteur se retrouve dans un enchevêtrement d’histoires.
Ce roman intrigue autant qu’il désespère. Tom meurt, puis renaît, puis
décide qu’il veut se faire opérer, « se
faire fendre la bite dans le sens de la longueur ».
Écrit entièrement à la première personne dans les deux premières parties,
le roman alterne le je et le il/elle vers la fin.
Le vrai est au coffre est un livre à découvrir, et ce pour plusieurs
raisons. Tout d’abord, parce que l’auteur ose, tout simplement, il ose
aborder un thème extrêmement difficile, celui de l’identité de genre. Par
ailleurs, en romancier aguerri, il réussit à bouleverser le lecteur : Tom
est-il gai, transgenre, transsexuel ? Quel est l’origine de cette différence
? L’écriture de Lachaud est fluide, le ton est juste et langue
dépouillée.
Denis Lachaud a publié chez le même éditeur J’apprends l’allemand
(1998), La Forme profonde (2000) et Comme personne (2003). Alors
que Le vrai est au coffre pourrait exaspérer le lecteur habitué à une
structure plus traditionnelle, il mérite une lecture attentive. Si vous ne
supportez pas l’incohérence, mieux vaut vous tenir loin du dernier livre de Lachaud.
Si, au contraire, l’utilisation de structures particulières vous met au
défi, Le vrai est au coffre s’adresse particulièrement à vous.
Denis
Lachaud, Le Vrai est au coffre,
Paris,
Actes Sud, 2005, 160 pages, 29,50 $, 17,50 €.
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